« La rousse qui venait du froid », la paranoïa à l’espionnite est de retour aux États-Unis | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
« La rousse qui venait du froid », la paranoïa à l’espionnite est de retour aux États-Unis
©Brendan Smialowski / AFP

Chasse aux sorcières

« La rousse qui venait du froid », la paranoïa à l’espionnite est de retour aux États-Unis

La Russe Maria Butina a été condamnée à dix-huit mois de prison aux Etats-Unis ce vendredi 26 avril pour avoir agi comme agente d'un pays étranger sans en avertir le gouvernement américain.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

Voir la bio »

Le maccarthysme est une période de l’Histoire des États-Unis du début des années 1950. Elle est aussi qualifiée de « peur rouge » et assimilée à la chasse aux sorcières. Cette époque semble être de retour depuis l’échec à l’élection présidentielle de Hillary Clinton. Il fallait bien trouver un « coupable » à ce revers électoral inconcevable puisque la candidate démocrate ne pouvait, bien sûr, pas avoir commis de faute. Depuis, le feuilleton de la connivence de Donald Trump et/ou des membres de son équipe de campagne avec Moscou, fait régulièrement la une. Il faut dire que, sans doute pour se dédouaner de quelques turpitudes, le président américain en rajoute parfois dans la russophobie ambiante.

Globalement, il ne fait pas bon aujourd’hui aux États-Unis de fréquenter des Russes, fut-ce l’ambassadeur bien sûr assimilé à un espion. À noter pour les lecteurs non avertis que les diplomates, même s’il n’appartiennent pas aux services, font aussi du renseignement - théoriquement « ouvert » - et se livrent en permanence à une politique d’influence en présentant leur pays sous le meilleurs jour possible. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont payés, souvent grassement.

Une affaire entrant dans ce cadre a défrayé la chronique d’autant que tous les ingrédients du mauvais roman d’espionnage sont là : une belle jeune femme rousse posant lascivement avec des armes à feu, symbole phallique au demeurant, style couverture de roman SAS du regretté Gérard de Villiers, un amant américain, un banquier russe un peu moche  et surtout sulfureux à l’image du méchant Ernst Stavro Blofeld dans les James Bond 007, qui dirige tout depuis les coulisses ; le public allait se régaler…

La citoyenne russe impliquée âgé de 30 ans, Maria Butina, qui fréquentait depuis 2016 une université américaine à Washington a ainsi appris à ces dépends que le « leader du monde libre, l’Oncle Sam » pouvait faire incarcérer n'importe qui comme bon lui semblait sans avoir besoin de l’ombre du début de la moindre preuve. À savoir qu’arrêtée en juillet 2018, elle avait fini par « plaider coupable » en décembre de la même année, histoire pour ses interrogateurs d’avoir le temps de la convaincre de la justesse de la démarche. Cela rappelle un autre film où le prévenu est obligé d’avouer ses crimes, "l’Aveu" de Costa-Gavras. Il est reproché à Butina d’avoir agi comme « agent étranger non déclaré ». Soit dit en passant, cette manière de procéder rappelle effectivement les procès staliniens à la différence notable que le présumé coupable n’est pas exécuté d’une balle dans la tête au fond de sa cellule. Il faut reconnaître cette mansuétude aux Américains ; ils ne pratiquent plus la peine capitale que dans certains États même si elle peut être assimilée à de la torture mentale car le locataire du couloir de la mort y passe généralement des dizaines d’années dans l’incertitude sur son sort jusqu’au petit matin où il finit pas être extrait de sa cellule pour une dernière fois.

Le cas de Butina est tout de même moins grave car elle n’était accusée que d’avoir « conspiré avec un ‘officiel’ russe pour infiltrer un groupe de défense du deuxième Amendement de la Constitution portant sur le droit à porter des armes (la National Rifle Association, NRA). Comme il est connu que la NRA est surtout influente dans les milieux conservateurs (quoiqu’il y ait des exceptions), le véritable objectif de Butina était donc d’influencer des militants et autres élus républicains. Était particulièrement visé le candidat Donald Trump pour sa supposée politique favorable à l’égard de la Russie.

Le procureur Tanya Chutkan a réclamé - et obtenu - 18 mois de prison pour la prévenue. Son avocat a estimé qu’elle avait déjà purgé sa peine (elle a passé neuf mois dans des pénitenciers de l’État de Washington puis de celui de Virginie) et donc ne devait pas être maintenue en détention. Il est effectivement possible qu’elle soit expulsée.

Le dossier d’accusation affirme que Butina poursuivait un ambitieux plan de « conspiration » et savait qu’une partie de ses activités serait rapportée à des autorités russes. Par contre, chose étonnante, il précise formellement que Butina n’est pas une « espionne » dans le vrai sens du terme. Elle n’est pas un officier de renseignement entraîné mais les actions qu’elle a entrepris personnellement l’étaient dans le but de favoriser la Fédération de Russie et cela pouvait potentiellement nuire à la sécurité nationale des États-Unis.

Alexander Torshin qui occupait le poste de directeur adjoint du gouverneur de la banque centrale de Russie a été identifié comme étant le « contact officiel » de Butina (le « méchant » du film, forcément proche d Vladimir Poutine). Il n’est même pas considéré comme un « espion » par la justice américaine puisqu’il n’a pas été inculpé dans cette affaire mais il est sous le coup de sanctions du Département du Trésor depuis avril 2018 dans le cadre des sanctions économiques prises par Washington à l’égard de la Russie.

Elle avait aussi un « contact » américain en la personne de son amant, Paul Erickson, un conservateur américain. Ce dernier s’est retrouvé poursuivi pour des délits financiers n’ayant aucun rapport avec l’affaire Butina mais la justice américaine ne pouvait pas faire moins. Avis aux amateurs, aux États-Unis, il est mal vu d’avoir pour ami(e) un(e) Russe.

Le conseiller spécial Robert Mueller qui a mené une enquête de 22 mois concernant les interférences suspectées de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016 a reçu brièvement Butina - une seule fois - sans poursuivre sur son cas qui décidément semblait fort peu l’intéresser. Un dossier vraiment trop vide sans doute ? Cela n’a pas empêché les juges américains de la condamner. Ils ne pouvaient tout de même pas avouer que l’enquête menée n’avait pas abouti à une condamnation. Aux États-Unis, dans les films c’est toujours le « bon » (l’Américain) qui gagne et elle, c’est la méchante « rousse qui venait du froid ».

Cela dit et même si cela ne semple pas avoir de rapport direct, la croissance aux États-Unis au premier trimestre 2019 est de 3,2% et le chômage tourne autour des 3% (structurellement, il ne pourra pas aller plus bas). À ce rythme, Donald Trump sera réélu s’il ne fait pas l’objet d’un impeachment. Alors, à quand la prochaine histoire bien croustillante qui l’impliquerait directement ? Celle de la Golden Shower apportée par l’ancien officier du Mi-6 Christopher Steele semble oubliée (comme lui, d’ailleurs !).

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !