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12 % des Corses seraient aujourd’hui favorables à l’indépendance de l’île (contre 14 % en août 2000).
12 % des Corses seraient aujourd’hui favorables à l’indépendance de l’île (contre 14 % en août 2000).
©Flickr / Le Jhe

« Politico Scanner »

Indépendance, nationalisme, mafia : dans la tête des Corses

Les journées internationales de Corte se sont tenues ce week-end. L'occasion de revenir sur l’évolution de l’opinion publique corse à différents moments clés de l’histoire de l’île, depuis Aléria jusqu’à aujourd’hui en passant par l’assassinat du préfet Erignac.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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1 / Août 1975 – L’état de l’opinion publique corse, une semaine après les événements d’Aléria

Le 21 août 1975, plusieurs dizaines d’hommes de l’ARC (Action Régionaliste Corse, l’ancêtre du FLNC), entraînés par le docteur Edmond Siméoni, occupent la ferme d’un viticulteur d’Aléria d’origine pied-noir, suspecté d’être mêlé à un scandale financier. 1200 gendarmes et CRS sont acheminés du continent afin de donner l’assaut. Le vendredi 22 août, les occupants de la ferme se rendent après une fusillade qui fera deux morts parmi les forces de l’ordre et un blessé grave parmi les membres de l’ARC. Ce mouvement sera dissout le 27 août, ce qui donnera lieu à de nouveaux affrontements armés à Bastia, qui se solderont par un mort et plusieurs blessés parmi les forces de l’ordre. Ces événements marquèrent le départ de la radicalisation du nationalisme corse.

A l’issue de ces événements, l’Ifop conduisit une enquête en Corse du 30 août au 2 septembre 1975 auprès d'un échantillon représentatif des Corses habitant les cinq arrondissements de l'île : Ajaccio, Bastia, Calvi, Corte et Sartène. Au total 500 personnes ont été interrogées dans 35 communes.

Après les événements de la ferme d'Aléria, une nette majorité (60%) pensent que les choses sont en voie d'amélioration et seuls 16 % anticipent une dégradation de la situation.


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Le sondage abordait également les différents sujets qui alimentaient le ressentiment en Corse et qui ont conduit à cette explosion de violence. Si à l’époque, 83 % des Corses estimaient que le développement du tourisme au cours des 15 dernière années avait été une bonne chose (et 31 % une très bonne chose, cette proportion étant même de 38 % parmi les habitants de Corse-du-Sud, qui a concentré la majeure partie de l’essor touristique), le jugement concernant l’installation des pieds-noirs était beaucoup plus négatif.


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Alors que le développement touristique, qui allait focaliser la critique des nationalistes corses dans les années qui suivirent, n’était pas à l’époque massivement remis en cause, l’opinion publique insulaire était très critique sur les conditions d’arrivée des rapatriés. 63 % des Corses interrogés déclaraient ainsi que « les pieds noirs ont réussi en Corse parce qu’ils ont été aidés plus que les Corses par les pouvoirs publics » contre 17 % qui indiquaient que « les pieds noirs ont mieux réussi que les Corses parce qu’ils s’en sont donné la peine ». L’ampleur de ce ressentiment vis-à-vis des pieds-noirs, qui explique le soutien populaire dont ont bénéficié les régionalistes de l’ARC lors des événements d’Aléria, ne mène pas néanmoins jusqu’à une demande de restitution des terres qui avaient été attribuées aux pieds-noirs. Seuls 23 % des Corses étaient favorables à cette option à l’époque contre 55 % qui y étaient opposés.

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La question d’une autonomie accrue voire même de l’indépendance allait occuper une place grandissante dans le débat politique et institutionnelle ces trente dernières années. Or, force est de constater que cette revendication n’était pas puissamment formulée dans cette enquête réalisée au lendemain des événements d’Aléria. Si ces événements ont été présentés comme l’acte fondateur du mouvement nationaliste corse, il apparaît qu’à l’époque l’opinion publique insulaire était davantage travaillée par la question de la présence des pieds-noirs que par la demande d’autonomie. 61 % des Corses souhaitaient que la Corse demeure un département comme les autres départements (il n’y avait à l’époque qu’un département corse) contre 31 % qui voulaient qu’elle obtienne un statut qui lui donne une certaine autonomie et 2 % seulement de partisans de l’indépendance.


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La notion même d’autonomie renvoyait à des conceptions différentes. Pour 41 % des Corses interrogées, elle signifiait « le remplacement du préfet par un organisme élu par les Corses et doté de pouvoirs de décision » (rappelons qu’à l’époque les grandes lois de décentralisation n’ont pas encore été votées) et pour 23 % « une assemblée élue au suffrage universel qui assisterait le préfet nommé par le gouvernement, 36 %, score élevé, ne se prononçant pas sur cette question.

Dans le détail, et cette revendication allait être entendue par la suite, l’autonomie comporte pour 66 % des Corses le droit de décider librement de l’aménagement de la Corse. Sujets sensibles, l’autonomie comprenait aussi pour 43 % des personnes interrogées la libre disposition des impôts et des taxes perçus dans l’île et pour 29 %  (contre 52 % qui étaient d’un avis opposé), le droit de reprendre les terres à ceux qui ne sont pas Corses et de les redistribuer aux Corses), cette thématique d’une priorité insulaire sur le foncier allait ensuite monter en puissance  jusqu’à aujourd’hui.

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2 / Février 1998 – Les réactions à l’assassinat du Préfet Erignac

L’assassinat du préfet Erignac le 6 février 1998 allait susciter un choc important dans la population tant en Corse que sur le continent. Sans pour autant basculer dans la crainte du spectre de la guerre civile (seuls 10% des Corses adhéraient à ce scénario, proportion en recul de 5 points par rapport à une précédente enquête de l’Ifop réalisée en Corse en octobre 1996 après l’attentat à la bombe contre la mairie de Bordeaux, dont le maire Alain Juppé, était à l’époque Premier ministre), de nombreux habitants de l’île étaient en demande d’une attitude plus « musclée » face aux clandestins corses. 65 % étaient ainsi d’accord avec l’idée que « les moyens légaux actuellement utilisés pour lutter efficacement contre le terrorisme étaient insuffisants ».

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Outre l’impact du meurtre d’un préfet en pleine rue, cette demande de davantage de fermeté était également sous-tendue par le fait que, pour 54 % des Corses interrogés, le mouvement nationaliste était sous l’emprise d’une dérive mafieuse. La dégradation de l’image du mouvement nationaliste engendrée par un certain nombre d’actions violentes et criminelles se traduisit également par une moindre adhésion à l’idée de l’indépendance de la Corse qui n’était souhaitée que par 6 % des Corses, alors que d’autres enquêtes de l’Ifop montrèrent que cette cause allait être plus largement soutenue à des périodes ultérieures.

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  1. 3 / Mai 1999 – Les Corses et l’affaire de la paillotte « chez Francis »

Suite à l’assassinat du préfet Erignac, les pouvoirs publics décidèrent d’adopter une attitude plus ferme en Corse tant dans la lutte contre les clandestins que dans l’application et le strict respect des lois et réglementations dans l’île. Le préfet Bonnet, nommé en remplacement de Claude Erignac, incarna cette nouvelle attitude jusqu’à l’excès. Le 19 avril 1999 éclatait l’affaire dite de « la paillotte », après l’incendie du restaurant de plage « Chez Francis » par un commando de gendarmes envoyés illégalement détruire cet établissement construit sur le domaine maritime sans aucune autorisation.  Interrogés par l’Ifop quelques semaines plus tard, les Corses pointaient assez clairement et unanimement les responsabilités des différents acteurs.

Ainsi pour 84% des insulaires, la préfecture de Corse portait une responsabilité importante dans l’incendie, suivie de très près par son bras armé : le GPS, corps d’élite de la gendarmerie, cité par 80% des personnes interrogées. Mais pour les Corses, une telle initiative, aussi rocambolesque soit-elle, n’avait pas pu être prise sans le feu vert des plus hautes instances de la République. 67% estimaient que la responsabilité du ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, était importante, 60% pour ce qui était de celle du cabinet du Premier ministre et dans des proportions moindres, quoique majoritaires, pour ce qui était de Lionel Jospin lui-même (53%).

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Cette affaire altéra très fortement la confiance dans le ministre de l’Intérieur, puisque seuls 32% des Corses lui faisaient confiance pour trouver des solutions durables pour la Corse.

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Si cette défiance toucha surtout Jean-Pierre Chevènement, la cote de confiance de Lionel Jospin resta stable dans l’opinion insulaire (55 % contre 57% un an plus tôt) mais assez en retrait de celle du Président Chirac (65%), qui bénéficiait en Corse, comme sur le continent, de l’effet bénéfique de la cohabitation sur sa cote de popularité.

Autre impact de cette « affaire de la paillotte », l’idée selon laquelle les moyens légaux pour lutter contre le terrorisme en Corse étaient insuffisants céda du terrain. Alors qu’au lendemain de l’assassinat du préfet Erignac 65% des insulaires partageaient cette opinion, cette proportion n’était plus que de 50% après l’incendie et la destruction du restaurant « Chez Francis ». Inversement, le souhait d’indépendance, attisé par la politique menée par le préfet Bonnet, passa durant cette période de 6 à 10%.

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4 / Juin 2012 - L’état de l’opinion publique corse à quelques jours des législatives

Au terme de ce voyage dans l’histoire de la Corse de ces dernières décennies, une nouvelle enquête de l’Ifop permet de mesurer quel est actuellement l’état de l’opinion dans l’île de Beauté. Premier constat, la thématique de l’emploi apparaît, et de loin, comme le principal problème de la Corse cité par 39 % des personnes interrogées, soit une progression de 14 points par rapport à une précédente étude datant de septembre 2008, juste avant le déclenchement de la crise économique et financière.

Vient ensuite le pouvoir d’achat avec 29 % de citations, le thème de la « vie chère » restant une préoccupation récurrente dans l’île bien que cet item recule de 22 points par rapport 2008. Il ne faut pas y voir là l’expression d’une amélioration sensible du pouvoir d’achat qui serait intervenue ces dernières années mais simplement l’inversion des priorités due à l’irruption de la crise économique : l’emploi repassant largement en tête devant la question du pouvoir d’achat. Est-ce également une conséquence de la crise, on constate une forte progression du sujet de l’immigration qui se classe avec 10 % de citations (en progression de 8 points par rapport à 2008) au troisième rang des problèmes prioritaires. Cette sensibilité accrue à la thématique de l’immigration s’est d’ailleurs manifestée à l’occasion de l’élection présidentielle, Marine Le Pen obtenant un score élevé dans l’île.


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La question de la sécurité des personnes et des biens n’est mentionnée que par 5 % des interviewés, niveau qui peut paraître très faible au regard de la multiplication des meurtres et des plasticages. Pour autant, si elle n’est pas citée comme le problème prioritaire et qu’elle est reléguée assez logiquement loin derrière l’emploi et le pouvoir d’achat en cette période de crise économique profonde, la question de l’insécurité ne laisse pas pour autant les Corses indifférents. Une majorité d’entre eux, 54 %, jugent ainsi aujourd’hui que la société corse est confrontée à une dérive mafieuse contre 45 % qui faisaient ce diagnostic en mai 2006, soit une progression de près de 10 points en 6 ans seulement. Les professions libérales et cadres supérieurs (72 %) et les 65 ans et plus (62 %) sont les plus inquiets à ce sujet.

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Réalisé quelques jours avant le premier tour des élections législatives de juin dernier, qui ont confirmé la forte audience des nationalistes et des autonomistes, ce sondage indique que 12 % des Corses seraient aujourd’hui favorables à l’indépendance de l’île. Ce score est élevé puisqu’il est proche du point le plus haut enregistré ces quinze dernières années par l’Ifop (14 % en août 2000, soit un an après « l’affaire de la paillotte » et au moment de la présentation du Plan Jospin sur la Corse). Dans le détail, on constate que le souhait d’indépendance décroît avec l’âge et qu’il séduit une large fraction de la jeunesse corse : 33 % des 18-24 ans et 14 % des 25-39 ans contre seulement 4 % des 65 ans et plus, très nombreux dans l’île. Si la cause de l’indépendance peine à rallier les seniors, on constate également que seuls 19 % des électeurs de la liste autonomiste conduite par Gilles Siméoni lors des régionales de 2010 et 42 % des soutiens de la liste nationaliste de Jean-Guy Talamoni y sont favorables, preuve que cette option maximaliste n’apparaît pas crédible à des pans entiers de la mouvance autonomiste et nationaliste mais aussi que les motivations du soutien à cette famille politique ne sont plus aujourd’hui uniquement réductibles au combat pour l’indépendance de l’île.  


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Méthodologie : Les résultats présentés dans cette étude proviennent de quatre enquêtes réalisées par l’Institut Français d’Opinion Publique à des dates clés qui ont marqué l’histoire contemporaine de la Corse. A l’occasion de ces quatre événement suivants, notre institut a sondé les Corses :

- Août 1975 : les événements d’Aléria
- Février 1998 : l’assassinat du Préfet Erignac
- Avril 1999 : l’incendie de la paillotte « chez Francis »
- Juin 2012 : les élections législatives.

Cette série d’enquêtes, réalisées à chaque fois à chaud, permet de mieux se replonger dans l’atmosphère de l’époque et de mieux appréhender les réactions d’une société insulaire que les continentaux ont parfois du mal à comprendre.

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