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Un allemand souhaitant la bienvenue aux nouveaux migrants.
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"Yallah, Deutschland" : le témoignage d'une Syrienne née en Allemagne sur le racisme ordinaire

Iman, Allemande née en Allemagne de parents syriens exilés, a connu l'enfance d'une "Ausländer" et ce qu'être une fille d'étrangers "bien intégrés" signifie. Elle s'interroge sur ce qui attend les nouveaux Syriens réfugiés, quand les pancartes "Welcome" auront disparu.

Claire Ulrich

Claire Ulrich

Claire Ulrich est journaliste et fan du Web depuis très longtemps, toujours émerveillée par ce jardin aux découvertes, et reste convaincue que le Web peut permettre quelque chose de pas si mal : que les humains communiquent directement entre eux et partagent la chose humaine pour s'apercevoir qu'ils ne sont pas si différents et qu'il y a donc un moyen de s'entendre.

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Photo Rasande Tyskar sur Flickr, sous licence Creative Commons. Salle de cours dans un centre pour réfugiés à Hambourg.

Le site Euphrates.org a publiéun témoignage, celui d'une jeune femme allemande qui comme beaucoup d'autres immigrés et enfants d'immigrés en Allemagne, regarde avec espoir mais aussi doutes et craintes l'Allemagne ouvrir les bras aux réfugiés syriens. Entre des parents en exil et toujours sur le qui-vive, et un subtil racisme ordinaire enduré à l'école, à l'université, elle se demande si l'Allemagne, comme l'affirme la chancelière Merkel, a tiré les leçons des précédentes vagues d'immigration (Turcs et Kosovars) et ce qui attend les nouveaux candidats à l'Europe.

"Je suis née en 1994 dans une petite ville allemande, fille de parents syriens musulmans. Mon père est arrivé en Allemagne en 1975 et ma mère l'a rejoint en 1977. A contre coeur, elle a accepté de vivre en Allemagne avec lui pendant quatre ans, pour qu'il puisse effectuer son internat de médecine en Allemagne et rentrer en Syrie avec de meilleures qualifications. L'histoire que l'on m'a racontée quand j'ai grandi est qu'une offre d'emploi avait suivi une autre, que quatre ans sont devenus sept, que mes frères et sœurs plus âgés devaient commencer l'école et qu'en fin de compte, le séjour de mes parents en Allemagne que l'on pensait limité est devenu la plus grande partie d'une vie. Leur permis de travail est devenu une nationalité, leurs enfants, des porteurs d'identités hybrides. Pourtant, malgré le côté nonchalant de cette histoire, il y avait des choses qui rendaient mes parents très nerveux.

Je me souviens qu'en 10ème année à l'école, un garçon syrien est arrivé. Il n'y avait pas beaucoup d'immigrés là où j'ai grandi, tellement peu que quand j'étais petite, je pensais que l'arabe était la langue secrète de notre famille. Je n'avais pas réalisé que nous n'étions qu'une des rares familles arabes de la region et aujourd'hui encore, parler arabe avec des étrangers me semble très intime, familier. J'ai annoncé avec enthousiasme à mes parents l'arrivé du garçon durant le diner. La fourchette de papa a fait du bruit en tombant sur son assiette. “Que lui as-tu dit sur nous ?”, a-t-il demandé. Les yeux de maman s'étaient écarquillés d'inquiétude. “Rien”, j'ai répondu, stupéfaite. Qu'y avait-il à dire ? “Il vient d'où ?” – “Je ne sais pas” Mon père m'a implorée de ne pas parler avec le garçon avant de découvrir d'où il venait exactement. Le lendemain, j'ai remarqué que mon camarade de classe portait au cou une chaine avec une croix. Mes parents ont souri, soulagés, quand je le leur ai dit. Les chrétiens de Syrie sont en immense majorité apolitiques et donc l'étrange garçon syrien ne semblait plus être une menace pour eux.(...)

Manifestation pour les réfugiés à Hambourg, photo sur Flickr sous licence Creative Commons.

Maman dit souvent qu'elle aurait aimé m'éduquer de façon à ce que j'ai plus peur. J'aimerais que tu fasses plus attention, dit-elle. J'ai mis longtemps à comprendre que quelque chose d'aussi banal qu'assister à un cours dans un amphi d'université et exprimer une opinion signifiait déjà pour elle prendre un risque parce qu'en Syrie, cela suffisait pour vous faire disparaitre. Et il y a un impact irrévocable de la surveillance sur vous, même en exil.

L'Allemagne a maintenant ouvert ses frontières à des milliers de Syriens demandeurs d'asile. L'Allemagne ne parle plus que des réfugiés et les autres ne parlent plus d'autre chose que de l'admirable Allemagne, à quel point elle est formidable de les accueillir. L'autre jour, j'ai reçu un texto d'Edimbourg: “J'adore regarder l'Allemagne aux informations Le RU fait honte !” Oui, nous célébrons avec raison l'Allemagne pour la position qu'elle a prise, parce que des gens vivants, c'est mieux que des gens morts. Mais nous ne parlons pas de ce qui va se passer à partir de là. Ce qu'on ne dit pas, c' est que ce n'est pas la première fois que l'Allemagne a accueilli des réfugiés - ou toutes sortes d'autres Ausländer d'ailleurs. Nous avons déjà vu tout ça avant : des gens qui agitent des pancartes Welcome, qui se proposent comme bénévoles, qui écrivent des chansons contre le néo nazisme et qui manifestent contre la violence dans les camps de réfugiés auxquels on a mis le feu. Mais que nous diraient les Ausländer des décennies précédentes ? Les Tamouls, les Kosovars, les Gastarbeiter turcs. Que leur est-il arrivé après le moment de gloire de l'Allemagne, quand elle a accueilli des Ausländer ? Ces temps-ci, nous avons des dizaines et des dizaines d'articles, de reportages et d'émissions de radio qui certifient le grand potentiel des Syriens à s'intégrer dans la société allemande. C'est drôle : être considéré qualifié pour une intégration réussie et s'entendre même être agréés comme ‘ceux qui se comportent bien’, ‘intégrés’, le bon type d'immigrés, n'empêche personne de vous 'racialiser'. A l'école, j'ai demandé un jour à ma professeur de signer ma candidature pour un voyage scolaire à l'étranger. “Mais ce programme est réservé aux immigrés”, a-t-elle dit. “Et alors ?” – “Je ne signe pas ça.” J'étais bouche bée. “Pourquoi pas ?” – “Ce n'est pas comme si vous étiez une vraie immigrée. Vos parents sont éduqués !” Deux mois plus tard, la même enseignante a aussi tenté de m'expliquer que la couleur de ma peau était plus sombre que celle des Allemands blancs. Même quand une de mes amies a posé sa main près de ma joue pour montrer que sa peau était plus sombre que la mienne, en riant du ridicule de la situation, ma professeur n'arrivait pas à voir ça. Comment était-il possible qu'une Kanake comme moi puisse avoir une peau claire ?

Je pourrais raconter beaucoup d'autres histoires, pas seulement sur moi, comme aussi ce jour où ma sœur a demandé à son professeur en 6e année pourquoi elle avait eu une mauvaise note, un D. Il lui a demandé en quoi une Ausländerin comme elle pouvait avoir besoin de meilleures notes, de toute façon. Ou quand il lui a été demandé de se rendre dans le bureau de son professeur, des années plus tard, juste quelques mois avant d'obtenir son diplôme de dentiste, pour s'entendre dire : “Quand finirez-vous par comprendre que vous n'êtes pas d'ici ?” Papa a toujours dit que je devais être plus forte que les Alman si je voulais y arriver. C'est à la fois tragique et heureux que les parents apprennent à leurs enfants comment survivre dans le status quo au lieu de leur apprendre à lutter contre. Pour que je crois que c'était important, que si j'essayais assez fort de leur montrer quelle bonne Allemande je pourrais être, un jour, je pourrais dire “Ich bin Deutsche”, pas pour l'affirmer, pas pour corriger quelqu'un qui l'aurait nié , mais sans efforts, simplement pour exprimer un fait sur moi.

Ceux qui me contredisent dès que je choisis d'affirmer une identité allemande le feront qui que je sois ou quoi que je fasse, ou, pour le dire comme un néo nazi le ferait (et l'a fait) : si ta mère est une truie et que tu es née dans une écurie, tu seras toujours un cochon, n'est-ce pas ? Mon mur Facebook déborde de photos et de vidéos de réfugiés qui dansent, qui chantent, qui applaudissent l'Allemagne, qui crient leur gratitude. J'appréhende le jour où ils lutteront pour réclamer leur rôle dans la société, autrement qu'en tant que réfugiés, et qu'il leur arrivera de découvrir qu'il y a beaucoup plus de frontières à l'Allemagne que les frontières géographiques. Comme les immigrés précédents, ils pourraient découvrir que les frontières de la bureaucratie allemande ne leur concèdent qu'à contre-coeur un passage vers l'éducation et le travail.

Ils pourraient découvrir que quand les politiciens allemands parlent de combattre la xénophobie (parce que racisme est un mot qui fait trop peur pour l'utiliser en Allemagne), ils pensent uniquement aux embarrassants méchants petits Saxons incultes qui sont on ne peut plus différents du reste de la société allemande. Ils n'arrivent pas à voir les manifestations structurelles du racisme en Allemagne, dans le système éducatif, les politiques, les institutions et les médias, et encore moins à les reconnaître. Ce sont ces formes, et non la première, c'est le racisme du haut vers le bas qui n'a jamais cessé de me répéter d'apprendre à me tenir à ma place. Ce sont elles et pas les insultes occasionnelles dans la rue qui ont eu l'influence la plus grave sur ma vie et celle de mes parents. Mon père vit plus heureux que moi, ayant choisi d'accepter que nous sommes 'l'autre' de cette société, en haussant les épaules. Souvent, j'aimerais avoir plus de son pragmatisme, et moins de la répugnance de ma mère à se contenter de moins que ses rêves.

La chancelière Angela Merkel a récemment dit que les leçons tirées de l'expérience de l'Allemagne avec les Gastarbeiter devaient maintenant être mises en pratique. Je doute que les leçons auxquelles elle pense soient les mêmes que celles que les Gastarbeiter certifieraient vraies. Cependant, je ne peux m'empêcher d'espérer que certains y trouverons au moins une ressemblance. Alors yallah, Deutschland! Ceci pourrait être notre moment pour grandir. Mais encore une fois, Entschuldigung, excusez-moi, j'ai peur de croire que ce soit le cas."

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