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Le signe de la devise euro est vu devant l'ancien bâtiment de la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort-sur-le-Main en l'Allemagne, le 3 février 2022.
Le signe de la devise euro est vu devant l'ancien bâtiment de la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort-sur-le-Main en l'Allemagne, le 3 février 2022.
©ANDRE PAIN / AFP

Guerre d’Ukraine, guerre du Kippour

Un choc pétrolier similaire à 1973. Et des banques centrales qui ne doivent surtout pas se tromper dans leur réponse…

Pour le ministre de l’économie Bruno Le Maire, la crise énergétique actuelle marquée par une flambée des prix est "comparable en intensité, en brutalité, au choc pétrolier de 1973" tout en ajoutant qu’un plan "quoiqu’il en coûte" de soutien massif aux ménages ne ferait qu’ajouter à l’inflation.

Don Diego De La Vega

Don Diego De La Vega

Don Diego De La vega est universitaire, spécialiste de l'Union européenne et des questions économiques. Il écrit sous pseudonyme car il ne peut engager l’institution pour laquelle il travaille.

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Atlantico : Pour le ministre de l’économie Bruno Le Maire, la crise énergétique actuelle marquée par une flambée des prix est "comparable en intensité, en brutalité, au choc pétrolier de 1973" tout en ajoutant qu’un plan "quoi qu’il en coûte" de soutien massif aux ménages ne ferait qu’ajouter à l’inflation. La comparaison tient-elle la route ? 

Don Diego de la Vega : D’abord, il faut rappeler que l’inflation n’est pas liée aux matières premières. L’inflation est la hausse générale des prix, pas la hausse du prix du baril aussi importante soit elle. Milton Friedman l’avait résumé en disant : l’inflation est un phénomène monétaire. Il y a une offre et une demande de monnaie. En 1973, il n’y a pas eu un choc d’inflation. L’inflation a commencé lorsque les banquiers centraux ont mal réagi pendant la guerre du Vietnam à la fin des années 1960. A ce moment, l’Amérique imprime trop de monnaie, les autorités budgétaires sont elles aussi expansionnistes et il y a des attentes. Mais les deux chocs pétroliers n’ont pas causé l’inflation. Et celle-ci a disparue lorsque le robinet monétaire a été coupé en 1982. Aujourd’hui, nous avons un sentiment d’inflation mais nous sommes de manière plus large dans une situation déflationniste, de japonisation. S’agissant du choc actuel lié aux matières premières et aux prix de l’énergie, une partie n’est pas du tout inquiétante car elle crée une inflation temporaire qui se traduira par un choc déflationniste à terme (la hausse du prix des matières entrainant une baisse de la demande), une partie est plus inquiétante car elle correspond à des chocs d’offre négatifs qui s’enchainent. Ces derniers sont gênants. Et d’autant plus que les banquiers centraux voulaient durcir la politique monétaire en 2022. Or on ne durcit pas sa politique monétaire quand on est à la veille d’une troisième guerre mondiale.  A cela s’ajoute le fait que le CPI, l’indice des prix à la consommation est un outil très mal conçu. Mais il n’y a pas de retour de l’inflation. 

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La guerre en Ukraine nous contraint à un nouveau quoi qu’il en coûte. Mais quel serait le plus efficace ?

Concernant le « quoi qu’il en coûte », venant de ceux qui ont « cramé la caisse » pendant cinq ans, c’est mal venu. Le « quoi qu’il en coûte » est une politique de dépense clientéliste et jusqu’au-boutiste inventée par Draghi et réinventée par Macron. Déjà avant la pandémie, les finances publiques n’étaient pas radieuses, avec la pandémie ils ont lâché 200 milliards et avec la guerre en Ukraine, nous allons devoir investir dans l’armée française, les hôpitaux, la justice, la police, etc. Donc on ne peut pas espérer qu’ils soient rigoureux sur les finances publiques alors que des nouvelles alarmes s’allument tous les six mois. 

Peut-on s’inspirer de la réaction des banques centrales en 1973 pour savoir quoi faire ou pas face à la crise énergétique actuelle ?

On ne peut pas s’en inspirer car les situations sont radicalement différentes. En 1973, on est au début du démantèlement de Bretton Woods, donc au début du marché des changes flexibles. A l’époque, les marchés financiers sont bien moins importants qu’aujourd’hui, l’euro n’existe pas encore et l’URSS existe encore. Surtout, cela fait plusieurs années que la Fed a une politique très accommodante, ce qui avait fait naitre des anticipations d’inflation. Aujourd’hui, il n’y en a absolument pas. En 1973, toutes les tendances étaient inflationnistes. Et il n’y avait pas toute l’armada anti-inflation qui existe actuellement. Pour agir actuellement, il faut anticiper l’avenir, pas regarder le passé.

Dans la situation actuelle, quelle doit être la réponse des banques centrales ? 

Que va faire la BCE ? Espérons qu’elle soit modeste, prudente et qu’elle ne normalise pas sa politique monétaire avant un moment. A minima, pas avant d’y voir plus clair sur l’Ukraine. Sa politique ayant un effet 12 à 18 mois plus tard donc il faut avoir de la visibilité. S’il n’y avait pas le CPI, je recommanderais même un assouplissement monétaire préventif car l’euro demeure trop cher face au dollar. C’est une opinion personnelle et je sais qu’ils ne le feront pas. Ce qui est sûr c’est qu’ils ne doivent pas faire les erreurs de Trichet en 2008 et 2011 de remonter les taux au prétexte que le CPI était au-dessus de la zone de confort. L’ensemble de la politique monétaire ne doit pas être durci. Le seul élément qui peut l’être, c’est le crédit et c’est déjà en cours. Sur les taux d’intérêts, les taux de change, il faut être accommodants voire très accommodants. Ce qui se joue c’est la croissance 2023.

Est-ce valable seulement en Europe ou pour toutes les banques centrales ? 

C’est valable pour toutes les banques centrales. La Chine vient de donner son objectif de croissance à 7,7% donc ils doivent soutenir l’économie et ne pourront pas laisser le Yuan monter de manière trop importante. Ils seront légèrement accommodants alors qu’ils étaient légèrement restrictifs. Bien entendus, ce sont les Européens qui ont le plus de problèmes. Ce sont eux qui sont le plus près de l’Ukraine, eux qui vont devoir augmenter les dépenses, gérer les réfugiés et qui sont dans la situation la plus problématique sur le plan financier. Si les Américains montent leurs taux, c’est un luxe qu’ils peuvent s’offrir. Cela avait d’ailleurs été télégraphié par la Fed pendant l’hiver. Certains banques évoquaient mêmes des scénarios de 7 hausses de taux par la Fed. Elle va très probablement monter les taux le 16 mars et continuer progressivement. Il faut espérer que cela soit progressif, flexible (que l’on puisse changer de politique si les choses se dégradent) et qu’ils n’aillent pas trop vite, trop loin, mus par une forme d’hubris des banquiers centraux.  Et surtout ne pas résumer la politique monétaire aux taux d’intérêts. 

Y-a-t-il des pressions à la hausse des taux dont il faut se méfier actuellement ? Et notamment à suivre la Fed ?

Il y a des pressions mais ce sont avant tout des pressions que nous nous mettons nous-mêmes. Une forme d’orgueil parce que nous ne voulons pas que l’euro soit sous la parité avec le dollar. Chez les banquiers centraux, notamment germaniques, il y a effectivement l’idée qu’il faut suivre la Fed s’il elle remonte ses taux. Le problème de l’Europe, c’est que la banque centrale a pris le contrôle des banques (les 128 établissements supervisés par la BCE). Elle supervise, elle régule et décide de leur donner ou non de l’argent. Elle en fait de courrois de transmission de sa politique monétaire. Donc dans les décisions de la BCE l’arbitrage se fait aussi selon l’état de santé des banques. Après la crise de 2008, les banques n’ont pas été tant recapitalisées que cela, ce qui les laisse vulnérables. Et la BCE ne veut pas que ce problème émerge, donc elle marche sur des œufs. Il n’y aura donc probablement ni assouplissement, ni durcissement de la politique monétaire. 

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