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"Chantre du travail sur soi et du sens de la vie, j’ai perdu le fil de ma propre histoire" : quand un coach de dirigeants va plus mal que ceux qu’il soigne
©Reuters

Bonnes feuilles

"Chantre du travail sur soi et du sens de la vie, j’ai perdu le fil de ma propre histoire" : quand un coach de dirigeants va plus mal que ceux qu’il soigne

"Drogué par mon travail, j'ai aidé des dirigeants à se désintoxiquer du leur. Jusqu'à mon burn-out l'an dernier. J'ai passé vingt ans à vendre aux autres un bonheur que je ne m'accordais pas". Ce témoignage raconte neuf mois de chute et de rechutes, qui ont guéri l'auteur du coaching et de tout ce qui l'éloignait de la vie. Hyperactif repenti ou contemplatif contrarié, il écrit pour tous les grands brûlés du boulot qui font tourner le monde et s'y épuisent au passage. Extrait de "Je peux guérir", de Thierry Chavel, aux éditions Flammarion 1/2

Thierry Chavel

Thierry Chavel

Coach de dirigeants, Thierry Chavel est professeur associé à l'université Panthéon Assas (Paris 2) où il dirige le Master 2 de coaching-développement personnel en entreprise.

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Aujourd’hui, nous sommes le 17 juin. J’ai livré le combat de trop. Et je n’ai rien vu venir. Je n’ai plus une once d’énergie disponible, je bâille sans arrêt, je me sens absolument lessivé. Ces journées menées à deux cents à l’heure ont pris le dessus, le plaisir est devenu une souffrance et je me sens emporté par le courant. Cela frise le ridicule, j’ai honte d’être l’arroseur arrosé : comment un coach de dirigeants peut-il aller plus mal que ceux qu’il soigne ?

Je sens qu’une limite a été franchie dans le déséquilibre chronique qui faisait le sel de ma vie jusqu’à pré- sent. Hier soir, une sollicitation téléphonique anodine m’a mis en rage – je vois bien que ma réaction est disproportionnée –, je suis odieux avec mes proches, irascible devant la moindre contrariété mais c’est plus fort que moi. J’aimerais crier à l’aide, au lieu de cela je suis constamment irritable. Personne ne se plaint, mais je surprends de l’étonnement et de la tristesse chez ceux qui font les frais de mon épuisement. Je me sens pris au piège par ma passion de l’altruisme.

Je suis tellement en sur-régime que j’ai constamment les nerfs à vif, je me déteste ainsi mais le robot en moi fonctionnait, jusqu’à cet épisode dérisoire d’hier soir : en lisant un mail de trop, me voici brutalement essoufflé comme si j’avais mille ans, et une mélancolie aussi soudaine que profonde me terrasse sur-le-champ. Il est 20 h 30, je suis encore à mon cabinet, et brusquement le sol se dérobe sous mes pieds, je ne sais plus très bien ce que je fais là. La sensation de vertige s’amplifie, me lever pour rentrer chez moi me semble au-dessus de mes forces.

Cette vie d’homme pressé qui me grisait et faisait partie de moi il y a un instant s’est évanouie en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, j’étouffe et ma pensée se brouille. La détresse est si intense qu’il me faut m’allonger par terre, j’essaie de pratiquer l’un des exercices de respiration que je connais, hélas le vertige ne me lâche pas, la salle d’attente est encore remplie, ce soir j’ai un dîner d’affaires, demain un coup de fil urgent aux aurores, ensuite un cours à la fac, sans oublier une interview par téléphone… Stop !

Ma vie est en train de m’échapper. J’étais un coach souriant, l’esprit vif et le sens de l’à-propos, à l’écoute profonde et bienveillante, je savais accueillir toutes les détresses professionnelles, sauf la mienne. Me voici comme une épave, inerte et désemparé, comme roué de coups alors que rien n’a changé objectivement dans mon environnement : un bureau cossu, des clients passionnants qui paient cher pour venir alléger un peu leur stress. Personne ne sait, personne ne doit savoir que je dévisse, nul ne comprendrait qu’un cordonnier soit si mal chaussé… ça n’aurait pas dû m’arriver, pas à moi, qui suis censé être spécialiste des pathologies de la vie active. J’ai honte, mais je souffre tant que je ne sais plus donner le change à mes collègues. « Repose-toi, ménage-toi, mais comment fais-tu pour faire tant de choses à la fois ? », mille fois j’ai entendu ces remarques de bon sens. Ces conseils ne me sont d’aucuns secours, je ne suis pas capable de me les appliquer.

Dans l’état de confusion qui m’assaille, une pensée noire s’est insinuée et ne me lâche plus. Je ne vais pas me relever, cette fois c’est la bonne, je suis en train de devenir fou et je n’arriverai plus à faire mon job, à m’intéresser aux autres. La seule idée d’aller « en clientèle » comme on dit, au siège d’une entreprise à La Défense, m’est désormais aussi insupportable que si on me proposait un saut en parachute depuis le sommet de la tour Eiffel.

Est-ce que je peux m’arrêter ? Si j’annule ne serait-ce qu’un rendez-vous avec un client, j’aurai l’impression de le laisser tomber, et cela me coûtera cher, une séance en moins. Lancé à pleine vitesse sur l’autoroute, un écart et c’est la sortie de route. En somme, je n’ai pas le droit d’être défaillant.

L’idée qu’un coach en entreprise soit surbooké, passe encore, mais que dire s’il s’avoue déprimé et épuisé ? Alors je ne vais rien dire pendant un, deux, trois jours, tenir bon, faire comme si de rien n’était. Je rentre chez moi, en me disant que les choses iront mieux après une bonne nuit. Mais la mécanique continue à s’enrayer : au bout de quelques jours, la moindre reformulation orale me semble une épreuve immense, j’ai l’impression de suivre le fil des discussions au prix d’un effort vraiment surhumain, pourtant ce n’est pas de l’alpinisme, mon travail est intellectuel, feutré et sans effort physique apparent. L’ennui grandit à chaque seconde. Au bout de dix minutes d’entretien, je me demande déjà avec épouvante : « Comment vais-je tenir trois heures durant en face-à-face sans m’effondrer sur la table ? »

Dans cet état de lassitude aiguë, je me sens de plus en plus étranger à moi-même, même la perspective du week-end m’effraie. Les jours s’égrènent dans un état de dérive, et je suis plus que jamais terrassé par le sentiment de mon imposture ; qui suis-je pour donner des pistes de bonheur professionnel, alors que je traverse un tel désert intérieur ? J’ai beau être entouré de coachs, de psys, de superviseurs en tous genres, je vois le crash arriver, et rien ne semble pouvoir l’empêcher. Les techniques d’introspection et de pensée positive ont perdu toute saveur, leur efficacité me semble à présent de pacotille, au moment même où j’en aurais besoin pour moi-même.

J’ai longtemps enseigné à HEC, je suis professeur à l’université avec le titre prestigieux de professeur HDR qui signifie que j’ai le droit de diriger des thèses, je suis un associé respecté dans un cabinet qui ne désemplit pas. Ma vie de famille est épanouie, sans accroc, mes proches sont en bonne santé. Muni d’un bac +12, toute ma carrière professionnelle s’est bâtie sur de savantes constructions intellectuelles, une vision humaniste du travail, plein de belles idées généreuses comme la vocation secrète, la cohérence intérieure, la bienveillance contagieuse… À l’instant présent, cet édifice entier me semble vain et faux.

Alors que le solstice d’été approche, j’angoisse à l’idée des grandes vacances, je suis un automate vidé de son énergie. Mon état de confusion mentale est tel, je me sens si hébété, comme au milieu de nulle part, que je ne sais plus distinguer les chimères des brefs éclairs de lucidité. 

Ce 17 juin, il a suffi d’un rien pour que je bascule, c’est cela le plus saisissant. Et ce rien qui soutenait de façon invisible toute ma vie s’appelle la joie. En une fraction de seconde, à 20 h 29 je suis passé de la joie à plus rien, comme un interrupteur qui s’éteint tout seul, et mes journées marathon se sont transformées d’or en plomb, l’exact inverse de l’alchimie !

Trois jours après que la joie de travailler m’a abandonné, des peurs paniques m’assaillent chaque matin à la perspective d’exercer un quelconque rôle social. J’ai envie de tout plaquer, la moindre sollicitation m’oppresse, et je sais que ce n’est pas une crise passagère : j’ai quarante-trois ans, je connais le refrain de la mid life crisis. Pour moi, la quarantaine a toujours évoqué la mise au ban d’un malade contagieux. J’ai conjuré ma quarantaine en refusant de faire le vide : peut-on soigner un agoraphobe qui s’est créé plein d’obligations sociales ? J’aimerais ralentir un véhicule auquel j’ai ôté les freins il y a une éternité. Comme tout le monde, j’ai connu des fatigues transitoires. Cette fois, je sens que c’est différent, le moteur ne redémarre pas et la douleur psychique est sans précédent.

Chantre du travail sur soi et du sens de la vie, j’ai perdu le fil de ma propre histoire. Le moment est venu de retourner sur mes pas, de tenter de retrouver à quel moment je me suis égaré. Sans peur et sans reproche, je me croyais héroïque, et maintenant, tandis que mes idées s’embrouillent, la seule certitude que j’ai est d’être un homme à terre. Je suis un coach en plein burn-out.

Quand a commencé la saturation ? Est-ce vraiment ce mail intempestif qui a été le fait générateur, ou bien un séminaire trop fatigant, ou un événement auquel je n’aurais prêté attention ? Comment en suis-je arrivé là ?

Extrait de "Je peux guérir", de Thierry Chavel, publié aux éditions FlammarionPour acheter ce livre, cliquez ici

 

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