“Cette campagne sent mauvais” : quand François Hollande doute de l’intelligence des Français sans penser une seconde aux liens avec son propre bilan | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
“Cette campagne sent mauvais” : quand François Hollande doute de l’intelligence des Français sans penser une seconde aux liens avec son propre bilan
©IAN LANGSDON / POOL / AFP

Point de vue des psys

“Cette campagne sent mauvais” : quand François Hollande doute de l’intelligence des Français sans penser une seconde aux liens avec son propre bilan

Dans une interview donnée au Point, François Hollande considère que le vote en faveur des candidats de rupture est une réaction émotionnelle sans pour autant penser qu'il en est aussi en parti responsable.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

Voir la bio »

Atlantico : Dans une interview dispensée au Point, François Hollande dit que "cette campagne sent mauvais et déplore que "« l’émotion » et les dynamiques de campagne semblent avoir pris le pas sur la « raison » et le fond" en faisant référence notamment à la montée des intentions de vote en faveur des candidats "de rupture".

Pascal Neveu : Un rappel du fonctionnement cérébral et psychique me semble indispensable afin de comprendre ce qui se joue actuellement.

Nous réagissons et adaptons nos comportements face à un environnement au sein duquel nous nous développons, via une interface extérieur/intérieur. Nos 5 sens (odorat, ouïe, goût, toucher et vue) captent le monde extérieur et adressent à notre cerveau, via une voie nerveuse spécifique, des informations et des ressentis multiples (plaisir/déplaisir, confiance/peur…), qui vont ensuite être traités par notre monde intérieur : notre cerveau qui est, en quelque sorte notre disque dur interne, mémoire vive de notre vécu conscient et inconscient. C’est, suite à ce traitement de « données » que, via une autre voie nerveuse, nous allons réagir par une attitude, un geste, un comportement, une expression émotionnelle…

Très schématiquement, notre psychisme va, consciemment et inconsciemment faire interagir, dialoguer nos ressentis et nos émotions actuels avec ceux du passé. Ce passé est bien évidemment très fortement chargé par l’histoire de notre développement.

Notre psychisme, à la mémoire sensorielle/émotionnelle infinie, revisite notre vie depuis la mémoire intra-utérine, à notre âge actuel,  en passant par notre naissance, notre adaptation dans un environnement bien avant que notre Moi ne soit conscientisé. Mais il retrouve surtout des traces d’angoisses profondes, de fantasmes, de désirs, de pulsions, de manques, mais aussi de réussites, de conquêtes ou échecs, de quiétudes ou inquiétudes… celles propres à l’enfance, aux liens parentaux, fraternels et amicaux…, finalement partout où nous nous sommes-nous développés. Une véritable bibliothèque de traces conscientes et inconscientes, d’événements et d’émotions refoulés, des souvenirs joyeux ou malheureux, inquiétants ou rassurants…

L’homme conserve son cerveau reptilien, sa mémoire émotionnelle, son quotient émotionnel.

Vous le comprenez, vivre et se développer dans un environnement, penser et construire sa vie… n’est pas qu’une question de quotient intellectuel mais fait appel aux émotions. C’est même l’émotion qui l’emporte sur la « raison ».

D’ailleurs le neuromarketing maîtrise depuis des années comment stimuler notre cerveau afin d’orienter notre esprit et donc nos actes et comportements... car nous réagissons face à des stimuli multiples, sans en avoir conscience (couleurs, formes, musiques, lumière…).

La publicité s’en inspire en jouant sur la création d’un conflit psychique inconscient et la présentation de la solution apaisante, orientant donc notre pensée et notre agir… comme par exemple la main qui choisira le bulletin qui nous semblera apaisant.

La France est préservée par la Loi Rocard qui cadre la communication politique et, notamment, interdit les spots publicitaires que nous connaissons, entre autres, aux Etats-Unis.

J’ai le souvenir d’un colloque, à Mexico, où un chercheur italien nous présentait ses résultats. Il avait créé des spots avec des scènes émotionnelles plaisantes/plaisantes, des actes de défense ou de soumission… et  identifié par IRMf (Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle) les zones cérébrales activées : Par la suite, il avait collaboré avec des communicants sur l’élaboration de spots politiques qui permettaient « d’allumer » ou « d’éteindre » certains ressentis et amener la personne au désir du concepteur du spot.

Autrement dit… comme certains le disent : les candidats que « nous n’avons pas essayé » restent vierges d’analyse cérébrale… et donc se révèlent n’agir que sur nos émotions… et donc dangereux, anesthésiants notre pensée libre.

L’extrême gauche et l’extrême droite, depuis une dizaine d’année ont vécu une mutation et maîtrisent tous les outils de communication et d’influence psychologique.

Avec cette réflexion il se dédouane de toute responsabilité quant à la progression du vote en faveur des extrêmes.  Que pourrait révéler cette absence de remise en question d'un point de vue psychologique ?

Bien évidemment, vous comprendrez que je ne peux pas me permettre la moindre analyse sauvage. Cependant, deux passages de l’interview retiennent mon attention, et je les lis et entends en toute neutralité.

Tout d’abord : « J’ai deux principes. D’abord je fais confiance, peut-être trop dans certains cas, mais je considère qu’il n’y a pas de pouvoir possible quand on est dans la défiance. Ensuite je suis insensible à la flagornerie et la courtisanerie, comme je le suis aux critiques et aux attaques. En vérité je sais qui je suis et ce que je fais. »

Puis quasi en association: « Je savais, d’expérience, qu’il ne pouvait y avoir de réussite dans la cacophonie et la division. » En lisant ces lignes j’ai l’impression d’une personnalité qui fuit les conflits, les évite au maximum afin de contenter tout le monde, pour son équilibre personnel. Hélas, c’est le meilleur moyen, ne montant pas sur le ring de laisser poindre les extrêmes, plutôt qu’arbitrer et empêcher leur émergence. Seule la pédagogie et l’explication de leurs mécanique aurait permis d’éviter leur émergence.

Mais il est monté sur le ring et a affronté Nicolas Sarkozy dans un 2nd tour et a remporté l’élection, alors qu’il est Président de la République, alors qu’il est conseillé, alors que la psychologie et la psychanalyse ne lui sont pas inconnues, alors qu’il ne se représente pas…, comment se laisser autant critiquer et humilier, qu’il n’a plus rien à perdre… ne pas lutter contre les extrémismes de notre beau pays ? C’est incompréhensible. La peur de l’image de soi ? Un narcissisme non abouti dans sa fonction ? Le désir de laisser derrière lui une image désastreuse ? Tant d’hypothèses, d’allégations, de critiques que ses opposants et son propre camp lui déversent.

Toutes les études sur la psychologie des masses nous l’ont appris depuis l’antiquité, et au sein de toute civilisation : La symbolique du Chef de l’Etat c’est un Totem ! Il incarne le Nom (et le non) du Père bienveillant, même si on souhaite le détrôner. Freud dans ses principaux ouvrages l’explique clairement.

Déjà dans Totem et Tabou (où il pose les bases de fonctionnement d’une société, avec le rôle central de la mère et du père) : une horde de sauvages, en proie à leurs désirs de pouvoir, réveillera les pulsions instinctives de la masse afin de prendre le pouvoir, mais en sera incapable, avant d’être désavoués par la masse qui rendront hommage au Dieu Père en érigeant un Totem.

Dans malaise dans la civilisation, Freud, fortement marqué par l’horrible 1ère guerre mondiale, et sentant les frémissements des extrémismes qui aboutiront à la 2nde guerre mondiale réitère son analyse. Il rappelle qu’une population qui se sent, abandonnée, en perte d’amour et en perte d’autorité, sans incarnation phallique de cette autorité, se noie dans ses conflits inconscients et ne génère qu’un renoncement capable d’accepter l’aveuglement du malheur, du drame, et cultivant le sentiment d’agression envers l’autre, en réponse à un sentiment d’agression ressenti envers soi. Il en ressort un aveuglement, un effet hallucinatoire collectif massif, face à celle ou celui qui apparaît comme un sauveur potentiel, nouvellement apparu dans l’horizon… mais qui n’est qu’illusion. Vérité et mensonge n’existent plus… on croit le sauveur, on attaque et agresse celle ou celui tentant nous sortir de cette secte.

L’ordre voulu par une population angoissée, sans avenir, ne croyant plus en rien, devient la séquence : la horde sauvage qui via un totem érigé, symbolique, fantasmé, va illusionner la préservation de la Mère Patrie ou du Petit Père des Peuples.

C’est le rayonnement des extrêmes… une hallucination collective liée à la détresse.

En ce sens, tout homme politique actuel porte sa part de responsabilité face aux événements actuels. D’autant plus qu’ils connaissent l’histoire, qu’ils maîtrisent ces phénomènes et leurs applications et exploitations actuelles. Les « modérés » préservent leur petit électorat. Les extrémistes cultivent l’illusion, ne jouant que sur les ressentis, se présentant que comme totem, bouée de sauvetage.

On a vu l'opposition très forte qui a marqué tout le mandat de François Hollande. Est-ce que cette opposition et le déferlement de critiques qui s'en suivent a déclenché chez le président un processus de défense psychologique de nature à  l'isoler des réalités ?

Le drame actuel reste la profession de Politique. La politique vit ce drame de la communication et du déplacement trop facile de la responsabilité sur les journalistes qui font sincèrement leur travail.

Sous les ors de la république, toutes et tous perdent pied face à la réalité. Seuls les élus locaux restent proches du commun des mortels. L’homopoliticus ne vit que dans un monde microscopique de la réalité et ne tente que survivre là où la raison lui a échappé sans qu’il en ait eu conscience. Placé au Saint des Saints de ce temple politique, comment ne pas imaginer être dépassé par un système qui vous échappe ?

Il n’y a aucune préparation psychologique, non pas au poste, ou à la fonction, mais à la « profession » de président de la république ou de premier ministre. Ceci n’excuse rien... Mais ceci explique forcément l’utilisation de mécanismes de défenses salutaires à l’équilibre psychique.

Toute personne utilise une sorte de médecin psychique afin de maintenir son équilibre. Du pompier devant sauver au péril de sa vie,  à l’homme d’état devant prendre des décisions au nom de 70 millions d’individus et de sa nation, en passant par le médecin n’ayant pu sauver un patient… nous utilisons des mécanismes de défense qui se ventilent du refoulement au déni, en passant par la sublimation voire la déréalisation… tout est question de structure psychique et du maintien de l’équilibre dans l’intérêt général.

La réalité d’un chef d’Etat n’est pas celle d’un ouvrier ou employé, ou autre.,., cadre sup ou pdg. Plus précisément, Le stress, les ennuis quotidiens, les angoisses, les prises de décisions, la culpabilité... ne sont à mon sens pas comparables.

La souffrance intérieure n’est pas la même (type d’angoisses, attentes…)…  La souffrance et la douleur ne sont pas du même registre de violence. Elles sont singulières et toutes à prendre en considération, sans échelle de priorité. Le « traitement » doit être égalitaire, sans distinction, sauf urgence et précarité. L’humain doit être préservé.

Mais il est une réalité : la population souffre et ne croit plus au discours en ses hommes politiques.

Au point, que comme aux Etats-Unis, se positionner comme homme politique victime d’attaques mensongères, tout en mentant est devenu « tendance ».  Développant hélas ce que décrivais précédemment. Créant encore davantage une agressivité et une violence que nous observons, avec une absence de sens critique, et surtout, une raison… car les enjeux politiques et politique de vie sont devenus déraisonnables.

Autant camoufler le fond par la forme qui ne sont finalement que le reflet de la souffrance de la France actuelle : l’agressivité, la violence, la protection de soi. Et l’absence de réalité, car de manière objective, si elle est critiquable vis-à-vis du Chef de l’Etat, elle l’est tout autant face aux électeurs. Lors des dernières élections… Seuls 10% des électeurs connaissaient le programme des candidats… et 1/3 ont voté en fonction de l’image du candidat. Affect et intellect font mauvais ménage… le meilleur choix c’est celui effectué par un dialogue entre cœur et cerveau, et ce ressenti final qui émergera. En comparaison aux précédentes élections, je n’ai jamais autant entendu mes patients évoquer depuis plusieurs mois les élections à venir, leurs angoisses, et surtout les voir se replier sur eux, face à une perte de re-Père.

Est-ce qu'il y a des traits psychologiques en commun entre les présidents ?  Est-ce que la volonté d'être président est révélatrice d'un trait psychologique particulier ? 

 
Les psychanalystes, Freud en premier, se sont intéressés à ce désir phallique de la magistrature suprême et de la dictature (alors que l’élection du Président de la République est prévue dès 1792, au suffrage universel, il faut attendre Louis-Napoléon Bonaparte, 1er président élu en 1848 avant son coup d’Etat en 1952, et le 2nd Empire). A travers le monde, et pas seulement les affaires judiciaires françaises, le pouvoir semble rendre fou, en tout cas réveillant, animant des fantasmes de toute-puissance. Est-ce un Etat de Majesté ? De monarque tel l’incarnait François Mitterrand qui, dit-on, rêvait, enfant, de devenir Pape ou Président de la République ? Héritage de cette révolution encore sous-jacente dans notre pays ? D’où vient ce désir de coller sa pensée à un grand Autre, puis que les petits autres (militants, électeurs) collent leur pensée à ce qui n’est que le désir d’habiter le « Château », l’Elysée ?
 
Problématique phallique, problématique narcissique, compensation, tentative de solution à un complexe de castration… ? Les psychanalystes auraient beau ouvrir une chaire sur le sujet, même si certains côtoient des politiques, je défie un présidentiable de venir s’allonger sur mon divan. Car, la vocation n’existe pas. L’utopie est un rêve, un monde irréalisable.
 
Ce qui nous intéresse est le cheminement qui allie l’idéologie politique de l’adolescent, le menant au groupe puis au désir de devenir chef, avant de tuer le chef après avoir penser sa propre civilisation via un Etat. L’univers politique est impitoyable… Très facile de poser la question du Père… Bien évidemment que les événements font les hommes… mais pourquoi certains gravitent-ils ce jour là… ou profitent de l’occasion, qui fait le larron ? Comme l’écrit Machiavel « La fin justifie les moyens ».
 
Concernant une « psychopathologie » du Président de la République. Sans remonter aux précédentes Républiques… Sans rentrer dans le débat que la fonction honorifique laisse une trace dans les manuels d’histoire… D’une part l’homme doit s’adapter et construire sa voie face à son monde. Il ne doit pas oublier le passé.
Sans cesse ressortir le fameux discours de Gabin dans « Le Président », ou autres, « Les origines du mal »… ne semble servir à rien. Les intellectuels n’éveilleront pas les consciences à partir de théories. Il faut expliquer nos fonctionnements psychiques. Et s’il y a des consciences à éveiller… ce ne sont peut-être pas celles des électeurs… mais celles des élus… des éligibles… des présidentiables… et leur poser cette seule question : « En votre âme et conscience… est-ce pour vous, dans votre position actuelle ? Ou pour vos électeurs, si vous vous mettiez réellement à leur place, et leur avenir ?... »
 
Goethe livrait ainsi les paroles de Mephistophélès, le diable, face à Faust, l’intellectuel, le savant : « Nous sommes libres de nos actes… à nous d’en mesurer les conséquences ! » Les émotions, contre la raison…
 
 
 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !