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Une guerre de l'information : le conflit caché qui s'est joué au début du pontificat de François
©Reuters

Bonnes feuilles

Une guerre de l'information : le conflit caché qui s'est joué au début du pontificat de François

Quand Joseph Ratzinger devient le 265e souverain pontife de l'Eglise catholique, la foule qui se presse devant la basilique Saint-Pierre est loin d'imaginer que cet homme élu par les cardinaux ne souhait pas être pape. Extrait de "L'homme qui ne voulait pas être pape", une enquête sans précédent dans les coulisses du Vatican, par Nicolas Diat (2/2).

Nicolas Diat

Nicolas Diat

Nicolas Diat est considéré comme un des meilleurs spécialistes du Vatican. 
 
"Un temps pour mourir" de Nicolas Diat
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François a bien vite compris que sa volonté de réforme n’était pas partagée, et plus encore que des forces diverses allaient se liguer pour l’empêcher de connaître le fond réel des problèmes. En établissant une digue autour des principaux dossiers, la stratégie des adversaires du pape est simple. François se trouve donc obligé de contourner l’obstacle par la création de commissions à sa main. D’une certaine manière, cet esprit présidait également à la création de l’importante commission de huit cardinaux pour réformer la Curie. Ainsi, le 19 juillet 2013, le pape établit une nouvelle commission chargée de dessiner les contours de la réforme administrative et financière du Saint-Siège.

L’absence d’information du pape est précisément ce qui a pu l’enfermer dans un piège particulièrement choquant. Le 15 juin 2013, François procède à une nomination importante en choisissant Mgr Battista Ricca, lequel devient, par intérim, le nouveau prélat de l’IOR. Cette fonction n’était plus occupée depuis 2009. Mgr Pioppo, ancien secrétaire du cardinal Sodano, partait alors comme nonce en Afrique. Ce prélat dispose d’un pouvoir très important puisqu’il a la possibilité d’assister aux réunions de toutes les instances qui gouvernent la banque du Vatican, en particulier la commission cardinalice de contrôle ainsi que le conseil de surveillance, c’est-à-dire le conseil d’administration. Il ne fait aucun doute que le pape cherche ainsi à promouvoir un homme de confiance qui pourra lui apporter l’information nécessaire. Directeur de différentes résidences hôtelières du Saint-Siège, dont la maison Sainte-Marthe, où le pape a décidé de vivre depuis son élection, ainsi que la maison du clergé Paul VI, occupée par le cardinal Bergoglio lors de ses voyages à Rome, Mgr Ricca a acquis au long des années la confiance du futur pape… Las, Sandro Magister, vaticaniste de L’Espresso, révèle, début juillet 2013, la vie cachée de Mgr Ricca, mélange étrange d’une homosexualité assez débridée et de relations conflictuelles avec ses différents supérieurs. Le papier de l’un des principaux hebdomadaires italiens ruine toute la portée de l’une des premières nominations du pape. Très vite, il apparaît que le dossier – interne au Vatican – de Mgr Ricca avait été vidé de sa substance. Les faits, compromettants pour un ecclésiastique, n’étaient pas connus de François, qui avait pourtant bien pris soin de se renseigner. Le problème de Mgr Ricca fait également ressurgir la question lancinante depuis le conclave du fameux lobby gay.

Dans l’avion du retour des JMJ de Rio, fin juillet, le pape choisit de répondre aux interrogations des journalistes. De Mgr Ricca, il dit avec une grande finesse : « J’ai fait ce que prévoit le droit canon, c’est-à-dire l’investigatio praevia [l’enquête préliminaire], et nous n’avons rien trouvé. Mais je voudrais ajouter quelque chose là-dessus. Je constate que, souvent, dans l’Église, dans ce cas comme dans d’autres cas, on va chercher les péchés de jeunesse et on les publie – pas les délits, c’est autre chose, par exemple l’abus sur des mineurs est un délit –, mais si un laïc, un prêtre, une religieuse a fait un péché et s’est converti, le Seigneur pardonne. Quand le Seigneur pardonne, le Seigneur oublie. […] Et nous, nous n’avons pas le droit de ne pas oublier. Nous courrons le risque que le Seigneur n’oublie pas nos péchés. » Puis, sur le lobby gay : « On écrit beaucoup sur ce lobby gay, je ne l’ai pas encore trouvé. Je n’ai encore rencontré personne au Vatican qui me montre sa carte d’identité avec écrit “gay”. On doit distinguer le fait d’être homosexuel, et le fait de faire partie d’un lobby, car les lobbies ne sont pas bons […]. Si une personne est homosexuelle, qui suis-je pour la juger ? Le catéchisme dit de ne pas marginaliser ces personnes. Le problème n’est pas d’avoir cette tendance, nous devons être frères, […] le problème est de faire des lobbies, lobbies des affaires, lobbies politiques, lobbies des francs-maçons, c’est cela le problème le plus grave. » Ainsi, dans cette petite affaire de Mgr Ricca, le pape se trouve dans une situation qui fut le quotidien de Benoît XVI. François a été la victime d’un sombre piège, tendu non par des ennemis de l’extérieur, mais bien dans la Curie elle-même, s’il est avéré que, à la secrétairerie d’État, quelqu’un s’est tu alors qu’il savait…

Une différence notable par rapport au pontificat précédant vient de la réaction du nouveau pape. Il prend bonne note de la bassesse consistant à faire fuiter vers un journaliste des informations sur un prélat qui a certes commis des fautes au regard de ses engagements sacerdotaux, mais qui ne méritait pas, comme tout un chacun, le supplice médiatique. François comprend bien sûr qu’il est la véritable cible d’une opération qui vise à ébranler sa crédibilité. Il ne compte pas en rester là…

Le 8 août 2013, au cœur de l’été, alors que bon nombre des membres de la secrétairerie d’État sont partis en vacances, à commencer par le cardinal Bertone, il crée, par un Motu proprio, un Comité de sécurité financière « afin de coordonner les autorités compétentes du Saint-Siège et de l’État de la Cité du Vatican en matière de lutte contre le blanchiment d’argent ». Ce texte de François, qui complète et approfondit un Motu proprio de Benoît XVI, signifie à tous qu’il ne veut pas se laisser impressionner par les péripéties, aussi désagréables soient-elles, des chausse-trapes vaticanes. Le pape donne ainsi une confirmation définitive à sa volonté de tendre vers la plus grande transparence financière. Mais il sait aussi que l’écart peut être grand entre sa volonté et les visées de certains. En fait, François ne perd pas de vue que le chemin vers cette sorte d’éthique des affaires vaticanes sera long !

Cependant, il est incontestable qu’entre les vœux pieux du président de l’IOR et l’attitude déterminée du pape, s’est creusé un écart.

Lors d’une homélie du matin, le 11 juin 2013, François a mis le feu à la poudrière, si prompte à s’enflammer, de la banque divine, en déclarant, l’air de rien : « Dès le départ, c’était comme ça : saint Pierre n’avait pas de compte en banque, et quand il a dû payer les impôts, le Seigneur l’a envoyé en mer pêcher un poisson et trouver dedans la monnaie, pour payer. […] Quand nous voulons faire une Église riche, l’Église vieillit, n’a pas de vie. […] Il faut certes poursuivre les œuvres de l’Église, et certaines sont un peu complexes, mais avec un cœur habité par la pauvreté. » Avec ce ton caractéristique, qui sonne comme le tocsin d’une forme frelatée de pouvoir curial, François ouvre des voies qui pourraient ne pas finir dans une impasse.

En octobre 2013, pour la première fois, la banque publie un rapport annuel ; ce dernier révèle que l’établissement a réalisé en 2012 un bénéfice net de 86,6 millions d’euros, en forte croissance par rapport à l’année précédente.

De même, quelques jours plus tôt, le Corriere della Sera révèle que l’IOR a demandé à neuf cents de ses clients de procéder à la fermeture de leurs comptes en raison de fortes présomptions de blanchiment d’argent sale. À cette occasion, le porte-parole de la banque a rappelé que l’Autorité d’information financière du Vatican a lancé depuis une 2012 une vérification de l’ensemble des dix-neuf mille comptes de la banque. Le journal italien affirme aussi que l’IOR a demandé la fermeture de comptes des missions diplomatiques d’Iran, d’Irak et d’Indonésie, suite à une enquête sur le dépôt et le retrait d’importantes sommes en liquide – pouvant s’élever jusqu’à 500 000 euros en une seule fois… Enfin, le 8 octobre 2013, la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican promulgue une loi sur la transparence, la vigilance et l’information financière. À la suite du Motu proprio de Benoît XVI en décembre 2010 et de celui de François en août 2013, la nouvelle loi établit notamment des normes particulièrement sévères anti-recyclage et anti-financement du terrorisme. De même, elle règle la discipline en matière de mouvements transfrontaliers en espèces, entrée comme sortie de l’État de la Cité du Vatican, pour les sommes égales ou supérieures à 10 000 euros.

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