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​Comment le rapprochement Etats-Unis/Royaume-Uni pourrait bien provoquer celui de l’Allemagne et de la Chine
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​Comment le rapprochement Etats-Unis/Royaume-Uni pourrait bien provoquer celui de l’Allemagne et de la Chine

Alors que l'Europe se sent menacée par la politique économique de Donald Trump et ses attaques contre l'Union européenne, le premier ministre chinois, Li Keqiang a pu proposer à Angela Merkel un rapprochement de circonstances

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Le 26 janvier dernier, lors d'une conversation téléphonique avec Angela Merkel, le premier ministre chinois Li Keqiang invitait les deux pays à un rapprochement, en indiquant "La Chine et l'Allemagne devraient envoyer des signaux stables aux marchés mondiaux et sauvegarder conjointement le système international existant, par la libéralisation des échanges et des investissements". Quelle serait la logique d'une alliance Chine-Allemagne ? Une telle coopération est elle crédible ?

Edouard Husson : Je suis étonné que cela vienne aussi vite. J'aurais plutôt pensé que les Chinois seraient spectateurs des tensions entre les Etats-Unis et l'Europe continentale et qu'ils ne feraient connaître un point de vue que de manière très discrète et au bout de plusieurs mois. Cela ne peut signifier qu'une chose: les Chinois sont persuadés que Trump peut réussir et ils voient cela comme une menace pour le développement de leur modèle "Made in China 2025", qui suppose que la Chine devienne une grande puissance exportatrice dans les dix ans qui viennent. Evidemment, si se met en place un néo-protectionnisme, sous l'influence britannique et américaine, le régime peut craindre la stagnation ou la régression des débouchés. Evidemment, la Chine dispose d'un marché intérieur considérable; mais le développement de ce marché intérieur se ferait aux dépens de l'emprise du parti communiste. L'élargissement des classes moyennes  et l'enrichissement généralisé produiraient inévitablement l'avènement du pluripartisme. Quand on lit les compte-rendus de l'entretien téléphonique entre les deux chefs de gouvernement, il y a une crainte avouée: le Brexit; et une crainte inavouée: le fait que la Russie puisse s'éloigner à nouveau de la Chine si se met en place la détente annoncée entre Washington et Moscou. 

Quelles en seraient les conséquences pour l'Europe, et plus particulièrement pour la France ?

Comment Angela Merkel va-t-elle réagir? Sans doute de manière très prudente. D'abord, parce que la boussole de Berlin est, sauf quelques années sous Schröder (2002-2005), restée fondamentalement la même que celle de l'Allemagne d'avant la réunification: Washington. Angela Merkel espère que Trump va échouer. Elle a commencé à mobiliser les réseaux entrepreneriaux allemands qui financent internet pour faire pression sur les médias non alignés et traquer la "vérité alternative". Ensuite, ce qui peut gêner Angela Merkel, c'est le fait que la diplomatie russe est trop subtile pour choisir, dans les mois qui viennent, entre Washington et Pékin; il est donc peu probable que Berlin, en se rapprochant de Pékin, puisse faire l'économie d'une réconciliation avec Moscou. Or Angela Merkel ne s'y résoudra que contrainte et forcée. Enfin, notons que l'Allemagne est une grande puissance européenne mais pas une puissance mondiale: je ne dis pas cela seulement parce que l'Allemagne réalise encore la moitié de son commerce extérieur avec l'Union Européenne; mais aussi parce que, depuis la réunification , l'Allemagne a eu la diplomatie de son commerce extérieur, et non une diplomatie qui pèse autant sur les affaires internationales que le PIB allemand dans l'économie mondiale. 

Face à ces hésitations allemandes, la France pourrait en profiter pour regagner de la marge de manoeuvre. Imaginons ce que pourrait être une diplomatie gaullienne, aujourd'hui: facialement, elle aboutirait à faire exactement le contraire de ce qu'a fait le Général dans les années 1960.  Pour rendre à la France sa puissance, il s'agirait de se rapprocher des Etats-Unis, qui reviennent à une politique d'intérêt national après l'ère impériale; de se rapprocher d'une Grande-Bretagne qui met fin au thatchérisme; appuyé sur les deux grandes puissances anglophones, il serait alors possible d'exiger la révision des accords européens (union monétaire, Schengen) voire d'en sortir si la France n'obtenait pas ce qu'elle demande; et d'imposer, surtout, la fin des sanctions contre la Russie. La France n'a pas intérêt à s'appuyer sur Berlin mais sur Moscou pour traiter avec Pékin. Entrer dans le jeu proposé par Pékin n'est ni dans l'intérêt de l'Europe ni dans celui de la France.    

Si un tel rapprochement sino-germanique venait à prendre forme, quelles en seraient les conséquences globales ? Peut-on dessiner les contours de nouvelles alliances commerciales au niveau mondial ?

Trump a renoncé au Traité transpacifique. Il veut reconstituer l'entente privilégiée avec la Grande-Bretagne. Vu que l'Europe centrale et orientale ne veut pas être prise en étau entre l'Allemagne et la Russie, il y a fort à parier que l'Union européenne aura beaucoup de mal à imposer une réorientation anti-américaine. En fait, la situation est exactement inversée par rapport à la séquence du début des années 1980: Londres et Washington ne prônent plus le libre-échangisme pour déstabiliser les mondes fermés de l'Eurasie; mais le retour au protectionnisme pour rétablir leurs équilibres économiques et sociaux. Mais à vrai dire, c'est le monde entier qui a besoin d'un rééquilibrage. La Chine est, dans certaines régions, ravagée par la pollution mortifère d'une industrialisation non régulée; qui, d'ailleurs, ne pourrait souhaiter les effets politiques d'une Chine se recentrant sur son marché intérieur, à commencer par l'avènement de la démocratie? L'Europe, aussi, a besoin de refaire ses forces. Contrairement à une obsession allemande, remettre des taxes sur le commerce ne revient pas à "ériger des barrières" mais à proposer des rééquilibrages, à commencer par le fait de pallier le désordre monétaire international. C'est pourquoi je ne crois pas à un bouleversement de fond en comble des unions douanières existantes. Pour ma part, je ne crois pas que cette alliance sino-germanique aille très loin. Je ne crois pas, non plus, à des bouleversements fondamentaux en termes de "zones commerciales". Même Trump va renégocier des accords d'échange, à des conditions jugées plus favorables. J'y reviens: la grosse erreur de la France est d'avoir laissé la Grande-Bretagne quitter l'Union Européenne; mais aussi encouragé les sanctions contre la Russie. Si la France et l'Allemagne pensent à leur avenir, elles doivent reconstituer le bloc européen, avec Londres et Moscou. Grande-Bretagne, France, Allemagne, Russie, voilà qui pourrait peser. Ajoutons que, face à la puissance chinoise, il vaudra la peine de reconstituer une authentique alliance transatlantique. Notre intérêt est d'avoir une Russie pleinement eurasiatique, qui aide Europe et Etats-Unis à être présents le long des "nouvelles routes de la soie" sans s'y laisser dicter un plan écrit à Pékin. 

 

 

Trump a renoncé au Traité transpacifique. Il veut reconstituer l'entente privilégiée avec la Grande-Bretagne. Vu que l'Europe centrale et orientale ne veut pas être prise en étau entre l'Allemagne et la Russie, il y a fort à parier que l'Union européenne aura beaucoup de mal à imposer une réorientation anti-américaine. En fait, la situation est exactement inversée par rapport à la séquence du début des années 1980: Londres et Washington ne prônent plus le libre-échangisme pour déstabiliser les mondes fermés de l'Eurasie; mais le retour au protectionnisme pour rétablir leurs équilibres économiques et sociaux. Mais à vrai dire, c'est le monde entier qui a besoin d'un rééquilibrage. La Chine est, dans certaines régions, ravagée par la pollution mortifère d'une industrialisation non régulée; qui, d'ailleurs, ne pourrait souhaiter les effets politiques d'une Chine se recentrant sur son marché intérieur, à commencer par l'avènement de la démocratie? L'Europe, aussi, a besoin de refaire ses forces. Contrairement à une obsession allemande, remettre des taxes sur le commerce ne revient pas à "ériger des barrières" mais à proposer des rééquilibrages, à commencer par le fait de pallier le désordre monétaire international. C'est pourquoi je ne crois pas à un bouleversement de fond en comble des unions douanières existantes. Pour ma part, je ne crois pas que cette alliance sino-germanique aille très loin. Je ne crois pas, non plus, à des bouleversements fondamentaux en termes de "zones commerciales". Même Trump va renégocier des accords d'échange, à des conditions jugées plus favorables. J'y reviens: la grosse erreur de la France est d'avoir laissé la Grande-Bretagne quitter l'Union Européenne; mais aussi encouragé les sanctions contre la Russie. Si la France et l'Allemagne pensent à leur avenir, elles doivent reconstituer le bloc européen, avec Londres et Moscou. Grande-Bretagne, France, Allemagne, Russie, voilà qui pourrait peser. Ajoutons que, face à la puissance chinoise, il vaudra la peine de reconstituer une authentique alliance transatlantique. Notre intérêt est d'avoir une Russie pleinement eurasiatique, qui aide Europe et Etats-Unis à être présents le long des "nouvelles routes de la soie" sans s'y laisser dicter un plan écrit à Pékin. 

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