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classe enseignants républiques hommage Samuel Paty
classe enseignants républiques hommage Samuel Paty
©GERARD JULIEN / AFP

Bonnes feuilles

"Lettre à ce prof qui a changé ma vie" : hommage aux professeurs, les premiers représentants de nos valeurs républicaines, selon Jacques Weber

L’ouvrage collectif « Lettre à ce prof qui a changé ma vie, Enseigner la liberté » a été publié aux éditions Pocket Robert Laffont. 40 personnalités se souviennent d'un professeur qui a changé leur vie. En hommage à Samuel Paty. Extrait 2/2.

Jacques Weber

Jacques Weber

Jacques Weber est acteur, réalisateur et scénariste. Il est notamment l'auteur de Vivre en bourgeois, penser en demi-dieu (Fayard, 2018) et de La Brûlure de l'été (Stock, 2015).

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Qu’il soit de Neuilly ou du 17e arrondissement, faux château Louis XIII ou faux établissement pénitentiaire, Pasteur et Carnot étaient de vrais lycées, très bourgeois, et de garçons. J’y étais l’un des pauvres sous son lourd manteau marron de l’hiver.

Ça fumait dans les latrines, la Marlboro était cow-boy, la Benson aristocratique, et mes P4 prolétariennes. Il y avait de quoi se sentir différent. Dans ces lycées, je me sentais heureusement libre, et douloureusement étranger ; le monde restait derrière les cris des récréations et le silence indiscipliné des cours.

Avenue Saint-Philippe-du-Roule ou boulevard Malesherbes, les femmes étaient toutes des répliques de ma maman, et les jeunes filles, même en socquettes blanches et chemisier bleu, des démons qui piquaient de millions d’épingles mon corps entier, plongeant mon cœur dans ma culotte. Me revenait alors la silhouette de ma première maîtresse d’école ; ses seins poires, son cul potimarron perché sur ses jambes de starlette, me bouleversaient sans que je sache encore pourquoi. Tout ce qui me semblait naturel et délicieusement émouvant était lourdement étouffé, pour ne pas dire interdit.

Dans ce monde aux hontes tues, les professeurs étaient les passeurs d’une connaissance parfois abstraite et hautaine, parfois une promesse de bonheur. Nous étions obstinément pour ou contre : on avait le coup de foudre ou pas. Certains, au fil des cours, nous décevaient, d’autres tout au contraire semblaient nous ennoblir ; tous mettaient la main à la pâte de notre avenir.

Comme par magie mais par leur entremise, du cancre naissait le poète, du premier de la classe le comptable. Si le classement n’était qu’un repère éphémère, entre le professeur et l’élève se jouait l’avenir, cette éternité de l’enfance. Dans les rangées de la classe, les privilèges s’estompaient. Sur l’estrade, le professeur était le premier représentant en chair et en os, tendre et sévère, sensible et raisonné, de nos valeurs républicaines. Au fil des ans, certains d’entre eux font figure de légendes à la proue de nos mémoires.

Parfois, avant d’entrer en scène, je revois ces intrus fantômes et bienveillants.

L’une s’appelait madame Pierre ; elle était mon professeur de français en sixième, au lycée Pasteur. Les premières heures de cours me terrorisèrent : avec ses bas épais, ses talons plats, sa jupe beige, son tricot couleur framboise, son visage à lunettes cerclées et son chignon, tout était sévère et tristounet. Cela me rappelait les dames de catéchisme qui sentaient le rance et l’encens, quelques tantes détestées aussi. Très vite, je remarquai son attention précise et toujours respectueuse pour nous tous. Ni rebuts ni préférés, une bande de mômes tous aventuriers de la récréation ou du savoir. Je découvris avec elle que les animaux de La Fontaine nous racontaient la vie encore mieux que nous-mêmes, je regardais autrement mon « saint homme de chat », le renard me vengeait de l’angoisse que m’inspirait le corbeau, un fromage s’immisçait entre le flatteur et le flatté, la nature me parlait de près. Les mots sont si beaux, disait-elle, quand ils sont justes et simples. Petit à petit, la voix pointue de madame Pierre annonçait une suave promesse de savoir et de bonheur.

Monsieur Lenoir, lui, était professeur d’anglais au lycée Carnot. Longiligne, il parlait la langue de Shakespeare avec l’accent et le rythme d’Audiard. Il ne quittait jamais ses lunettes noires, se déhanchait légèrement ; on imaginait un holster sous la veste, une voiture de James Bond à la sortie du lycée… Un jour, je bavardais et parlais fort. « Mets la sourdine, Weber, sinon c’est la mornifle à cinq feuilles ! » Ce furent ses premiers mots à mon endroit. Je n’avais pas peur ; il me semblait à hauteur d’homme, loin du piédestal, du « Herr Professor », comme disait Tchekhov. J’allais même lui proposer d’assister à un spectacle sur Molière, que j’avais mis en scène au patronage. J’avais douze ans et je faisais sourire, ou pire, j’avais droit à : « C’est bien, mon chéri… Bah dis donc, à ton âge, tu ne manques pas de toupet ! » Il vint sans me prévenir. Au cours suivant, il me questionna en anglais, comme si de rien n’était ; il interrompit mes bafouillages. « Vous voyez, dit-il à la classe : Weber, il n’a rien foutu, mais je ne vais pas l’engueuler, car ce qu’il a fait au théâtre hier était formidable. Je n’ai qu’un conseil à te donner : travaille quand même ton anglais. Pour ton métier de comédien, ce sera important… »

Je ne me suis jamais mis à l’anglais sérieusement, mais, ce professeur, je ne l’ai jamais oublié. Il m’avait fait comprendre que l’école n’était pas contre moi, moi, le cancre, moi, parqué dans une classe d’inadaptés (dénomination de l’époque), que l’école, par son truchement, m’avait écoutée et compris. Même si elle n’était pas forcément pour moi, on y faisait forcément des rencontres déterminantes. Les professeurs n’étaient pas des ordinateurs du prêt-à-porter du savoir, mais des hommes à hauteur d’hommes et, parfois, pour ma plus grande joie, à hauteur d’enfants.

Les extrémistes qui veulent un monde plus blanc que blanc et qui le font plus noir que noir ne se sont pas trompés de cible. Le « prof » est à la sortie des jardins de l’enfance, du cercle de famille, le premier père, le premier frère, ami, le passeur vers notre vie d’homme, le combattant de l’ignorance.

Ils n’arriveront jamais au triomphe de la mort.

« On n’arrache pas le bleu du ciel. »

Jacques Weber

A lire aussi : "Lettre à ce prof qui a changé ma vie" : le début d’une longue histoire d’amour littéraire avec Emile Zola, selon Tatiana de Rosnay

Extrait de l’ouvrage collectif « Lettre à ce prof qui a changé ma vie, Enseigner la liberté », publié aux éditions Pocket Robert Laffont.

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