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"François Hollande, my best friend" : les Anglais ont-ils raison de s’inquiéter de ne plus être les meilleurs alliés de l'Amérique ?
©Reuters

Ne me quitte pas...

"François Hollande, my best friend" : les Anglais ont-ils raison de s’inquiéter de ne plus être les meilleurs alliés de l'Amérique ?

Les récentes déclarations du président Barack Obama présument d'un rapprochement entre la France et les Etats-Unis, perçu d'un mauvais œil par le Royaume-Uni. Allié traditionnel de l'oncle Sam en Europe, le Royaume-Uni n'a pourtant rien à craindre, tant sa relation avec Washington est forte.

Philippe Moreau Defarges

Philippe Moreau Defarges

Philippe Moreau Defarges est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. Spécialiste des questions internationales et de géopolitique, il est l'auteur de très nombreux livres dont Introduction à la géopolitique (Points, 2009) ou 25 Questions décisives : la guerre et la paix (Armand Colin, 2009).

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Atlantico: A l'occasion de la visite d’État de François Hollande aux Etats-Unis, le président Obama a comparé la France et le Royaume-Uni à "ses deux filles", prétextant ainsi ne pas pouvoir choisir entre les deux. Une réflexion qui a vexé outre-Manche. Le Royaume-Uni se considère en effet, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, comme le grand allié européen des Etats-Unis. Cette relation privilégiée est-elle une réalité ou a-t-elle eu tendance à être surestimée ?

Philippe Moreau Defarges : Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni est vraiment l'allié de cœur des Etats-Unis en Europe, et rien n'a vraiment changé à ce propos. Ceci s'explique par la très forte proximité, l'histoire partagée entre ces deux pays. Cette relation n'a rien d'enviable néanmoins dans la mesure où les Etats-Unis ont souvent maltraité leur allié britannique, ce qui n'est pas une position confortable pour les Britanniques.

Concernant le fait que le président Obama considère la France comme l'une de ses "filles", il s'agit là plutôt seulement d'un mot agréable pour la France car fondamentalement, rien n'a changé.

Une certaine distanciation est à noter depuis plusieurs mois comme en témoigne notamment le refus de John Kerry de citer le Royaume-Uni dans son discours sur la Syrie. Quelles sont les raisons de cette distanciation ? Quel en serait concrètement l'impact pour les deux partenaires ?

Il ne faut surtout pas surestimer cette affaire syrienne. Il convient de rappeler que le gouvernement britannique était prêt à agir en Syrie, mais le blocage est survenu du Parlement ce qui a paralysé le gouvernement britannique.

D'une manière générale, la relation entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni a toujours été compliquée, il y a toujours eu des hauts et des bas, notamment à l'époque où le Royaume-Uni refusait d'entrer dans la Communauté économique européenne, contrairement au souhait des Américains. Malgré tout, cela n'a pas modifié la nature de la relation entre les deux alliés, qui demeure très forte fondamentalement.

Dans le cas d'une éventuelle distanciation entre les deux pays, celle-ci n'aurait finalement pas beaucoup d'importance dans la mesure où les Etats-Unis ne voient plus le Royaume-Uni mais l'Europe comme un ensemble. Pour les Américains, il faut que l'Europe existe désormais en tant qu'acteur politico-militaire. Ainsi, d'un point de vue politique, le Royaume-Uni n'intéresse politiquement Washington que dans la mesure où Londres pourrait jouer un rôle dans l'élaboration d'une politique européenne commune de défense. La tension entre Londres et Washington provient du fait que les Britanniques ne sont pas assez pro-Européens aux yeux des Américains. N'oublions pas que pour les Etats-Unis, les Britanniques sont le cheval de Troie des pays anglo-saxons en Europe comme le disait le général de Gaulle. Le président Obama considère toujours ainsi le Royaume-Uni dans la mesure où il n'y a pas d'autre alternative pour les Etats-Unis : il n'y a pas d'autre pays européen avec lequel les Etats-Unis partagent une aussi forte proximité culturelle; ils parlent la même langue, ils ont les mêmes héritages historiques, les mêmes traditions, etc.

Je tiens à insister sur le fait que dans le discours d'Obama prononcé dans le cadre de la visite du président français, un pays n'a pas été mentionné: l'Allemagne, qui est aujourd'hui pour les Etats-Unis l’État le plus important en Europe. Par ailleurs le fait d'employer le mot "fille" n'est pas très agréable pour la France, ni pour le Royaume-Uni car ce qui est mis en avant, c'est le rapport d'infériorité de ces deux pays vis-à-vis de leur "père" ou "mère" américain(e). Mais ne donnons pas tant d'importance à ce discours qu'il n'en a, car il va vite être oublié à mon avis. 

Les Etats-Unis partagent-ils encore la même vision du monde avec le Royaume-Uni ?

Ils n'ont jamais vraiment partagé la même vision du monde. N'oublions pas que la relation entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis est une relation inégale. A ce sujet, le Royaume-Uni a une position pour le moins réaliste, se reconnaissant d'ailleurs comme "le fidèle lieutenant des Etats-Unis": la politique est décidée à Washington et Londres obéit.

Le problème aujourd'hui, c'est que les Etats-Unis s'éloignent de l'Europe tandis que le Royaume-Uni aimerait suivre pleinement les Etats-Unis. Mais le Royaume-Uni est avant tout un pays européen qui ne peut pas s'éloigner de l'Europe;  les îles britanniques ne vont pas être déplacées au large des côtes du New-Jersey! Que le Royaume-Uni le veuille ou non, son avenir est européen, et il l'est encore plus depuis que le Royaume-Uni n'a plus d'Empire.

Dossiers syrien, malien, centrafricain...La récente visite de Hollande aux Etats-Unis consacre-t-elle le rapprochement stratégique entre la France et les Etats-Unis ?

Ce rapprochement stratégique est en grande partie une illusion. Ce qui rapproche aujourd'hui la France et les Etats-Unis, c'est quelque chose de très équivoque : la France a un rôle d'intervention dans le Tiers-monde où les Etats-Unis ne veulent plus et ne peuvent plus intervenir. On peut donc dire que la France est devenue l'exécutant des Etats-Unis dans cette région du monde.

Il n'y a donc rien de sûr à parler ici de "rapprochement stratégique". N'oublions que les priorités stratégiques actuelles des Etats-Unis sont dans le Pacifique; la France n'a donc aucun poids dans les priorités stratégiques des Etats-Unis.

Comment le rapprochement entre la France, considérée par John Kerry comme "le plus vieil allié" des Etats-Unis, et ces derniers est-il perçu par les autorités britanniques ?

Bien évidemment que cela ne fait pas plaisir au Royaume-Uni, d'autant plus que le Royaume-Uni de David Cameron est très pro-américain. Là aussi, il y a un réalisme de la part des Britanniques qui leur fait dire que, de toute façon, le lien entre leurs pays et les Etats-Unis est un lien indestructible, donc n'exagérons pas la portée de la jalousie britannique.

Les Etats-Unis peuvent-ils vraiment ne pas choisir entre la France et le Royaume-Uni ? En ont-ils d'ailleurs vraiment l'intention ?

Bien sûr qu'ils ne vont pas choisir, et ils ont raison! Il y a des réalités qu'on ne peut pas occulter: le contact très particulier qui existe entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Je rappelle que les deux pays font partie du même réseau de sécurité et de la même communauté d'espionnage à ce jour dont la France ne fait pas partie.Quand vous êtes le grand gardien des équilibres européens, vous jouez entre les uns et les autres, mais vous ne vous vouez pas irrévocablement à un seul de ces Etats. Il est vrai que le Royaume-Uni en a beaucoup souffert parce que le pays espérait une relation exclusive avec les Etats-Unis; or ces derniers leur ont dit qu'il fallait que le Royaume-Uni devienne un Etat européen, ce à quoi le pays s'est finalement incliner.

Propos recueillis par Thomas Sila

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