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Le drôle de dîner entre Picasso, la "bête rouge" des nazis, et Werner Lange, le "nazi"
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Bonnes feuilles

Le drôle de dîner entre Picasso, la "bête rouge" des nazis, et Werner Lange, le "nazi"

Werner Lange, sous-directeur du Musée des beaux-arts de Berlin, est envoyé à Paris après la défaite de la France, pour s'occuper des artistes français au sein de la Propaganda Staffel. La valeur de son récit réside dans les nombreuses anecdotes et rencontres qui émaillent ce livre : Picasso, Derain, Maillol, Vlaminck, Cocteau, et d'autres gloires de l'art français. Extraits de "Les artistes en France sous l'Occupation" de Werner Lange aux éditions du Rocher 1/2

Werner Lange

Werner Lange

Werner Lange, lieutenant de la Wermacht pendant la guerre, a géré entre 1940 et 1944 les relations entre l'occupant et les gloires de la peinture et de la sculpture françaises. Après le conflit, il est venu s'intaller à Paris, où il est mort dans les années 1980.

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Un soir, c’était en 1943, je dînais chez les fameuses Trois soeurs avec Maratier. À peine avions-nous terminé de commander, qu’on frappa les trois coups à la porte. De nouveaux clients arrivaient, parmi lesquels Picasso et Dora Maar, et leur grand lévrier afghan. Maratier qui était à tu et à toi avec "Pablo" - c’étaient de vrais amis -, était si heureux de cette surprise qu’il les invita à se joindre à nous. Évidemment aussi, il fit les présentations de telle sorte que Picasso sut exactement qui j’étais.

Le dîner fut très agréable. Je n’avais jamais rencontré Dora Maar. Je ne connaissais que les portraits que Picasso avait faits d’elle, ainsi que son buste sculpté. Elle était peu diserte, tout de noir vêtue, distante, raide, belle, vraiment très belle avec ses traits réguliers et ses cheveux très noirs. Exotique. Je savais qu’elle venait des confins de la Yougoslavie. C’était évident : elle portait ses origines slaves sur son visage.

Le gros de la conversation se passa entre Picasso et Maratier, ils se connaissaient depuis toujours. Ils parlèrent beaucoup de leur grande amie Gertrude Stein, de leurs voyages, de tout en somme, sauf du travail de Picasso. En échangeant avec moi, Picasso jouait la comédie, comme si j’avais été un simple convive.

Une fois par mois, une réunion d’artistes avait lieu chez les Trois soeurs. Bien arrosée, cela va de soi. C’était justement ce soir-là. Nous étions encore à table qu’ils descendaient déjà l’un après l’autre. Othon Friesz le peintre, Mayodon le céramiste, Subes le forgeron d’art. Je les connaissais tous. Et ils me connaissaient aussi, comme ils connaissaient Picasso. Mais nous voir attablés, moi le "nazi" et lui la "bête rouge" des nazis, les troubla tant qu’ils disparurent très vite prétextant du couvre-feu. Je devinais la suite. Le lendemain matin, le Tout-Paris des arts allait apprendre la nouvelle, et le prix des tableaux de Picasso monterait.

Après cet intermède amusant, nous allâmes prendre le café chez Maratier, qui habitait à deux pas du restaurant, quai de l’Horloge, juste en face du Palais de justice. Le salon de Maratier était bourré de dessins et de tableaux, dont de très beaux nus de Picasso. Curieux, Pablo examinait les oeuvres des autres, les unes après les autres, mais ignorait ostensiblement les siennes propres.

Le temps passait. L’heure du couvre-feu était proche. Picasso regarda l’heure, puis s’adressa à moi avec un sourire narquois. "Monsieur, me dit-il, il nous faut partir, couvre-feu oblige. Sinon, vous le savez bien, les Allemands vont nous arrêter." Tout le monde rit. Il savait être drôle !

De tous les artistes vivants, Pablo Picasso était certainement celui que les nazis détestaient le plus. Il était la vedette incontestée de la fameuse exposition "Art dégénéré" qui tournait un peu partout, en Allemagne. Ennemi déclaré de Franco et ami des républicains espagnol, Picasso était considéré comme un sympathisant communiste, et son tableau Guernica comme ouvertement "antiallemand", puisque c’était la division allemande Condor qui avait bombardé cette petite ville espagnole.

Contrairement à Chagall et à d’autres, Picasso était resté à Paris, et continuait à vivre et à travailler chez lui, rue des Grands Augustins. Si Picasso s’était manifesté d’une manière ou d’une autre, j’aurais dû sévir, conformément aux instructions reçues. Mais tant qu’il gardait le silence, tant qu’il ne se manifestait pas justement, je n’avais pas à intervenir. De plus, son marchand, Henri Kahnweiler, ayant quitté Paris, et pour cause, Picasso n’exposait pas et n’avait donc pas affaire à moi.

Kahnweiler avait déjà dû quitter la France, en 1914, parce qu’Allemand. Et ses biens furent confisqués. Il revint à Paris après la Première guerre mondiale, mais ne put rien récupérer, car la République avait tout vendu aux enchères. Cette fois, Kahnweiler avait quitté la France, parce que juif. Mais en prenant ses précautions. Sa galerie était officiellement propriété de sa fidèle collaboratrice et belle-soeur, Louise Leiris, qui n’avait pas une goutte de sang juif. La galerie Leiris évitait d’organiser des événements, d’attirer l’attention sur elle, et sa propriétaire faisait preuve d’une grande prudence. Il n’y avait aucune raison que je m’y rende. Je ne m’y suis donc jamais rendu. C’était mieux ainsi.

J’ai dû néanmoins "m’occuper" de Picasso pour la bonne et simple raison que Martin Fabiani, marchand d’art et éditeur d’ouvrages de grand luxe, préparait une nouvelle édition du "Buffon" qu’il voulait, drôle d’idée, enrichir de gravures de Picasso. Je n’avais pas à me mêler des choix éditoriaux en tant que tels, mais pour la publication de ce livre, ma signature était requise, pour ne pas dire indispensable. Cas de conscience caractérisé : d’un côté j’aimais beaucoup Picasso, mais de l’autre j’étais un officier allemand et devais de ce fait obéir aux ordres.

Un minimum en tout cas… Et le cas présent était plus difficile que le précédent, quand le Dr Piersig de l’Ambassade m’avait téléphoné pour me faire part d’une lettre d’avertissement reçue de Berne, disant que Skira préparait la publication d’un livre consacré à l’oeuvre de Picasso. Édité en Suisse, l’ouvrage devait ensuite être vendu clandestinement en France. L’ayant bien écouté, je demandai au Dr Piersig s’il y avait une corbeille à papier dans son bureau, et l’invitai à y jeter cette lettre. Cette fois, je ne pouvais y échapper si facilement.

Extraits de "Les artistes en France sous l'Occupation" de Werner Lange aux éditions du Rocher, 2015

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