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Zéro pointé en éco : le capitalisme contemporain ne va pas du tout dans la direction qu’imaginent les élites françaises, fussent-elles nouvelles...
©TIZIANA FABI / AFP

2017, l’odyssée de la fin du monde d’avant

Zéro pointé en éco : le capitalisme contemporain ne va pas du tout dans la direction qu’imaginent les élites françaises, fussent-elles nouvelles...

Atlantico a demandé à ses contributeurs leur vision de l’année où la France a vécu de nombreuses surprises et rebondissements et est entrée dans l’ère Macron. Pour Mathieu Mucherie, cette année a confirmé quelques tendances très sûres (à défaut d’être très saines) du capitalisme contemporain.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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L’année 2017 a confirmé quelques tendances très sûres (à défaut d’être très saines) du capitalisme contemporain :j’en retiens trois seulement pour ne pas écrire un roman ; l’occasion d’un petit bilan de 150 articles dans Atlantico avant d’arrêter un moment…

1/ les élites de plus en plus hors-sol, ou l’extension du domaine de la flute

Vous me direz que cela ne date pas de 2017, vous avez bien raison (« Mais quelle crise ? Les stations de ski sont pleines », Marc Fiorentino, 2009). Mais ça se voit de plus en plus. Un exemple encore il y a 15 jours, accrochez-vous au pinceau, je retire l’échelle :Martin Schulz : « Pourquoi n’aurions-nous pas pour objectif au plus tard en 2025 d’avoir concrétisé les Etats-Unis d’Europe ? » ; je ne fais que citer !!

Qui se dévoue pour expliquer au brave Martin ce qu’impliquerait, par exemple, de réaliser ne serait-ce que le début d’un fédéralisme budgétaire à l’américaine, processus qui stagne depuis plus de quatre décennies en Europe et qui ne semble être plébiscité par aucun peuple (pour dire le moins) ??Et dans 7 ans par-dessus le marché, et en plus sous le leadership allemand (un pays qui n’a RIEN reversé des 200 milliards d’euros de gains liés à ses taux négatifs et à son statut de pays refuge au cours de la crise, et un pays qui viole toutes les règles communautaires sur les surplus de balances courantes, bref)… Le brave Martin doit probablement consommer des choses pas nettes ; à sa décharge, il n’est pas le seul en occident, où de nombreuses populations (petits blancs frustrés par exemple) décrochent, quoique moins bruyamment et plus définitivement :

Au-delà de ces cas pathologiques (mais pas très au-delà, en fait), tout se passe comme si les institutions européennes n’étaient plus que des théâtres, après avoir sous-traité le réel à la BCE : il ne leur reste plus que le ministère de la parole, en l’occurrence de la cacophonie, et quelques capacités de nuisance secondaires sur des sujets mineurs (taxe sur les transactions financières qui existe déjà et qui viole tous les principes de James Tobin, taxation aussi haineuse qu’impuissante des GAFA, plan Juncker homéopathique et hypocrite, serpent de mer du « ministres des finances de la zone euro » qui vient ponctuer chaque copie de sciences-po depuis un quart de siècle, etc.).

Un autre sujet où nos élites, financières celles-là, excellent : les pleurnicheries sur les pauvres épargnants qui seraient spoliés par les « taux bas » depuis la crise. Pas de chance, j’ai fait le calcul. D’un côté, les salaires nominaux (proxy de ce que touche le travailleur lambda, qui se lève le matin), d’un autre côté la capitalisation d’un taux long souverain (OAT) doté d’une moyenne mobile 6 ans (proxy de ce que délivre l’assurance-vie en France). Bah, ça ne ressemble pas à l’euthanasie des rentiers :

Mais le summum du summum des pleurnicheries hypocrites, des diversions foireuses et des mensonges déconcertants concerne la Chine, pays massacré par nos élites de droite et de gauche et du centre depuis que les gains en pouvoir d’achat y sont vertigineux (retenez juste un ordre de grandeur : en 1997, le PIB par habitant en Chine était 11 fois inférieur à aujourd’hui, soit 782 dollars, le niveau du Congo à l’époque).

Jacques Attali, blog du 17 août 2015 : « la Chine n’est plus compétitive, au cœur d’une Asie dont nombre de pays s’éveillent à leur tour. L’Empire du Milieu n’a pas su, comme l’ont fait les Etats-Unis et le Japon en leur temps, créer des firmes de taille internationale, avec des marques mondiales ». Je me permets de préciser qu’en 2017 les firmes chinoises dominent la liste des meilleures performances en termes de capitalisation boursière dans la catégorie poids lourds des plus de 10 milliardsde dollars (4 dans le top 5 mondial).Alibaba et Tecent valent désormais chacune nettement plus qu’ExxonMobil. Ne comptez pas sur Attali pour s’excuser, ce n’est pas le genre.Et ils sont tous comme lui.

En 2010, les méchants chinois déstabilisent le monde avec leur épargne excessive. En 2017, ils déstabilisent le monde avec leurs dettes excessives (dettes détenues par des chinois en monnaie chinoise contrôlée par un Etat chinois très solvable, dettes à des taux faibles et fixes vers des infrastructures nécessaires). Comprenne qui pourra. En 2012, ce sont les « villes fantômes », ils construisent trop. En 2016, c’est une « bulle immobilière » sur les prix, donc ils n’ont pas assez construit. Comprenne qui pourra.Entre 2008 et 2016, l’euro passe de 1,60 à 1,05 contre le dollar US, en dépit des efforts déflationnistes de la BCE, tout est normal. A la fin de l’été 2015, le Yuan perd 2,5% contre le dollar (regagnés depuis), là c’est terrible, c’est le début de la fin, c’est la fuite des capitaux, c’est la guerre des changes. Comprenne qui pourra. Je pourrais continuer longtemps.

Ils contrôlent les banques ? OK. Mais que faisons-nous depuis l’été 2007 ?? Nous les supervisons, nous les marions, nous les biberonnons à la liquidité BCE tous les 3 ans,…

Ils n’ont qu’un seul parti au pouvoir ? Et le Japon pas du tout…

Ils sont communistes ? De moins en moins, alors que nous de plus en plus. Prenez l’immobilier par exemple. Un pays sans taxe d'habitation, sans taxe foncière, sans droit de succession... qui sommes-nous, avec nos dépenses publiques à 55% du PIB (plus de deux fois leur niveau, soit dit en passant) pour juger un pays où jusqu’aux années 70 il était interdit de cuisiner chez soi (toute la nourriture devait être consommée dans des cantines collectives) et où désormais 25 millions de voitures neuves sont vendues chaque année ??

Les élites en France n’aiment pas le miracle chinois car :

•  On préfère les loosers sympathiques (patrie de Battiston, Leconte et Poulidor), d’où notre goût immodéré pour le LatAm, le Maghreb…

•  La Chine applique les recettes classiques du capitalisme bourgeois (accumulation d’épargne, ouverture prudente), qui n’ont plus trop la côte chez nous. Ils le font en plus sous la tutelle de despotes éclairés (façon Napoléon III et disciples de Saint-Simon), ce qui n’est pas du tout tendance ;la France est dirigée sur un mode archi-techno et proto-mandarinal mais ne veut jamais le reconnaitre,

•  L’essor de la Chine n’a pas du tout été prévu par notre intelligentsia (même celle qui n’a jamais été maoïste) : or elle déteste courir après l’évènement,

•  Ils ne font pratiquement jamais référence à nous, mais plutôt à ceux que nous n’apprécions pas du tout (Singapour, USA…) et, de plus en plus, à leurs anciennes dynasties (que nous connaissons mal : demandez à un Français de situer dans le temps les Tang et les Song…),

•  Nos écologistes ont horreur de ce mode de développement. Ils préfèrent la saine frugalité des petits villages dans les rizières, qui sont si charmants vus de loin.

 

Mais passons au 2etrend car je vais m’énerver.

2/ la dématérialisation, façon puzzle

En 2001, 75% des téléphones Nokia sont produits dans 8 grosses usines Nokia détenues par Nokia où travaillent de nombreux salariés Nokia ; la firme réalise un quart du PIB finlandais de 1998 à 2007, ce qui permet à nos structuralistes de multiplier les dissertations sur l’excellence du modèle de formation en vigueur chez nos amis bucherons. En 2017, l’iPhone d’Apple a 189 fournisseurs répartis dans 789 locations et aucun n’est possédé par Apple. Les profits vont à Apple et à son écosystème, c’est-à-dire à un mélange de veuves de Milwaukee, de charity business, de robber barons et de super-geeks.Tout cela pèse epsilon dans le PIB et plus encore dans l’emploi américain.

Conséquence A : manufacturer soi-même n’est plus considéré comme un avantage comparatif ; l’une des composantes essentielles du  « modèle rhénan » est morte, Philippe Delmas et le gros de l’énarchie française biberonnée au « maitre des horloges » ont eu tout faux, ils continuent de jouer au meccano industriel sur une base de plus en plus dérisoire pendant que les choses sérieuses se déroulent loin, sans eux, sur des chaines de valeur globales, très décentralisées, fort peu rhénanes.

Conséquence B : c’est le triomphe d’Homo Festivus, branché toute la journée sur les réseaux. Les heures que les américains dépensent au total désormais sur les FNYA (Facebook, Netflix, Youtube, Amazon) correspondent aux deux tiers de celles consacrées au travail chaque année par l’ensemble des travailleurs américains. Et ce n’est pas sans lien avec le divorce élites/peuple évoqué au début de ce papier. Les élites méprisent le peuple, qui le leur rend bien et qui se défoule devant Game of Thrones.

Dans ce schéma, les inégalités deviennent encore plus fractales, intra-groupes, pas du tout verticales-pikettistes mais de plus en plus liées à des choses que l’on ne sait pas bien mesurer et bien taxer, comme par exemple la chance pour les nouveaux diplômés d’une même école d’intégrer Google plutôt qu’Areva vers 2005.

Conséquence C : le commerce international n’est plus un commerce mais une répartition réticulaire de tâches, et il n’est plus international mais intra-groupe (d’où l’importance des prix de transfert…) et même de plus en plus intra-service. Au passage, la moindre petite tentative de protectionnisme, même soft, ferait beaucoup plus de mal qu’auparavant… Ce que le locataire de la Maison Blanche n’a pas l’air de comprendre (« Before NAFTA wentintoeffect … therewere 280,000 autoworkers in Michigan. Today that number is roughly 165,000 – and would have been heading down big-league if I didn’t get elected”, 15 mars 2017). En réalité, la désindustrialisation des emplois est un phénomène irréversible, ancien et bien plus lié au progrès technique qu’à la mondialisation. Il a commencé sous Eisenhower, à une époque où le pays était très fermé aux flux externes, en particulier dans l’industrie des industries, l’automobile. Trump n’y peut rien y faire. Dans un article du 27 octobre 1961 du Time magazine intitulé “Michigan: Decline in Detroit” on lit déjà ceci : “Detroit’sdecline has been going on for a while. Auto production soared to an all-time peak in 1955 – but there are already worrisome signs. In the face of growing foreign and domestic competition, auto companies merged, or quit, or moved out of town to get closer to markets. Automation began replacing workers in the plants that remained. In the past seven years, Chrysler, the city’s biggest employer, has dropped from 130,000 to 50,000 workers.

Plein d’autres conséquences, je pense à la surestimation de l’inflation par exemple(l’espace de stockage aujourd’hui disponible dans le moindre iPhone aurait coûté 1,4 million de dollars en 1991),et à la surestimation des chocs réels (les chaines de valeurs globales sont étirées mais résilientes, on l’a vu lors de Fukushima et un peu aussi depuis le Brexit) ; du coup, il ne reste plus que les chocs monétaires, ceux pour lesquels nous ne sommes pas assurés et pas bien préparés, ces chocs dont je vous parle tant depuis 6 ans dans ces colonnes et qui se concentrent prioritairement en zone euro car ils doivent beaucoup à l’euro (qui a éliminé une source précieuse de flexibilité, les dévaluations) et à la BCE (qui a multiplié les chocs d’incertitude comme à loisir entre 2008 et 2014, et qui pourrait se rappeler à notre bon souvenir dans quelques mois).

3/ et les vainqueurs sont : les longtermistes

http://www.milkenreview.org/articles/the-case-against-corporate-short-termism

Résumons : japonisation de l’inflation occidentale, chute des taux d’intérêt et de la volatilité annuelle, nous devons donc aller plus loin sur les courbes, ne plus actualiser à des taux des années 70. Autrement dit : dévaluer le futur à des taux plus faibles. Plus c’est long plus c’est bon.

Toute l’histoire de l’essor des choses belles ou productives est au fond l’essor de la riquiquisation des taux d’actualisation. Si les égyptiens avaient actualisé à 10%/an, ils n’auraient jamais construit la moindre pyramide. Si en ces temps de croissance et d’inflation faibles une firme cherche à optimiser l’existant sans se projeter vers des projets certes modestes mais dotés de cash flows récurrents, elle gâche de belles opportunités. Nous-mêmes sommes longtermistes dès que les choses deviennent importantes, par exemple pour nos enfants (investissements majeurs pendant deux décennies, rendements assez faibles vue leur ingratitude).

Tous les pays que j’aime, et que je vous recommande à l’achat depuis des années sur toutes les classes d’actifs, sont longtermistes. La Chine déploie une stratégie patiente et cohérente sur le cycle, et vise carrément 2049 (pour fêter les 100 ans d’un régime communiste, mais passons). Le Royaume-Uni est de loin le pays dont la duration obligataire est la plus longue, et les traditions institutionnelles les mieux établies. Dans un autre genre, la Pologne prend bien garde à sa cohésion interne et réussit depuis deux décennies un beau parcours de convergence ; on peut dire la même chose à un autre niveau de la Thaïlande, ou de la Colombie depuis 2003. Même l’Argentine a enfin un peu de visibilité politique depuis deux ans, ils émettent longs et en hard currency pour se lier les mains en quelque sorte, et acceptentdes sacrifices de court terme induits par leur programme ambitieux de désinflation. Comme par hasard ça marche très bien.

Donc : des portefeuilles plus longtermistes (plus de duration obligataire, et plus des actionshigh tech que des bancaires ou des pétrolières), des portefeuilles plus hybrides (cross-asset, convexité…), plus diversifiés (plus FX, plus sinisés), plus décoréllés de la BCE et de ses sales coups (le privateequityest un assez bon candidat). Des obligations perpétuelles si vous en trouvez, du souverain long mexicain ou argentin en monnaie forte à 4,5%/an si vous en trouvez encore (pour les particuliers, bon courage, les professionnels se gavent et ne laissent que des miettes et des rapports hypocrites sur les risques liés à ces investissements).

La seule chose à basse duration que j’ai envie d’acheter en ce moment, ce sont des obligations chinoises, dimsum bondspar exemple : maturités de 2 à 2,5 ans, des taux autour de 4,5%, libellés dans une des monnaies parmi les plus fortes ; un taux de rendement annualisé moyen de 6% depuis 6 ans, pour une volatilité autour de 7, ça me convient assez bien ; en attendant que les marchés chinois gagnent en maturité et en profondeur (ça arrive, et très vite), et là il faudra acheter du 20 ans, et en Yuan.

Concluons en vitesse

J’aurais pu vous parler d’autres trends. Si on s’en tient aux trois précédents, et si on recherche le grand chelem, mieux vaut être long assurance en Chine et shortpétrole saoudien, long tourisme et santé asiatique et shortindustries européennes. Vous me direz que je dis cela depuis des années, et que cela a déjà très bien fonctionné, sous-entendu que ce sont des trade pas très bon marché. Mais je vais continuer sur ce chemin dogmatique en 2018, pendant que nos élites peuplées de gens très pragmatiques nous chantent le retour du made in France (« start up nation » !! il a osé !), le déclin britannique inexorable, le retour de l’inflation (et pourquoi pas le retour d’Harvey Weinstein), le « hard landing chinois »inexorable pour la énième fois,et j’en passe. 

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