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La banqueroute à la Mélenchon est-elle une solution réaliste pour la France ?
La banqueroute à la Mélenchon est-elle une solution réaliste pour la France ?
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"On paiera quand on pourra" : la banqueroute à la Mélenchon est-elle une solution réaliste pour la France ?

Dans le débat qui l'opposait lundi à Jérôme Cahuzac, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que dans l'optique où son parti arriverait au pouvoir, l'Etat français "paie(rait) [ses dettes] quand (il) pourra(it)", sous entendant ainsi qu'il ne faisait pas grand cas des créanciers du pays... Décryptage d'une option politique séduisante mais difficilement réalisable.

Pascal Ordonneau

Pascal Ordonneau

Pascal Ordonneau est l'ancien patron du marketing chez Citibank, ancien Directeur général des groupes Crédit Lyonnais et HSBC.

Il a notamment publié La désillusion, abécédaire décalé et critique de la banque et de la finance, paru aux éditions Jacques Flament en 2011.  Il publie également "Au pays de l'eau et des dieux"

Il tient également un blog évoquant les questions économiques et financières.

 

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Atlantico : Dans le débat qui l'opposait à Jérôme Cahuzac, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que dans l'optique où son parti arriverait au pouvoir, l'Etat français "paie(rait) [ses dettes] quand (il) pourra(it)", sous entendant ainsi qu'il ne faisait pas grand cas des créanciers du pays. Derrière ces déclarations le leader du Front de Gauche semble défendre la thèse, populaire au sein de son parti, d'une annulation pure et simple de la dette publique. Cette idée est-elle concrètement défendable ? Pourquoi ?

Pascal Ordonneau : Le thème développé par JL. Mélenchon est un grand classique : il n’est pas besoin d’être d’ultra-gauche pour s’en prendre à la canaille et à la racaille financières. Les Rois de France ont poursuivi de leur vindicte banquiers et usuriers au nom d’une morale supérieure ont suspendu leurs paiements, puis ont pendu et/ou brûlé les coupables. Plus tard les Soviétiques à l’aube de l’URSS et même les Allemands de l’après-première guerre, ont décidé que leurs dettes n’étaient pas des obligations et que les préteurs n’étaient que des suppôts du capitalisme pour les uns et des représentants de la finance apatride pour les autres.

La thèse est populaire ? Payer ses dettes quand on peut... C'est le rêve de tous les débiteurs, surtout ceux qui ne peuvent plus payer! Après tout pourquoi pas! Les procédures collectives qui règlent les situations d'insolvabilité des entreprises commencent bien par le gel des créances et l'interdiction absolue de payer tant que le juge n'a pas donné de feu vert. Les procédures de protection des ménages surendettés reposent aussi sur des moratoires. Quant aux pays trop endettés, il leur est bien souvent arrivé de décider unilatéralement de suspendre le paiement de leurs dettes.

La thèse suppose un peu de réflexion sur le bien et le mal, sur le bon et le mauvais et sur la bonne finance et les financements légitimes par opposition à ceux qui sont illégitimes. Ces derniers ont profité au grand capital. L’Etat s’est endetté pour acheter des armes, pour faciliter la vie des fournisseurs d’équipements publics, il a fourni du chiffre d’affaires aux constructeurs de logement qui ont fait d’énormes bénéfices sur le dos du citoyen condamné à payer pour ces produits et ces services et, au surplus, à payer pour les emprunts et les intérêts de ces emprunts.

On peut en effet s’essayer à trouver une sorte de raisonnement économique derrière les idées de JL. Mélenchon. Tout d’abord, un désir de tout clarifier dans un univers qui complique tout afin de détrousser tranquillement le petit peuple méritant. Emprunter n’est-ce pas se tromper de source de financement : s’il y a de l’argent quelque part, n’est-ce pas chez les riches qu’on devrait le trouver ?
Par ailleurs, du jour où les dettes ont été dénoncées, le poids sur les finances publiques sera allégé. Songez nous diront les Mélenchonnistes : on fera l’économie des intérêts, 70 milliards par an et du capital, 200 milliards, et plus peut-être! Plus de déficit! On supprimera les charges salariales et la compétitivité reviendra! On aura les moyens de réduire la TVA sur les produits français. L’investisseur étranger sera conquis. Les usines reviendront en France. L’emploi sera plein et la consommation dynamique. Peut-être même, en viendra-t-on à proposer aux investisseurs étrangers de leur racheter leurs titres de créances…avec un discount !

Atlantico : Dans l'hypothèse où le pays entrerait demain en faillite, quelles en seraient les conséquences directes pour les Français ?

Pascal Ordonneau : Ne plus payer les emprunts souverains c’est dans l’esprit des Mélenchonnistes dénoncer la soumission de la France à l’argent des financiers et des riches.
Selon la thèse défendue par l’ultra-gauche, les épargnants français devraient n'être pas trop touchés, les dettes de la France sont entre les mains de non-résidents pour les deux-tiers. Elles sont dans les bilans des banques centrales du monde entier au titre des réserves de change. Elles se trouvent dans les bilans des institutions du type : retraite, pensions, assurance-vie, placements monétaires divers que les banques et les compagnies d’assurance étrangères ont vendu à leurs clients « non-français ».
Quant aux Français, quels seraient les inconvénients pour leurs économies : quelques plans d'épargne, fonds de retraite et contrats d'assurance plongeront ? Pas grave diront les représentants de l’Ultra-gauche! Les détenteurs de l’épargne, en France, ce sont les riches ! Les pauvres, eux, ont les poches vides! Ils sont smicards, RMIstes, Ils sont petits retraités et chômeurs. Ils sont endettés par leurs appartements et par les besoins de consommation que leurs revenus misérables ne leur permettent pas de satisfaire…
Le reste de l’épargne, celle qui est investie en bourse, en bonnes valeurs françaises s’évaporerait : fuite des capitaux étrangers et ventes massives par les investisseurs non-résidents, ventes par les résidents détenteurs d’emprunts publics qui ne valent plus rien, pour reconstituer leur épargne liquide.

Atlantico : Les États ont jusque là souvent privilégié la faillite et le recours à la planche à billets pour résoudre leurs crises budgétaires, d'aucuns affirmant qu'il s'agit d'une solution qui désavantagerait les investisseurs mais protégerait les peuples. Qu'en est-il ?

Pascal Ordonneau : Sauf que ce n’est pas comme ça que ça se passerait : comme il faudrait s’y attendre la finance internationale ne se comporterait pas comme le mouton qui aime à se faire tondre. A commencer par les banques centrales qui prendraient toutes mesures pour se « refaire » et aider leurs ressortissants à se défendre. Les devises dont la France a besoin pour se procurer ce qui lui manque à l’étranger, sachant qu’elle dépend pour plus de 30% de son PNB de ses importations, ne lui seraient plus prêtées. Pourra-t-elle se reporter vers la BCE et obtenir des devises d’importations ?  Il faut imaginer que la BCE n’aura pas envie de contribuer au financement d’une politique aussi originale !

Quelles solutions alors ? Quitter l’Euro ! Ce ne serait que justice diront les partisans de Mélenchon : l’euro est l’instrument des ploutocrates apatrides qui gouvernent l’Europe. Quitter l’Euro c’est quitter un univers ultralibéral, champ clos de la finance dévoyée et prédatrice. Donc, la France serait conduite à reprendre en main, non seulement ses finances publiques mais aussi sa monnaie.

A l’appauvrissement par la baisse de la devise inflation importée s’ajoutera l’appauvrissement par l’inflation produite. Et les Français pourront tristement se souvenir des malheurs de l’Allemagne, il y a presque cent ans ou des malheurs de la France lors des débordements économiques et monétaires du Comité de Salut Public, il y a plus de deux cents ans.

Atlantico : Le modèle argentin est souvent utilisé comme exemple pour défendre le scénario de la faillite, cet argument n'est-il pas contestable néanmoins ?

Pascal Ordonneau : User du scénario argentin pour parler de la France relève d’un incroyable tour de passe-passe. Parle-t-on, pour régler les mésaventures d’une très grande entreprise, de l’exemple fourni par l’épicier du village ? Imagine-t-on que la cinquième puissance économique mondiale présente les caractéristiques de l’Islande qu’il suffit d’extrapoler ! Plus prés de nous qui croira que l’exemple du Luxembourg, éminent fondateur du Marché Commun, pourrait enseigner quoi que ce soit à l’Allemagne toute proche ?
Si la France décidait de se mettre à l’écart de la communauté de droits et d’obligations qui caractérise la vie économique et financière internationale ce serait un séisme dont l’ampleur dépasserait toutes les faillites y compris celles de pays estimables comme l’Argentine.  Non seulement le système financier mondial dans son ensemble serait touché, mais aussi l’élément de base sans lequel aucun système social et économique ne peut fonctionner : la confiance.

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