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©KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP

La Minute Tech

Comment Telegram est devenu l’anti Facebook

A la différence de Facebook qui est régulièrement mis en cause pour sa protection des données personnelles, Telegram, une application de chat russe, permet un niveau d’anonymisation très important. Pour autant, peut-on se fier sans crainte à cette application ?

Anthony Poncier

Anthony Poncier

Anthony Poncier est Docteur en Histoire, membre du collectif Réenchanter Internet et expert en transformation digitale et en stratégies collaboratives. En cette qualité, il accompagne les entreprises dans la conception de leurs stratégies médias sociaux, ainsi que dans la création de leurs réseaux internes.

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Atlantico : A l’heure ou Facebook est épinglé pour les questions de protection de données personnelles et perd des utilisateurs, les alternatives comme Telegram connaissent un engouement et continuent d’en gagner. Telegram est-il devenu l’anti-Facebook comme l’écrit récemment Wired ?

Anthony Poncier : Telegram fait partie des applications de chat au même titre que WhatsApp, un des produits phares de Facebook, ou Signal. Telegram a des fonctionnalités supplémentaires. Telegram est devenu un anti Facebook (le groupe Meta de Mark Zuckerberg, pas le réseau social Facebook uniquement) quand WhatsApp a voulu changer ses conditions d’utilisation au regard de la vie privée, il y a eu énormément de gens qui ont quitté WhatsApp (qui appartient à Meta-Facebook) pour aller sur Telegram. Si l’on regarde le nombre d’utilisateurs, Telegram est l’un des principaux concurrents de Facebook. Telegram est aussi considéré comme offrant une meilleure protection de la vie privée. Il y a néanmoins deux bémols sur cette question. Personne ne sait réellement ce qu’il se passe au niveau des serveurs de Telegram. Cette application est russe. Il est impossible de savoir qui a accès aux serveurs. Ce programme n’est pas un logiciel libre. On ne peut pas voir s’il y a des backdoor. Cela repose sur la bonne foi et la réputation de ses créateurs plus que sur quelque chose qui est vérifiable. Ce n’est pas intégralement transparent.  Ce logiciel était utilisé par le gouvernement français à un moment sans que personne ne s’en doute. Beaucoup de personnalités politiques utilisent les boucles Telegram.  

Pour beaucoup de messageries comme WhatsApp ou Signal, l’ensemble des conversations est crypté de bout en bout. Il est impossible de les écouter. Chez Telegram, ce n’est pas le cas par défaut. Il faut aller dans les paramètres pour que les conversations soient totalement cryptées.

Sur le rapport à la vie privée, pour les personnes qui ont des compétences en informatique, ils peuvent très bien utiliser cette fonctionnalité sur Telegram. En revanche, les gens qui ne sont pas très au fait de cette option ou qui n’ont pas tendance à changer les paramètres par défaut de leur application leur conversation sera transparente.

Mis à part ces deux aspects, Telegram est vu, contrairement au groupe Meta, comme quelque chose qui n’est pas uniquement tourné vers des questions de profit, permettant une expression plus libre pour ses utilisateurs. Telegram bénéficie d’une image différente. Il est néanmoins important de préciser que le fondateur de Telegram, Pavel Durov, se trouve à Dubaï, qui reste un paradis fiscal. Cette faille sur le plan financier, de la fiscalité et de l’exemplarité est souvent reprochée aux GAFAM.      

Comment expliquer les raisons de ce succès ? L’absence de publicité et l’absence d’algorithme ont-ils convaincu les utilisateurs ?  D'où Telegram tire ses revenus ?

Pendant longtemps, Telegram n’avait pas de revenus et ne faisait pas d’argent. L’application a cherché à se monétiser via différents moyens. Il y a eu la volonté de monter une blockchain avec une cryptomonnaie par rapport à Telegram. Le business model de Telegram se cherche encore. Il n’est pas encore stabilisé.   

Telegram permettait d’avoir des groupes de discussions privées et aussi des listes de diffusion où les utilisateurs pouvaient partager des choses de manière publique. Il y avait un côté de diffusion plus large que dans un simple groupe de diffusion comme on peut le trouver sur WhatsApp. Cela a plu à un certain nombre de gens.

Le discours assez libertaire prôné par son fondateur a aussi attiré des gens.

Telegram est assez peu sourcilleux sur un certain nombre de contrôles sur ce qui peut être diffusé. Sur la question des anti-vaccins, Telegram avait précisé que leur but était de rester neutre.

On peut trouver aussi tout un tas de choses sur Telegram (via des canaux) que l’on peut assimiler à du piratage.

Ces éléments ont pu participer à l’engouement auprès des utilisateurs. Telegram est ouvert à tous, quel que soit le discours qui est porté, quel que soit ce qui est partagé. Certaines choses peuvent être plus borderline au regard de la loi. L’ensemble de ces spécificités fait que Telegram est un lieu d’échanges important. Cette messagerie retrouve le côté free speech du début de l’Internet qui est mis en avant par son fondateur.  

A quel point Telegram est-il sûr ? Pourquoi est-il préféré à des applications comme signal ?

Telegram présente plusieurs problèmes de sécurité comme les codes sources non-ouverts qui ne permettent pas de savoir ce qu’il se passe. On ne peut pas savoir s’il y a des backdoors.

Pour les utilisateurs de Telegram, lorsque l’on regarde les réglages, l’application permet une gestion très fine de ce que les autres peuvent faire ou ne pas faire. Il est possible par exemple de dissimuler son numéro de téléphone, ce qui est beaucoup plus difficile sur d’autres applications. Cette messagerie permet donc un niveau d’anonymisation très important.

L’aspect primordial pour toutes les personnes qui travaillent en cybersécurité concerne la question de savoir s’il s’agit d’un logiciel libre ou non, avec un code ouvert ou pas et ce n’est pas le cas. D’autres applications comme Signal ont cette fonctionnalité de sécurité. Edward Snowden encourage à l’utilisation de Signal. La Commission européenne recommande l’usage de Signal en interne.

Il y a néanmoins une question historique. Telegram s’est fait connaître beaucoup plus vite que Signal. Les utilisateurs qui ont commencé à basculer vers d’autres messageries que WhatsApp ont basculé sur Telegram plus que sur Signal et sur d’autres.

Signal s’est fait connaître quand l’un des fondateurs de WhatsApp, après avoir quitté le groupe Facebook, a monté une fondation avec d’autres personnes afin de protéger la messagerie. L’argent qui est injecté par la suite va servir à faire du marketing pour faire connaître Signal. A ce moment-là, Telegram était déjà bien connu.

Le primo-arrivant, Telegram, a donc bénéficié de son arrivée sur le marché plus tôt pour conquérir un maximum d’utilisateurs. Quand WhatsApp a voulu changer sa politique sur les données au niveau des usagers, cela a permis à Signal de gagner un grand nombre de nouveaux utilisateurs. Elon Musk a même indiqué aux gens qu’il serait bien de passer sur Signal. En réalité, c’est Telegram qui a récupéré la majorité des gens qui ont quitté WhatsApp ou qui ont délaissé l’application du groupe Meta.

Telegram reste néanmoins moins sécurisé que Signal.         

On cantonne souvent Telegram à son rôle de messagerie. Ses fonctionnalités n’en font-elles pas, également, une forme de réseau social ?

Le terme de réseau social est peut-être un peu fort. Les principales fonctionnalités permettent de relayer des messages via des canaux de diffusions publiques. Les utilisateurs vont pouvoir télécharger des choses et interagir. Ces fonctionnalités sociales sont extrêmement appréciées sur Telegram. Les canaux publics et thématiques sur Telegram sont des lieux de diffusion.

Telegram mélange un côté chat et liste de diffusion comme par e-mail. Par rapport à d’autres applications de chat, Telegram a des fonctionnalités sociales plus développées.

Il y a des canaux qui permettent de trouver des vidéos, des articles, des points de vue et les boucles privées qui participent aussi au succès.  

Telegram fonctionne exactement comme un groupe de chat sauf que cela est ouvert et accessible à tous via le moteur de recherche. Telegram est très simple d’utilisation.  

Quelles sont ses différences fondamentales avec Facebook ? Et ses points de convergence ?

Le point commun concerne la messagerie Messenger de Facebook qui est aussi un chat. Telegram est assez proche. Nous sommes sur deux mêmes types de logiciels, de la messagerie instantanée. Facebook est un authentique réseau social. Nous avons un mur (le « wall ») pour le partage avec nos amis. Il est possible d’ajouter un statut avec des images, des vidéos ou juste du texte. Mes « amis » sur le réseau social vont le voir. Ce n’est pas le cas sur Telegram.

Ce qu’il y a sur Facebook et ce qu’il y a de commun avec Telegram, concerne les pages Facebook qui sont là aussi trouvables via un moteur de recherche et qui sont accessibles à tous. Les canaux de diffusion Telegram, même si ce n’est pas exactement les mêmes fonctionnalités, la présentation est différente. L’interface Facebook est beaucoup plus graphique que Telegram qui reste un logiciel de chat à la base. Mais on retrouve cette idée que l’on va aller sur un espace défini comme pour une page Facebook afin de trouver des informations qui vont être publiées par son administrateur.      

Dans quelle mesure est-ce aussi devenu une application politique au sens large ? La messagerie Telegram abrite-t-elle une communauté un peu plus contestataire ou dissidente au regard de ses spécificités ?

Telegram n’est pas politique mais elle fait le choix, comme l’a fait très longtemps le forum Reddit, d’accorder de la liberté. Internet est un lieu de libre expression et d’échange. Sur Telegram, contrairement à d’autres plateformes, il y a une tolérance extrêmement importante sur ce que les gens peuvent exprimer. Cela tient aussi au statut de Telegram, qui est un chat.

Avec WhatsApp, il y a eu des dérives avec des groupes qui diffusaient des discours de haine. Ces messages étaient relayés et repris dans des grands groupes WhatsApp et qui donnaient lieu dans le quotidien des gens à des lynchages et à des agressions pour des questions religieuses en Inde. A part réduire la taille d’un groupe, WhatsApp ne peut rien faire sur ce domaine.

Pour Telegram, c’est un chat. Ils ne subissent pas donc les mêmes critiques ou surveillances même s’il y a eu une demande de certains GAFAM afin de faire attention aux échanges qui pouvaient se tenir, sur un chat cela reste majoritairement un lieu privatif entre les gens. Les utilisateurs discutent entre eux. Ils n’ont pas la même pression qu’un réseau social comme Twitter ou Facebook.

Si l’on poste « L’Origine du monde » de Gustave Courbet sur Facebook, on a toutes les chances que cela soit censuré pour raison de sexualité explicite même s’il s’agit d’une œuvre d’art. Sur Telegram, ce problème ne se pose pas.       

Telegram se positionne donc avec une liberté supplémentaire permettant aux gens de s’exprimer. C'est quand même souvent le cas sur les chats. Il n’y a pas de « censure ». Cela peut aussi être alimenté par les tendances du moment comme lors des Gilets jaunes ou avec le Convoi de la liberté au Canada et en France.

On retrouve un côté libertarien que l’on trouve sur un certain nombre de forums américains. Cela correspond aux racines du web dans les années 1990. Il y avait cette idée que finalement on pouvait dire à peu près ce que l’on voulait.  

Que nous apprend l’histoire de l’application de sa philosophie ? 

Telegram a pu être pendant un moment, de par ce côté web des origines, et messagerie assez protégée, il y avait un côté sur Telegram où l’on pouvait se dire que l’on trouve des choses qui ne seraient uniquement accessibles que sur le Dark web. Cela permet un accès à un certain nombre de choses qui ne sont pas forcément simples à trouver en dehors du Dark web.

Sans être aussi sulfureux que le Dark web, pendant un moment Telegram avait ce côté Far West où tout semblait possible et où on pouvait trouver beaucoup de choses là-bas pour les gens qui savent chercher. Telegram avait ce côté pimenté que n’avait pas forcément les autres.      

Le modèle de Telegram est-il susceptible d’évoluer d’un point de vue technique, de son modèle ou de devenir payant ?

Il y aura forcément des évolutions techniques pour Telegram. Actuellement, il y a un peu de publicités qui passent sur certains canaux mais fondamentalement ce n’est pas le business model de Telegram.

Telegram songe néanmoins à faire évoluer son business model avec des fonctionnalités payantes, un peu à la manière de Twitter, ou en offrant des espaces plus sécurisés pour les entreprises.

Ils peuvent actuellement surfer sur l’image de Facebook qui est largement écornée sur ces questions de confidentialité. Le business model de Telegram est clairement en train d’évoluer. Même si son fondateur dispose d’une fortune importante, l’objectif est malgré tout de gagner de l’argent. Des choses vont donc évoluer. Il pourrait y avoir plus de publicités sur les channels. L’aspect B to B (business to business) pourrait aussi avoir un rôle à jouer.

Ces réflexions sont en cours au sein de Telegram. Ces sujets les préoccupent. Le business model va forcément évoluer. Cela devrait rester gratuit même si la publicité n’est pas dans leur ADN premier. Ils pourraient passer par des stickers payants ou instaurer un modèle freemium.        

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