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Des victimes du jihadisme à la psychologie de la terreur : rencontre avec l’écrivain Pierre Rehov, spécialiste israélien de l’anti-terrorisme
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Géopolitico-Scanner

Des victimes du jihadisme à la psychologie de la terreur : rencontre avec l’écrivain Pierre Rehov, spécialiste israélien de l’anti-terrorisme

Pierre Rehov est reporter de guerre, réalisateur de documentaires, chroniqueur dans la presse française et américaine et romancier. Il vient de publier : « Tu seras si jolie », un roman qu’il décrit comme « féministe » et qui explore l’exploitation de l’image de la femme en occident, tout en dénonçant sa condition dans la culture islamiste. Cette histoire à la fois sérieuse et légère, dont le ton oscille entre humour et gravité, nous fait également vivre les dessous des émissions de télé réalité. Un livre indispensable pour les plages, cet été.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Atlantico : Pierre Rehov, on vous connaît davantage comme réalisateur de documentaires « engagés », dont certains ont récemment défrayé la chronique, notamment pendant les émeutes de Gaza. Avant de parler du roman que vous venez de publier chez Belfond, pouvez-vous nous décrire quel est exactement cet "engagement" ?

Pierre Rehov :Je n’ai commencé à m’impliquer politiquement et en tant que réalisateur qu’au tout début des années 2000. Il est vrai que j’étais déjà passionné de géopolitique, tout en avouant humblement un certain amateurisme en la matière. J’ai suivi avec attention les conflits résultant de l’éclatement de la Yougoslavie, et j’ai alors réalisé qu’il y avait, en France, comme un filtre à l’information. D’une certaine manière, la position officielle du gouvernement français était suivie par une grande partie des médias, sans véritable analyse de fond, ce qui a entrainé, chez moi, une profonde frustration. Ma grille de lecture du monde contenait des nuances que je ne retrouvais pas, notamment sur les chaines de télévision. Les images, sélectionnées, parfois censurées, ou présentées hors de leur contexte avaient toujours un coté tendancieux car il fallait absolument que le spectateur accepte un point de vue manichéen, où les Serbes étaient forcément méchants, et les Bosniaques ou les Kosovars systématiquement des victimes, sans que l’on se préoccupe d’évoquer la mafia albanaise qui sévissait pourtant sur le terrain, ni les fonds alloués par plusieurs pays du golfe aux organisations terroristes islamistes pourtant coupables d’excès comparables à ceux des milices serbes. Ce malaise s’est accentué quand, en septembre 2000, j’ai découvert sur France 2 la pseudo mort en direct du petit Mohammed Al Durah, faussement attribuée à des tirs israéliens et qui allait déclencher la seconde intifada, avec son cortège d’attentats suicides et de représailles. D’instinct, j’ai immédiatement su que l’armée israélienne était accusée à tort, ou du moins sans preuves, si ce n’est l’affirmation du cameraman palestinien Talal Abu Rahme, neveu d’un des fondateurs de l’OLP, qui a affirmé sous serment le lendemain que l’armée israélienne avait tiré volontairement sur cet enfant pendant 45 minutes... Une exagération qui en dit long sur sa neutralité. J’ai donc voulu en savoir plus et, bille en tête, sans aucune connaissance particulière du reportage, car je viens du monde de la fiction, je suis parti sur le terrain où j’ai rencontré la plupart des protagonistes de ce drame télévisuel. C’est ainsi que j’ai découvert comment Israël était en train de devenir, aux yeux d’un nombre grandissant de médias, le coupable par essence et par définition, souvent accusé à tort. Je me souviens par exemple de cette couverture de Libération, en pleine intifada, où l’on voyait un policier israélien se ruer sur un jeune homme blessé à terre. La légende laissait entendre que la victime était un Palestinien que ce policier venait de matraquer. Il s’est cependant avéré par la suite, que le jeune homme blessé était un touriste juif américain qui venait de recevoir une pierre lancée par un terroriste palestinien et que le policier se ruait à son secours. C’est ainsi que j’ai découvert ma vocation de réalisateur engagé pour la vérité. Car c’est mon seul véritable engagement. On pourra me reprocher des tas de choses, y compris mon parti-pris pro-israélien - que je considère davantage comme un parti-pris pro-occidental, attaché aux valeurs de démocratie et de liberté que notre civilisation véhicule – mais jamais de manipuler les informations ou les images. Depuis l’affaire Al Durah, qui a été à l’origine de mon premier film et de la publication de mon magazine « Contre Champs », j’ai réalisé 12 documentaires long métrage et une vingtaine de courts. Le dernier, intitulé « Derrière l’écran de Fumée » a fait beaucoup de bruit, car il démontrait la réalité des émeutes sanguinaires organisées par le groupe terroriste Hamas depuis la bande de Gaza. Le film a été traduit en une dizaine de langues et vu près de trois millions de fois. 

On vous a vu et entendu intervenir dans de nombreuses émissions, notamment invité par Polony, Ardisson ou encore sur Radio Brunet, en tant qu’expert en contre-terrorisme. D’où vous est venue cette expertise ? 

Comme je vous l’expliquais précédemment, je me suis impliqué progressivement dans les conflits du Moyen Orient, en réalisant des documentaires censés explorer leur complexité. En 2005, j’ai entrepris la réalisation d’un film sur les victimes du terrorisme quand j’ai été frappé par la façon dont les survivants décrivaient les auteurs de leur malheur. Il était toujours question d’un regard froid, d’un sourire extatique, mais jamais de rage, de colère... Une jeune fille d’origine russe à Haïfa m’a même raconté que le terroriste-suicide qui voulait faire sauter le café dans lequel elle travaillait s’était présenté devant elle, avait ouvert sa chemise et montré sa ceinture d’explosifs en lui disant : « Tu sais ce que c’est, ça ? » Cette exhibition macabre a sauvé la vie de pas mal de monde, car elle s’est mise à hurler et, avant que le terroriste ne fasse exploser sa ceinture, le patron du café l’a assommé avec une chaise. Mon intérêt pour les victimes, mêlé d’une immense compassion, s’est alors orienté vers les terroristes. J’ai obtenu, dans un premier temps, l’autorisation d’en rencontrer plusieurs dans les prisons israéliennes. Des adultes, des femmes, des enfants. Puis quelques autres à Gaza, à Djénine, des familles de militants à Bethlehem, et, plus tard, en Irak, où j’ai été admis comme reporter de guerre par l’armée américaine. Les gens me demandent souvent comment j’ai fait pour m’entretenir avec tous ces extrémistes. Rien, pourtant, n’est plus simple. Il suffit d’engager un « fixer » palestinien et d’exprimer sa volonté de rencontrer des « combattants ». Les terroristes surfent sur l’indulgence des médias. Ils aiment s’exprimer. Ils veulent exister, se montrer. Une fois qu’ils ont débité leur propagande, souvent reprise hélas telle quelle par certains journalistes, on peut rentrer dans le personnel, comprendre leur histoire, connaître leurs désirs, leurs fantasmes. Cela m’a permis de développer certaines théories assez freudiennes sur le comportement, les motivations et tout compte fait la psychopathologie des terroristes-suicide. J’ai réalisé un documentaire intitulé « Suicide Killers » qui a connu un grand succès aux USA, m’a valu d’intervenir régulièrement sur une multitude de médias et m’a même permis de donner des conférences au FBI. Le documentaire en question fait désormais partie du programme d’étude du contre-terrorisme de l’Université d’Herzlia, dont j’ai d’ailleurs moi-même suivi le cursus et reçu un diplôme. La liaison que j’ai établie entre frustration sexuelle instrumentalisée dans une société oppressive et détestation de la chair conduisant à l’acte meurtrier suicidaire semble avoir convaincu beaucoup de monde outre-Atlantique. 

Vous-vous êtes donc servi de votre expérience personnelle, ou du moins de ce que avez retenu de ces rencontres assez extraordinaires, pour décrire le mécanisme de radicalisation d’un des personnages principaux de votre roman ?

Cela va même un peu plus loin. J’irai jusqu’à dire que je me suis servi de plusieurs types d’expériences personnelles pour brosser la personnalité des protagonistes de « Tu seras si jolie… » Au départ, mon projet était de décrire le parcours d’une jeune-femme quelconque physiquement, mais bien dans sa peau et d’une grande intelligence, qui se trouve contrainte de participer à une émission de relooking extrême, telle qu’il en existe aux USA, et de suivre son évolution psychologique tandis que son apparence se transforme. A travers cette histoire, qui m’a été inspirée par les thématiques d’un magazine anti-âge à la rédaction duquel j’ai participé, je voulais dénoncer avec humour les excès du commerce de l’image. Notre société pratique des abus dans ce domaine, c’est un fait. Mais pendant que j’amorçais l’écriture de ce roman, il y a eu les attentats du Bataclan, de Nice, et je vis désormais en Israël, où la lutte contre le terrorisme fait partie du quotidien. Je crois avoir compris que la position de la femme dans la société est au cœur du conflit entre civilisations. Libre à nous, à nos compagnes, de tomber dans le panneau de l’apparence à tout prix ou de s’en détourner. En revanche, mes entretiens approfondis avec cette quarantaine de terroristes que j’ai eu l’opportunité de rencontrer, m’ont permis de mieux comprendre les frustrations sexuelles liées à leur acte, ainsi que la manière dont le système dont ils sont issus les exploite. Il y a, en eux, une misogynie profonde, liée à l’angoisse de la perte de leur honneur en cas d’indépendance affirmée de la femme. Tandis que notre grille de valeurs repose sur la notion de bien et de mal humaniste, la culture islamiste est beaucoup plus axée sur celle de pur et d’impur. Toute religion inclue dans ses fondements le sacrifice d’Eros à Thanatos. La peur de la mort est omniprésence dans la psyché humaine, et l’inconscient collectif accepte le principe du renoncement au plaisir en échange de faveurs divines. Dans l’islamisme, ce principe est exacerbé. La femme est une tentatrice, elle risque de détourner l’homme de sa fonction spirituelle. Il faut donc la soumettre et la cacher. Aux USA, j’ai rencontré plusieurs experts en psychopathologie des tueurs en série, notamment un ancien agent du FBI, Bill Hagmaïer, qui a accompagné Ted Bundy dans ses derniers jours avant son exécution, et le Dr Michael Wilner, un psychiatre légiste. Nous avons comparé nos expériences et conclu qu’il y avait des points communs entre la psychose qui habite les tueurs en série, et le rejet de la chair et de l’autre qui conduit les terroristes-suicide a commettre leur acte doublement criminel. Je dis doublement, car le suicide dans ces circonstances est un crime, puisqu’il est promu par un système politique et religieux oppressif qui exploite les faiblesses de ses adeptes jusqu’à la destruction de soi. « Tu seras si jolie… » est un conte de fée réaliste, qui explore la société française, mais aussi le phénomène du recrutement par l’Etat Islamiste, et tente de donner une réponse au « pourquoi font-ils cela ? ». Pourquoi, et comment, un jeune peut-il sombrer dans l’intégrisme, rejoindre Daesh, s’identifier au Hamas, alors que la société moderne a tant à offrir ? Pourquoi cette obsession de la conquête et ce rejet du bien-être et du plaisir, jugés comme allant à l’encontre de l’honneur et de la pureté ? Pourquoi une telle détestation de la liberté ? Au dix neuvième siècle, Adolphe Thiers écrivait : « Je veux rendre toute puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : "Jouis" » Notre société a bien évolué depuis. D’autres sont restées attachées à cette absurdité.  Je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Mais au delà du politique et du social, j’espère que cette approche plus personnelle du problème apportera quelques voies de réflexion. 

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