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"Les Internets" : pourquoi l'avenir du Web s'écrira au pluriel
©REUTERS/Heino Kalis

À chaque pays sa Toile

"Les Internets" : pourquoi l'avenir du Web s'écrira au pluriel

Dans son dernier livre "Smart, enquête sur les Internets", Frédéric Martel raconte la bataille du Web et son futur. Ce faisant, il montre qu'Internet n'a jamais été véritablement global, qu'il existe autant d'usages du Net qu'il y a de territoires et que les frontières demeurent.

Frédéric Martel

Frédéric Martel

Chercheur et journaliste, Frédéric Martel anime l'émission Soft Power sur France Culture. Il est l'auteur des best-sellers Mainstream et Smart. Ces livres ont été traduits dans une vingtaine de pays et sont disponibles en poche (Champs-Flammarion).

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Atlantico : Dans votre dernier ouvrage, "Smart, enquête sur les Internets", vous soutenez que plutôt que d'effacer les frontières, la Toile les consacre. L'ambition initiale du Web n'était-elle pas plutôt de les abolir, de parvenir à une certaine universalité ?

Frédéric Martel : L'universalité existe. Les outils et les réseaux sont globaux. Les frontières physiques ont bien disparu sur Internet. En revanche, je montre, à partir d'une enquête de terrain menée dans une cinquantaine de pays, que les conversations ne sont que rarement globales sur Internet. Elles dépendent des langues, des cultures ; elles sont très territorialisées. "Smart" montre que tous ceux qui, du Front national à l'extrême gauche, ou des écrivains comme Mario Vargas Llosa et Alain Finkielkraut, craignent que notre culture, notre langue, notre identité disparaissent - inquiétudes certes légitimes - à cause d'Internet, se trompent. La réalité de terrain ne correspond pas à ces peurs, largement infondées. L'Internet global n'existe pas et n'existera pas.

Sur le même sujet : les bonnes feuilles du livre "Smart, enquête sur les Internets" :
"Smart world" : pourquoi Internet consacre les frontières bien plus qu'il ne les efface 
"Smart cities" : comment fonctionnent les nouvelles capitales numériques

L'Internet global n'existe pas, dites-vous, pourtant le monde entier est sensible aux mêmes contenus viraux. N'est-ce pas la traduction d'un effacement des frontières culturelles, d'une mondialisation par la Toile ?

Vous avez sans doute trop regardé Psy et son "Gangnam Style" ! Ou le fameux "Baby Bump" de Beyoncé lors des MTV Video Music Awards ! Je ne nie pas qu'il y a des contenus globaux, je les décris même minutieusement dans "Smart". On pourrait d'ailleurs y ajouter les jeux vidéo, une partie du cinéma, les révélations des lanceurs d'alertes etc. Tous ces contenus sont globalisés. Mais je persiste à affirmer qu'ils ne représentent qu'une très petite partie des contenus consommés sur Internet. Il existe bien ce "mainstream" qui dépasse les frontières ; mais Internet est, dans la plupart des pays, et pour la plupart des contenus, très fragmenté. Mon enquête contre-intuitive montre que c'est la fragmentation qui caractérise le Web, pas l'uniformisation.

Vous avez observé que d'un pays à un autre, l'utilisation qui est faite d'Internet peut varier considérablement. On a du mal à se représenter cette multiplicité des usages. Quelles sont les variations les plus marquantes que vous avez remarquées ?

D'abord toutes les conversations sont différentes. Même lorsqu'ils sont sur Facebook, les Egyptiens et les Japonais ont des conversations dans leur langue et avec leurs amis. Ensuite, on utilise Baidu en Chine, à la place de Google, et VKontakte en Russie, à la place de Facebook. Amazon s'appelle Flipkart en Inde et Taringa et Orkut ont d'importantes parts de marché au Brésil. Enfin, on observe partout des usages singuliers : au Mexique on utilise les réseaux sociaux différemment pour lutter contre les narco-trafiquants et au Kenya la bancarisation se fait à travers une application mobile. Partout Internet est aujourd'hui différent. Mais nous sommes encore que 2,7 milliards d'individus connectés ; à l'horizon 2020, dans cinq ans, on sera 5 milliards. La territorialisation, la langue, la culture seront de plus en plus importantes sur Internet. Les adresses Web seront généralisées en mandarin, en cyrillique ou en caractère arabe. L'avenir d'Internet s'écrira au pluriel : les Internets.

De quels facteurs ces différences participent-elles ? Le niveau de développement économique est-il le seul à entrer en ligne de compte ? 

Internet est déjà le reflet du monde. Il le sera encore davantage à l'avenir. L'expression clé est : "IRL" - In Real Life. En même temps, on observe que partout les technologies changent le monde : dans les favelas au Brésil, Internet participe du développement économique ; en Inde, la carte d'identité numérique universelle, bouleverse la démographie ; en Israël, la "start-up nation" montre qu'Internet permet au pays d'exporter ; dans les townships de Soweto, la "digital literacy" (apprendre à utiliser les technologies) est un moyen de s'en sortir. Je raconte ce que je vois mais mon approche n'est pas idéologique. Elle est le résultat d'une enquête de terrain.

En échos aux économies émergentes, vous parlez des "Internets émergents". De quoi s'agit-il ?

J'ai constaté partout sur le terrain qu'Internet était un bon critère pour observer la mondialisation grandeur nature. Des pays émergent avec Internet et cela va bien au-delà des fameux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Il faudra compter avec l'internet mexicain et colombien ; avec l'Internet des pays arabes et de l'Iran ; avec le Kenya et le Nigéria ; avec l'Indonésie etc. Au total, j'ai observé qu'au moins une trentaine de pays sont en fort développement grâce, notamment, au Web.

Diriez-vous qu'Internet accompagne nos vies sans les changer fondamentalement, ou qu'au contraire, celles-ci en sont devenues totalement dépendantes ? Devant des phénomènes du type "second écran" ou "chat"/twitt permanent, y a-t-il matière à s'inquiéter ? On est parfois tenté d'y voir quelque chose de bien superflu… 

Internet change nos vies, c'est indéniable. Le téléphone devient smart ; la télévision devient sociale ; Internet devient mobile ; les critiques artistiques se dédoublent avec des algorithmes et par la "smart curation" ; les produits culturels disparaissent et sont remplacés par des services culturels et, bientôt, par des abonnements illimités dans le cloud. C'est une révolution majeure : celle du "smart", c'est-à-dire de l'Internet, non plus simplement de l'information ou de la communication, mais de la connaissance. En même temps, ces évolutions ne sont ni bonnes, ni mauvaises en soi : elles dépendront de ce que vous, moi, nous en ferons.

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