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Une peinture représentant le capitaine Stephen Decatur à l'abordage d'un vaisseau barbaresque pendant le bombardement de Tripoli, le 3 août 1804. Une oeuvre de Dennis Malone Carter.
Une peinture représentant le capitaine Stephen Decatur à l'abordage d'un vaisseau barbaresque pendant le bombardement de Tripoli, le 3 août 1804. Une oeuvre de Dennis Malone Carter.
©Wikimedia Commons / DR / Naval Historical Center

Géopolitico Scanner

Ces 1000 ans durant lesquels l’Europe a fait face à des esclavagistes arabo-musulmans

Face à l'idéologie woke, il est utile de rappeler certains faits historiques, notamment sur les raids esclavagistes barbaresques en Méditerranée.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Cette semaine, Alexandre del Valle poursuit sa série d'articles-feuilletons consacrés aux "mythes fondateurs du cosmopolitiquement correct" et du "wokisme" anti-occidental. Notre chroniqueur montre que face aux adeptes wokistes de la punition permanente de l'Homme occidental Blanc judéo-chrétien sommé de s'auto-flageller pour expier des fautes passées, rien n'est plus utile que de rappeler des faits historiques incontestables et d'entrer en résistance intellectuelle et psychologique.

Alexandre Skirda, essayiste et historien d’origine russe, explique dans son ouvrage La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle[1], qu’avant-même la traite atlantique, des millions de Blancs furent soumis à une traite encore plus terrible et meurtrière que celle des Noirs d’Afrique par les Européens. Skirda distingue deux traites des Slaves : la traite dite « occidentale », qui s’exerça en Europe centrale, et la traite « orientale », qui sévit de la Pologne à la Russie. La première débuta  au VIIIe siècle. Elle visait les Tchèques, les Moraves, les Slovaques, les Polonais, les Slovènes et les Croates de Slavonie, régulièrement razziés ou faits prisonniers dans les guerres les opposant aux germains ou hongrois. Les Esclavons de Slavonie étaient capturés sur les côtes dalmates puis étaient acheminés vers Cordoue, en « Al-Andalous », ou vers la Syrie, l’Egypte, l’Irak ou le Maghreb. Cette traite « occidentale » prit fin au XIe siècle en raison de la reconquista et de l’éclatement, en 1031, du califat de Cordoue, qui se fragmenta en de multiples « taïfas ». Ainsi la chute du soi-disant royaume musulman « éclairé » de Cordoue fut une bénédiction pour les victimes européennes des esclavagistes arabes. Quant à la traite des Slaves d’Europe orientale, elle dura plus de 1000 ans[2]. Les captifs étaient aussi bien des slavophones originaires d’Ukraine, de Pologne, de Russie, etc. Et les esclavagistes musulmans, dont les descendants ne se sont jamais repentis et n’ont jamais été condamnés par la « communauté internationale », étaient aussi bien des nomades turco-mongols venus des steppes de l’Asie centrale, des Polovtses, des Khazars et d’autres peuplades turcophones islamisées comme les Tatars. Les Khazars acheminaient leurs captifs vers la Volga, Boukhara et Samarcande, grands foyers industriels de castration et du lucratif commerce de l’esclavage destiné à Bagdad et à l’Extrême-Orient. Ensuite, les razzias mongoles et leurs intermédiaires génois alimentèrent en jeunes captifs mâles les armées d’esclaves slaves et grecs orthodoxes de l’Egypte des Mamelouks. Les Tatars, peuple turco-mongol converti à l’islam au XIVe siècle, sont ceux qui terrifièrent le plus les Russes-orthodoxes et les dominèrent pendant des siècles. Apparentés aux Turc-ottomans, les Tatars ravitaillaient la cour d’Istanbul en esclaves capturés en terre slave orientale. Cet état de fait dura jusqu’au règne de la tzarine Catherine II, qui vainquit l’Empire ottoman. L’Encyclopédie ukrainienne (2002) évalue à deux millions et demi au minimum le nombre d’esclaves slaves prélevés par les Tatars sur l’Ukraine, la Biélorussie et la Moscovie, rien que pour la période allant de 1482 et 1760. Sachant que la population de ces régions à cette époque était estimée à six millions d’âmes, ce chiffre est plus que considérable. Mais ceux qui pratiquèrent le plus longtemps cette traite des Slaves furent les Turcs ottomans. Cette traite des Slaves fut contemporaine des traites arabo-berbéro-turco-musulmanes qui terrifièrent l’Europe du Sud durant des siècles. Auteurs de L'Atlas des esclavages (2007), Marcel Dorigny et Bernard Gainot, notent que l’on ne dispose que de très peu de traces des esclaves en pays musulman pour la bonne raison qu’ils étaient castrés de façon industrielle et qu’en plus des autres mauvais traitements, ceci provoqua une mortalité extrêmement importante qui devait être compensée par des captures continuelles de nouveaux esclaves. On peut toutefois avoir un ordre d’idée. Ainsi, d’après Alexandre Skirda, le nombre total des victimes de la traite des Slaves entre le VIIIe et le XVIIIe siècle s’élèverait à quatre ou cinq millions d’âmes, en se fondant sur le bilan de la traite barbaresque établi par Robert Davies à 1 250 000 esclaves européens pour le seul domaine de la Méditerranée occidentale, sur une période quatre fois plus réduite.

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Le nom même de « barbaresques » est un cache-sexe de la geste guerrière ottomane et turque, car ceux que l’on désignait sous ce nom - apparu vers 1500 en Italie – étaient des sujets ottomans, turcs, albanais musulmans, Janissaires ou ex-Chrétiens renégats passés au service des Turcs et établis en « Berbérie » (Maghreb), d’où le nom trompeur de Barbaresques. Véritables guerriers de l’islam, les Barbaresques conquirent, pour le compte des Turcs, le Nord de l’Afrique mauresque dans le cadre d’une véritable entreprise ottomane d’Etat. Les décisions des batailles des ravitaillements ou des aides financières ou logistiques étaient prises à la cour d’Istanbul. Loin d’être de simples aventuriers indépendants, ils livraient une guerre totale aux nations chrétiennes. Parmi les faits les plus célèbres, on peut rappeler le massacre suivi de mutilations des 12 000 habitants du port italien d’Otrante, en Italie du Sud, lorsque les Turcs s’emparèrent de la ville puis la détruisirent, en 1480. Outre Constantinople, Otrante et Malte, les Ottomans et leurs Janissaires assiégèrent Mytilène (1462), Trébizonde (1468), et menaçaient continuellement Venise. Ainsi, aucune côte et aucune île chrétiennes de Méditerranée ne fut à l’abri pendant des siècles. Les attaques perpétuelles contre Malte, Venise, l’Espagne, la Crète s’inscrivaient dans le cadre d’un conflit civilisationnel global entre l’islam et l’Europe chrétienne.

Pour prendre la mesure de l’ampleur de cette terrible industrie, il faut savoir que peu avant la colonisation européenne et le débarquement des Français en Algérie et en Tunisie, l’essentiel des armées tunisiennes était encore composé d’esclaves nubiens et soudanais ; que le sultan du Maroc disposait alors d’une armée de 25 000 esclaves, et que jusqu’en 1850, alors qu’il était aboli en Occident, le trafic d’esclaves en terre d’Islam, qui avait déjà mille ans d’âge, continuait de prospérer sur les pourtours de la Méditerranée orientale. En Méditerranée, les pirateries musulmanes étaient quelque chose de « normal » pour les empires islamiques. Ce fut l’arrivée des colons européens au Maghreb, entre 1830 et 1880, qui stoppa définitivement la pratique massive de l’esclavage et des razzias en Méditerranée et en Afrique du Nord. L’esclavage ne fut pas pour autant condamné moralement par les élites musulmanes, notamment les détenteurs des lieux saints d’Arabie et les docteurs de loi égyptiens d’Al-Azhar, parce qu’il s’appuyait sur un fondement coranique et chariatique légal, ce que ne manquent pas de rappeler d’ailleurs aujourd’hui les terroristes islamistes d’AQMI ou d’Al-Qaïda pour justifier les prises d’otages d’« Infidèles ». Jusqu’à la fin du XIXe siècle en effet, les « Infidèles » chrétiens risquaient en permanence l’enlèvement, la captivité, l’esclavage et la mort, quand ils s’aventuraient au large des côtes d’Afrique du Nord, même lorsqu’ils allaient commercer pacifiquement. Les pirates barbaresques pratiquaient le terrorisme et la razzia jusque sur les côtes européennes. On peut ainsi rappeler l’étonnante coutume du « rescate » : un navire barbaresque faisait une descente en Provence, en Sardaigne ou en Catalogne et il raflait les hommes, les femmes et les enfants, après avoir trompé les riverains en arborant le « pavillon de rescate », qui signifiait en principe qu’il proposait le troc ou le rachat immédiat de ses prisonniers. Les esclaves chrétiens victimes de la piraterie musulmane étaient si nombreux, qu’un ordre monastique, les Pères de la Trinité, appelés aussi les Mathurins, rachetait à prix d’or les captifs détenus en esclavage en terre musulmane. La victoire de la flotte chrétienne de Don Juan d’Autriche sur la flotte turque d’Ali Pacha à Lépante, le 7 octobre 1571, fut d’ailleurs l’occasion pour les Européens d’obtenir la libération de quinze mille chrétiens détenus un peu partout dans l’Empire ottoman, ce chiffre ne correspondant qu’à une infime partie du nombre total de victimes des razzias barbaresques. C’est dire l’ampleur du fléau que constituait la piraterie islamique pour les royaumes chrétiens d’Europe.

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Ce qui est le plus frappant concernant les raids esclavagistes barbaresques est leur ampleur et leur portée. Pour bien prendre la mesure de ce que l’Europe dut subir pendant des siècles, il faut se rappeler qu’entre les XVIe et XVIIe siècles, plus d'esclaves furent emmenés vers le sud à travers la Méditerranée que vers l'ouest à travers l'Atlantique. Le seul ordre de la Trinité pour la Rédemption des captifs (Trinitaires), affichait pas moins de 600 000 libérations d’esclaves en 1789. Les esclaves chrétiens prisonniers dans les bagnes maghrébins dépendaient donc des bonnes grâces des ordres religieux, l’autre unique voie possible étant la conversion à l’islam, qui motiva nombre de « renégats ». Devant les églises, des boîtes étaient destinées à récolter des dons à cet effet, portant comme inscription : « Pour la récupération des pauvres esclaves ». Mais seul un faible pourcentage d’esclaves était racheté. Les razzias maritimes et terrestres contre les côtes françaises, portugaises, espagnoles, italiennes ou balkaniques, et les navires chrétiens en Méditerranée par les pirates barbaresques et les Turcs durèrent jusqu’au milieu du XIXe siècle, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée des Européens. Rappelons tout de même que lorsque les Français prirent Alger en 1830, il y avait encore 120 esclaves blancs dans le bagno. Il suffit de séjourner à Malte, dans le Sud de l’Italie, en Espagne, à Chypre, en Grèce ou dans les Balkans pour constater à quel point le souvenir, pas si lointain, de la colonisation arabo-islamique et de l’esclavage a également traumatisé les consciences et laissé des traces jusque dans les coutumes et représentations populaires.

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L'Italie était la cible la plus appréciée des pirates barbaresques, la Sicile n’étant qu’à 200 km de Tunis. Quand ils mirent à sac Vieste (sud de l'Italie) en 1554, ils enlevèrent 6 000 captifs d’un coup. En 1544, dans la baie de Naples, ils en capturèrent  7000. Lors d’un autre raid sur Grenade, en 1556, 4000 chrétiens furent razziés de la même façon. En débarquant, les pirates barbaresques profanaient les églises, dérobaient les cloches. Les pêcheurs étaient terrifiés à l’idée de prendre la mer, ce qu’ils ne pouvaient faire qu’en convois. C’est ainsi que les Italiens abandonnèrent une grande partie de leurs côtes, d’où le repli dans les villages fortifiés construits sur des collines, les rivages étant souvent abandonnés purement et simplement.  A partir de l’an 1700, les Italiens commencèrent à réussir à empêcher les raids terrestres continuels, mais la piraterie barbaresque se prolongea sur les mers. Les Barbaresques obligèrent le royaume d'Espagne et l'Italie à éviter la mer méditerranée, de sorte que cela nuisit à leur commerce maritime. A leur arrivée dans les villes d’Afrique du Nord (Lybie, Algérie, etc), les captifs chrétiens étaient exhibés comme des proies dans les rues et humiliés par les foules. Les esclaves européens blancs n'étaient pas simplement des esclaves vendus comme des marchandises, mais en tant qu’Infidèles chrétiens ou juifs, ils devaient souffrir plus qu’un esclave musulman. Les esclaves chrétiens étaient si nombreux et bon marché qu'il n’y avait pas lieu de s’en occuper, nombre de maîtres les laissant se tuer au travail avant de les remplacer.

Au XVIIe siècle, les pirateries arabo-berbères s’intensifièrent jusque dans les eaux britanniques et l'estuaire de la Tamise, via des raids continus sur les villes côtières. Les razzias sur les côtes des pays européens par les corsaires barbaresques et les Turcs continuèrent jusqu'au début du XIXe siècle. Des attaques destinées à kidnapper des esclaves eurent lieu également contre l’Angleterre et même  jusqu’en Islande. Entre 1606 et 1609, la marine britannique perdit ainsi 500 navires marchands britanniques et écossais attaqués par les corsaires algériens. Les attaques maritimes étant plus aisées pour les pirates barbaresques musulmans que les attaques terrestres, les navires devinrent la principale source d'esclaves blancs capturés par les Maures. Les meilleures « prises » étaient bien sûr les nobles et les riches marchands, chrétiens mais aussi juifs, capables de s’acquitter d’importantes rançons. Les prélats catholiques étaient aussi prisés dans la mesure où le Vatican payait n'importe quel prix pour les racheter à leurs geôliers. L'Islande fut ainsi pillée en 1627, l'Irlande fut assaillie en 1631, et les Barbaresques attaquèrent les régions de la Tamise et de la Severn puis au nord d'Edimbourg. Etre chrétien et s’aventurer e méditerranée était périlleux jusque 1880. Dans son ouvrage La piraterie barbaresque en Méditerranée: XVI-XIXe siècle (2003), Roland Courtinat rappelle qu’il y avait une vingtaine de bagnes à Alger, quatorze à Tunis, cinq à Bizerte. Selon l'Africa illustrata de Jean-Baptiste Gramaye (1622), la population européenne de la ville d’Alger dépassait les 75 000 âmes sur un total de plus de 100 000 habitants. En 1575, Miguel de Cervantès, le futur auteur de Don Quichotte, est enlevé à 27 ans. Il est détenu pendant cinq ans à Alger. Le grand historien Levi-Provençal raconte les douleurs des esclaves européens des pirates musulmans souvent slaves. Comparée à la traite des Noirs organisée par les Européens, la traite arabe démarre plus tôt, dure encore et touche un bien plus grand nombre d'esclaves[3]. Rappelons que vers 1622, les esclaves chrétiens formaient 35% de la population d’Alger, comme le précisait la Revue des deux mondes de 1841. En 1675, ils comptaient encore pour un quart de la population d’Alger. Les esclaves blancs pris dans les bagnes des conquérants turc-ottomans et des pirates barbaresques étaient italiens, espagnols, français et même européens du nord.

Les Etats-Unis eux-mêmes subirent les pirateries barbaresques qui prenaient d’assaut les navires américains qui s’aventuraient sur les côtes africaines. Ainsi, les deux premières interventions militaires navales américaines menées hors du continent eurent lieu contre les pirates barbaresques : Guerre de Tripoli appelée aussi « guerre barbaresque » en 1801-1805, lorsque le Bey de Tripoli (Lybie actuelle) et ses alliés de Tunis et d’Alger déclarent la guerre aux États-Unis, qui ne voulaient plus payer de tribut aux pirates musulmans pour le passage de leurs navires ; et expédition navale de 1815 contre la régence d’Alger, qui contraint le Dey Omar à signer un traité mettant fin aux attaques de navires américains par les corsaires barbaresques.  En 1803, la Calabre était encore attaquée en 1803.

Le mythe de l’empire ottoman « tolérant » et la « cueillette » des enfants chrétiens

Faits rarement rappelés par les nostalgiques de la Sublime Porte, de terribles massacres de Chrétiens et de Juifs eurent lieu lors de la chute de Constantinople en 1453, événements relatés par les chroniqueurs de l’époque. On ne fait également que très rarement allusion au système impitoyable du devshirme, qui désignait le recrutement des Janissaires formés parmi les esclaves chrétiens enlevés à leurs familles dans les Balkans. Le Devchirme, qui signifie littéralement « cueillette », consistait en la levée de garçons chrétiens (surtout dans les Balkans) qui étaient destinés au corps des fameux Janissaires et aux services administratifs ottomans. Les enfants étaient enlevés brutalement à leurs mères entre l’âge de 8 et 17 ans. Après un conditionnement intense, ils devenaient musulmans et pouvaient même être employés par la suite dans les missions de répressions de leurs frères chrétiens des Balkans. Introduit vers le milieu du XIVè siècle, cette institution demeura en vigueur jusque quelques années avant la chute de l’Empire ottoman. Essentiellement composés convertis de force à l’Islam en bas âge - recrutés (jusqu’au XVIème siècle) par le système du devchirmé, les Janissaires (du turc « yéni tchéri » : « nouvelle troupe), corps militaire d’infanterie d’élite, créé en 1330, ont un temps formé la garde des sultans ottomans. Redoutables par leur organisation, ils furent dissouts après une insurrection en 1826, par Mahmoud II, le sultan ottoman.  En Perse, comme en pays ottoman, les captifs chrétiens géorgiens et circassiens étaient fort appréciés, les hommes pour la guerre et les femmes pour le plaisir. On les faisait venir par voie terrestre ou via les ports de la Mer Noire. Dans son ouvrage sur le statut des Juifs et des Chrétiens en terre d’Islam, une autre grande spécialiste du sort des Dhimmi et de l’Empire ottoman, l’orientaliste anglo-égyptienne, Bat Yé’Or, décrit la situation dans l'empire turc réputé « tolérant » en ces termes : « Pour des raisons stratégiques, les Turcs obligèrent les populations des régions frontalières de la Macédoine et du Nord de la Bulgarie à se convertir, en particulier aux seizième et dix-septième siècles. Ceux qui refusaient furent exécutés ou brûlés vifs »[4]. L’islamologue Bernard Lewis rappelle « qu’en vertu de la charia et de la tradition, trois catégories de personnes ne bénéficiaient pas du principe musulman général d’égalité juridique et religieuse : les incroyants, les esclaves et les femmes [ceux-ci] étaient l’objet d’incapacités juridiques et sociales strictement appliquées, qui touchaient presque tous les aspects de la vie quotidienne [...] soutenues par la Révélation accordée au Prophète [....] ainsi que par l’histoire classique et scripturaire de la communauté musulmane, ces incapacités devinrent partie intégrante de l’islam»[5]. Certes, vers le milieu du XVIII ème siècle, le Sultan ottoman voulut introduire des réformes visant à instaurer une égalité relative entre tous les sujets, qu’ils soient Chrétiens, Juifs ou Musulmans (Tanzimat). Mais ces réformes, presque jamais appliquées, déclenchèrent, dès leur lancement, l’ire et les réactions les plus hostiles des milieux religieux, mais aussi des commerçants d’esclaves et même des populations qui voyaient l’égalité des Dhimmi et des Musulmans comme une « humiliation pour l’islam ». Aboli en Europe, l’esclavage demeura donc légal dans l’Empire ottoman et en Perse jusqu’au début du XXème siècle. Il faudra attendre 1962 pour qu’il soit enfin déclaré illégal au Yémen et en Arabie saoudite, zones où les réformes de l’empire ottoman prévoyant son abolition bénéficièrent d’une exemption du Sultan.

Les chiffres de l’esclavagisme turco-ottoman et barbaresque sont difficiles et déterminer avec précision. On peut toutefois avec un ordre d’idée. Le spécialiste de l’esclavagisme musulman Robert Davis[6], déplore que si des recherches impressionnantes ont été réalisées pour connaître le mieux possible le nombre de Noirs emmenés à travers l'Atlantique, aucun effort comparable n’a été déployé pour connaître l'ampleur de l'esclavage en Méditerranée. Davis a toutefois élaboré une méthode d'estimation grâce à l’exploitation des archives disponibles (administrations, chroniqueurs, etc). Etant donné le nombre important de morts et de rachats d’esclaves (environ 20% de décès par an), les esclaves manquant ne pouvaient être remplacés que par de nouvelles captures, entre 1530 et 1780, il évalue donc à 1 200 000 le chiffre des Européens mis en esclavage dans la seule Afrique du Nord, alors ottomane...

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[1] Alexandre Skirda, La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle, Editions de Paris Max Chaleil, 2010.

[2] Dimitri E. Michine, Sakalibas, slavanié v islamskom miré (Sakalibas, les Slaves dans le monde musulman), 2002.

[3]La piraterie barbaresque en Méditerranée: XVI-XIXe siècle, de Roland Courtinat, Paris, 2003.

[4] Bat Yé’Or, op. cit, p. 96.

[5] Bernard Lewis, Que s’est-il passé, op cit., pp. 92-93.

[6] Cf, Robert C. Davis, Christian Slaves, Muslim Masters: White Slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast, and Italy, 1500-1800, Palgrave Macmillan, 2003, 246 p

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