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La fascination du drame, 
à géométrie variable
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EDITORIAL

La fascination du drame, à géométrie variable

L’affaire Ligonnès s’apprête à battre un triste record : celui de sa présence dans les médias, supérieur au temps et à l’espace accordé au(x) drame(s) japonais. Ou quand le malheur de cinq personnes, voisines de tous les Français, pèse plus que des dizaines de milliers de victimes, lointaines.

Les journalistes appellent cela la théorie du « mort-kilomètre ». Je ne révèle pas ici de grands secrets de fabrication. Contrairement aux trucs des magiciens que Gérard Majax avait partiellement dévoilés dans le passé, lui valant l’opprobre de ses pairs, le fonctionnement des médias n’a rien de si mystérieux, pour qui prend  un peu le temps de les étudier.

Nous, journalistes, essayons modestement de coller notre « offre » à la « demande » de nos lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, en pensant, croyant, espérant les comprendre. J’évite volontairement toute référence au « temps de cerveau disponible », et place ostensiblement des guillemets autour de « offre » et « demande ». Oui, nous, journalistes, assurons un service quasi public, celui d’informer, et nous l’assurons avec des règles relativement communes à tous, et difficiles à bouleverser.

Il y a toujours beaucoup plus de perdants que de gagnants parmi ceux qui tentent de changer des règles établies.

Mais il y a des gagnants.

Cinq morts français
pèsent plus que vingt-cinq mille victimes japonaises

Ainsi donc, le Japon est arrivé en bout de course après un petit mois de médiatisation intense. « Tout a été dit », et le train de l’actualité ne s’arrêtant pas, l’intervention en Libye a pris sa place. Notamment parce que la France était en pointe sur ce dossier, Rafales en tête. Pourtant, le drame de Fukushima, le malheur des centaines de milliers de déplacés, les conséquences pour l’économie japonaise, troisième du monde, sont considérables.  A la trappe pourtant, car la théorie du mort-kilomètre est passée par là. Il a suffit de cinq cadavres, cinq français moyens, une femme et quatre enfants, assassinés puis enterrés dans des conditions affreuses dans le jardin de leur maison, pour occuper largement les médias. Au détriment -un journal radio, télé, papier et même un site Internet- n’étant pas extensible à l’infini, d’autres actualités à priori nettement plus importantes.

Il n’y a pas plus d’abominables crimes de sang aujourd’hui en France en 2011 qu’il y a vingt, cinquante ou cent ans. Mais la théorie du mort-kilomètre est imparable. Nous sommes plus fascinés par un Landru, ou un Ligonnès – dont la présomption d’innocence est largement battue en brèche, à tort ou à raison – que par le malheur des centaines de milliers de japonais victimes d’un des pires tremblements de terre de l’histoire de l’archipel, et sous la menace d’une catastrophe nucléaire majeure.

Livrer une information confidentielle
pour partager une réflexion sur l’information

Mieux encore : à l’origine de cet éditorial, une information, un « confidentiel » comme l’on dit dans notre jargon.  Le voici : les services de l’état civil de la ville de Versailles, où est né Xavier de Ligonnès en 1961, ont reçu voici quinze jours une demande d’extrait d’acte de naissance à son nom, via Internet… à quatre heures du matin, ce qui a évidemment attiré l’attention du fonctionnaire territorial, outre l’identité du demandeur. Une  requête envoyée depuis un ordinateur situé dans le Var, puisque son adresse IP (Internet Protocol) est automatiquement enregistrée avec la demande. Une adresse localisée à moins de cinquante kilomètres du dernier endroit où Xavier de Ligonnès a été vu pour la dernière fois. Le procureur de Nantes a été avisé, la cellule d’enquête a aussitôt bondi sur cette piste. Fin du confidentiel.

Et voici mon analyse : l’information, en soi, n’est qu’un des multiples commencements de début de piste qui font le quotidien des profileurs et des enquêteurs. Mais voilà : comme tout ce qui concerne cette affaire glauque au possible intéresse les Français, que l’on s’en étonne, ou non, il me semble logique de la rendre publique.

Ainsi fonctionnent les médias. Des informations de tailles disparates occupent des places toutes autant disproportionnées. Et le meilleur moyen de changer les règles, de les bouleverser, est bien souvent de les détourner à son avantage. 

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