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"La ferme des énarques" : pourquoi il est urgent de réformer cette école qui ne forme plus que de jeunes apprentis sorciers à placer les problèmes sous le tapis
©Reuters

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"La ferme des énarques" : pourquoi il est urgent de réformer cette école qui ne forme plus que de jeunes apprentis sorciers à placer les problèmes sous le tapis

Soixante-dix ans après sa création en 1945, l'École nationale d'administration - parce qu'elle incite à escamoter les problèmes plus qu'à les résoudre, à fuir la pensée critique plus qu'à confronter pensée politique et action publique, à séduire plus qu'à convaincre -, ne répond plus à sa vocation initiale. Extrait de "La ferme des énarques", de Adeline Baldacchino, publié chez Michalon (1/2).

Adeline Baldacchino

Adeline Baldacchino

Adeline Baldacchino est ancienne élève de l'ENA et écrivain, auteure notamment de La ferme des énarques (Michalon, 2015) et Notre insatiable désir de magie (Fayard, 2019). 

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L’ENA n’est en fait qu’un cas particulier que je retiens au moins autant comme symbole que comme exemple. La plupart des grandes écoles qui fournissent à la République ses hauts fonctionnaires souffrent de maux semblables.

Parce que nous demandons depuis des décennies à de jeunes apprentis sorciers de trouver des solutions à des problèmes qu’ils apprennent essentiellement à placer sous le tapis, nous nous étonnons de ne les voir jamais réglés. Parce que nous continuons de croire naïvement, tout en les critiquant violemment, qu’ils restent les mieux placés pour conseiller un personnel politique lui-même dépassé par sa propre époque, nous tombons de haut lorsque nous nous apercevons que « cela ne marche pas ». Nous exigeons des mêmes de faire des miracles dont nous savons bien qu’ils sont mirages, et nous repentons finalement d’aimer trop les illusions.

Je ne viens pas dire pour autant, à la suite de bien d’autres : « supprimons cette école », encore moins « lynchons les énarques » – ce serait bien masochiste, puisque j’en suis une. Je considère qu’il est en revanche urgent d’examiner ce qu’elle est devenue, au regard de ce qu’elle devait être, et d’ajuster immédiatement le tir, pour l’avenir, en faisant autre chose. À cette condition seulement, elle me semblerait encore, et plus que jamais, à vrai dire, mériter d’exister.

A lire aussi, l'interview d'Adeline Baldacchino : Y-a-t-il un espoir de mieux connecter les énarques au réel ?

D’autres disent déjà ce que l’école primaire, secondaire, n’est pas, et ce qu’elle devrait être. D’autres encore disent ce que l’université n’est pas, ce qu’elle pourrait être. Certains le prouvent même par l’exemple, créant à l’instar de Michel Onfray à Caen une « Université populaire », libre et gratuite, attirant chaque semaine des milliers d’auditeurs, sur un modèle qui se diffuse à travers le monde. Nous commençons à peine à prendre la mesure des opportunités numériques, des cours en ligne, de la possibilité partout démultipliée d’accéder à la connaissance.

Le plaidoyer pour l’éducation, qui est un plaidoyer des Lumières, commence à la maternelle et ne peut s’arrêter au baccalauréat. Il faut aller jusqu’à l’instant où l’on donne les clefs de la République à ceux qui vont devoir la perpétuer : oser s’interroger sur l’école des énarques.

Ce texte s’intéresse à une école particulière entre toutes, parce qu’elle devrait être exemplaire entre toutes. On ne peut pas vraiment penser l’école sans se demander ce que doit être celle, justement, par laquelle sont passés la plupart de ceux qui font les politiques publiques, donc qui définissent, entre autres choses, ce que doit être l’éducation. La vie politique et publique française est trop dépendante de ce que l’ENA n’est pas, de ce que l’on n’y apprend pas, pour que l’on puisse plus longtemps continuer d’ignorer ce qu’elle devrait être, ce qu’il faudrait y apprendre.

Il est au fond paradoxal pour moi de rédiger ce qui apparaîtra d’abord comme un réquisitoire, alors même que je fus une sorte de chimère : énarque heureuse, contrairement à nombre de camarades stressés, râleurs, oublieux de leurs privilèges si récemment acquis, de leur chance inouïe d’être là, considérant parfois que l’ENA les enchaînait, quand bien même il aurait suffi qu’ils ouvrent eux-mêmes la porte branlante de leur cage dorée pour la transformer en machine à travailler sur le temps, la société, l’action publique. Nous y étions à l’âge où l’on espère encore changer le monde. Comment expliquer qu’une fois parvenu, l’on oublie si vite ce qui justifiait de l’avoir voulu ?

J’ai été ravie d’entrer dans cette école, un jour de l’hiver 2007 alors que j’hésitais encore entre journalisme et recherche, diplomatie et poésie, être et ne pas être, à tâtons comme on va quelquefois quand tout semble encore possible, quand on essaie tout pour se cacher l’indifférence à tout, quand on écrit la nuit des livres qu’on défait le jour.

J’ai été ravie de pénétrer dans l’antre sans savoir si j’y trouverais des loups, des ours ou des elfes, un peu ahurie d’être là où je n’avais pas programmé d’aller, plutôt effarée devant le confort que l’on m’offrait soudain sur un plateau pour avoir un jour réussi un concours, curieuse de découvrir une faune qui m’était parfaitement étrangère, reconnaissante aussi de pouvoir parcourir le monde pour tenter d’y servir à quelque chose.

Cela n’empêche ni la lucidité, ni la déception – tout ce que cette école pourrait et devrait être ne me semble plus pouvoir être occulté. Parce qu’en ne changeant pas de fond en comble, elle contribue à légitimer le système sur lequel s’arcboutent tous les morts-vivants d’une manière de faire de la politique et de gérer l’État qui ne répond plus à aucune attente. Parce qu’à rester ce qu’elle est, elle se fait l’instrument consentant d’un naufrage annoncé.

Au demeurant, comme sur ces images de synthèse où se dépixellise peu à peu un visage qui disparaît, comme dans ces films où un monde parallèle rétroagit sur le monde courant par « effet papillon », l’école actuelle est déjà sur le point de se dissoudre, sans le savoir, dans le grand vent glacial qui viendra balayer les trop vieux châteaux de sable.

Mais j’aime les forteresses dans le désert, les avantruines, les sursauts. Je voudrais encore penser qu’il est inutile et trop douloureux de tout brûler quand on peut tout transformer. J’ai donc voulu un oxymore, cette figure de style qui définit une contradiction dans les termes : un réquisitoire positif, ne déconstruisant que pour mieux reconstruire. S’il en est encore temps.

Extrait de "La ferme des énarques", de Adeline Baldacchino, publié chez Michalon, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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