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Tous aux abris face à la crise qui vient ? Pourquoi le "plus jamais ça" de l'après-désastre financier de 2008 s'est transformé en mini-réformes préventives
©REUTERS/Lucas Jackson

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Tous aux abris face à la crise qui vient ? Pourquoi le "plus jamais ça" de l'après-désastre financier de 2008 s'est transformé en mini-réformes préventives

Si les discours qui ont suivi la crise financière mondiale de 2007-2008 étaient remplis d'alarmisme et de volonté de réformer de fond en comble le système bancaire, la réalité politique et économique a grandement édulcoré tout embryon de révolution de ce point de vue-là. A tel point qu'une nouvelle crise de grande ampleur pourrait bien voir le jour prochainement.

Gaël Giraud

Gaël Giraud

Gaël Giraud est directeur de recherche au CNRS, et directeur de la Chaire Energie et Prospérité (Ecole normale supérieure, Ecole Polytechnique et Ensae). Après deux années passées au Tchad, où il fonde un centre d'accueil pour les enfants de la rue de Sarh, Gaël Giraud a travaillé quinze ans comme chercheur en économie théorique, au cours desquels il a aussi exercé l'activité de consultant scientifique auprès de banques d'investissement. Il a publié quatre livres, dont le dernier s'intitule Illusion financière, (éditions de l'Atelier, 2013). Enfin, Gaël Giraud est religieux jésuite. 

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Atlantico: Huit ans après l'éclatement de la crise financière, et quatre ans après la phrase de François Hollande, "mon ennemi c'est la finance", quel bilan peut être fait, en France et en Europe, de l'état de la régulation financière ? La tendance est-elle au moins satisfaisante ?

Gaël Giraud : Malheureusement, force est de constater que trop peu a été fait pour remettre la sphère financière au service de l'économie réelle et de la société. Du côté de la régulation bancaire, certes, quelques efforts ont été exigés des banques en matière de fonds propres, par exemple, mais ces efforts sont insuffisants. Le mode de calcul des ratios inclut des pondérations des risques auxquels les banques sont exposées qui n'ont guère de sens. Un exemple : le risque associé aux dettes souveraines est considéré comme nul. Sachant qu'un pays comme la Grèce, par exemple, ne pourra jamais rembourser sa dette publique, une telle convention est absurde et induit, parmi d'autres, des distorsions majeures dans l'appréciation des risques bancaires. Globalement, les banques françaises sont encore extrêmement fragiles, quand bien même elles prétendent le contraire. Elles ont conservé dans leurs bilans beaucoup d'actifs sans valeur et, si le crédit bancaire en Europe de l'Ouest, s'est effondré, ce n'est pas seulement parce que l'Europe sombre dans l'aphasie déflationniste, c'est aussi parce que les banques sont trop vulnérables pour assumer les risques normaux de l'économie réelle.  (Lire aussi : Crise financière : trading à haute fréquence, produits dérivés & cie, comment les banques ont perfectionné les techniques qui accroissent le danger).

Du côté des paradis fiscaux, à peu près rien n'a été fait. Certes, la question des prix de transfert a enfin émergé dans le débat international, en partie grâce aux efforts de l'OCDE. Mais les mesures qui ont été adoptées à Lima l'automne dernier restent très en-deçà de ce qui est nécessaire pour mettre fin aux pratiques d'optimisation fiscale qui lèsent les pays du Nord comme du Sud. 

Enfin, du côté de la réglementation des marchés financiers eux-mêmes, une trop timide taxe sur les transactions financières a vu le jour en zone euro après des années d'effort. Mais les chambres de compensation (clearing houses, Euroclear, Cleastream, etc.), par exemple, sont toujours exposées au risque considérable de tomber elles-mêmes en faillite si l'une de leurs contreparties venait à défaillir, ce qui pourrait entrainer une désintégration assez rapide de l'immense bulle financière qui sévit actuellement sur les marchés et des faillites en cascade. Le trading à haute fréquence n'est toujours pas sérieusement réglementé. (Je pense, pour ma part, qu'il faudrait l'interdire purement et simplement.) 

 

Les soubresauts des marchés de Shanghaï et de Shenzen montrent à intervalles réguliers que la planète financière n'est nullement à l'abri d'un nouveau krach. Celui-ci peut venir, entre autres, des grandes banques chinoises qui, à bien des égards, ont répété les errements des grandes banques nord-américaines ayant mené au krach des subprimes: des opérations à fort effet de levier sans contenu en termes de création de valeur, une parfaite opacité de gestion. Fort heureusement, les autorités pékinoises réagissent beaucoup plus fermement aux effondrements répétés des bourses chinoises que ne l'ont fait les autorités occidentales en 2007-2009. Mais jusques à quand parviendront-elles à endiguer la panique ? Je crois que nul n'en sait rien. En tout cas, tous les éléments d'un nouveau maelstrom financier sont réunis : des acteurs privés (aux Etats-Unis, en Europe, au Japon, en Chine) surendettés, des cours financiers complètement découplés de l'économie réelle et qui, tôt ou tard, subiront une correction. Si cette dernière est brutale, les Etats occidentaux auront beaucoup moins de marges de manoeuvre budgétaires pour sauver le secteur bancaire qu'en 2008. Et les deux grands émergents que sont la Chine et le Brésil, qui sont déjà dans une situation délicate, seront vraisemblablement emportés dans la tourmente. De sorte que l'on peut se demander d'où viendra le moteur productif susceptible d'enrayer la chute de l'économie mondiale tout entière dans la récession. 

Du côté des paradis fiscaux, à peu près rien n'a été fait. Certes, la question des prix de transfert a enfin émergé dans le débat international, en partie grâce aux efforts de l'OCDE. Mais les mesures qui ont été adoptées à Lima l'automne dernier restent très en-deçà de ce qui est nécessaire pour mettre fin aux pratiques d'optimisation fiscale qui lèsent les pays du Nord comme du Sud. 

Enfin, du côté de la réglementation des marchés financiers eux-mêmes, une trop timide taxe sur les transactions financières a vu le jour en zone euro après des années d'effort. Mais les chambres de compensation (clearing houses, Euroclear, Cleastream, etc.), par exemple, sont toujours exposées au risque considérable de tomber elles-mêmes en faillite si l'une de leurs contreparties venait à défaillir, ce qui pourrait entrainer une désintégration assez rapide de l'immense bulle financière qui sévit actuellement sur les marchés et des faillites en cascade. Le trading à haute fréquence n'est toujours pas sérieusement réglementé. (Je pense, pour ma part, qu'il faudrait l'interdire purement et simplement.) 

Les soubresauts des marchés de Shanghaï et de Shenzen montrent à intervalles réguliers que la planète financière n'est nullement à l'abri d'un nouveau krach. Celui-ci peut venir, entre autres, des grandes banques chinoises qui, à bien des égards, ont répété les errements des grandes banques nord-américaines ayant mené au krach des subprimes: des opérations à fort effet de levier sans contenu en termes de création de valeur, une parfaite opacité de gestion. Fort heureusement, les autorités pékinoises réagissent beaucoup plus fermement aux effondrements répétés des bourses chinoises que ne l'ont fait les autorités occidentales en 2007-2009. Mais jusques à quand parviendront-elles à endiguer la panique ? Je crois que nul n'en sait rien. En tout cas, tous les éléments d'un nouveau maelstrom financier sont réunis : des acteurs privés (aux Etats-Unis, en Europe, au Japon, en Chine) surendettés, des cours financiers complètement découplés de l'économie réelle et qui, tôt ou tard, subiront une correction. Si cette dernière est brutale, les Etats occidentaux auront beaucoup moins de marges de manoeuvre budgétaires pour sauver le secteur bancaire qu'en 2008. Et les deux grands émergents que sont la Chine et le Brésil, qui sont déjà dans une situation délicate, seront vraisemblablement emportés dans la tourmente. De sorte que l'on peut se demander d'où viendra le moteur productif susceptible d'enrayer la chute de l'économie mondiale tout entière dans la récession. 

Comment interpréter les blocages existants à la mise en place de réformes permettant de protéger le public ? S'agit-il d'un manque de "volonté politique" ou d'une résistance efficace menée par les organismes bancaires ?

Les deux à la fois sans doute. J'ai rendu, en juin dernier, un rapport au Parlement européen sur le coût présumé du prochain krach bancaire en zone euro.[Lien site] Le rapport considère un choc qui affecterait le secteur bancaire de la zone euro dès cette année en faisant l'hypothèse généreuse que les garde-fous de l'Union bancaire européenne sont déjà en place. En réalité, ces garde-fous ne seront effectifs qu'en... 2023. Le résultat fait froid dans le dos : un choc bancaire de même amplitude que celle de 2008 coûterait environ 1000 milliards d'euros de perte de PIB à la zone euro en quelques années, soit l'équivalent de la moitié du PIB français. C'est dire que l'Union bancaire européenne, même en 2023, sera très insuffisante pour protéger le contribuable européen. Celui-ci sera nécessairement mis à contribution pour sauver le système bancaire à la prochaine tourmente. 

Cet exemple montre deux choses : d'une part, des efforts ont été réalisés, notamment grâce à l'excellent travail d'analyse et d'information de Finance Watch, un observatoire européen de la finance qui éclaire les politiques, et tout particulièrement les députés européens, sur la réalité de la (non-)régulation financière. De l'autre, cependant, ces efforts sont passablement insuffisants et, dans bien des cas, tout simplement de la poudre aux yeux. 

Un autre exemple : le rapport européen Liikanen de 2012 a fait des recommandations extrêmement raisonnables en matière de séparation bancaire. Séparer les départements liés aux banques de crédit et de dépôt (la banque au coin de votre rue) et les banques d'investissement est une mesure que chaque pays peut prendre à l'échelon national, sans en référer à Bruxelles, et qui résoudrait, disons, la moitié des problèmes que nous pose la finance aujourd'hui. Cela supprimerait en effet la garantie publique implicite dont jouissent les banques "mixtes", qui cumulent ces deux types de métiers (deux métiers qui n'avaient jamais été réunis dans un même établissement avant le début des années 1990). En effet, l'Etat étant légalement contraint de se porter garant des comptes de dépôts des citoyens, est obligé de voler au secours d'une banque mixte qui menace de faire faillite. Cette garantie implicite permet aux banques concernées d'emprunter à des prix bradés sur les marchés (une rente qui n'a tout juste rien à voir avec l'efficacité présumée d'un secteur concurrentiel), et les incite à prendre des risques insensés, sachant fort bien qu'elles ont une assurance tout risque qui s'appelle le contribuable. (C'est d'ailleurs le même mécanisme qui est sous-jacent à la crise grecque : les banques françaises et allemandes ont prêté entre 2001 et 2010 des sommes absurdes à ce tout petit pays, sachant pertinemment qu'il serait incapable de rembourser, mais comptant bien sur le contribuable européen pour payer à la place des Grecs, ce qui a fini par arriver. Ces sont les Etats, la France notamment, qui ont prêté à la Grèce pour lui permettre de rembourser sa dette aux banques. De sorte qu'à présent, c'est à nous que les Grecs doivent de l'argent.)

Cette situation d'aléa moral malsaine est compliquée, aujourd'hui, par le fait qu'en réalité, les banques sont devenues tellement grosses que les Etats européens, pour la plupart, sont incapables de leur venir en secours en cas de stress bancaire. Le bilan de BNP-Paribas avoisine le PIB de la France... et c'est sans compter les positions hors-bilan de cette même banque sur les marchés d'actifs dérivés, qui représentent environ vingt fois le PIB français. Du coup, nous nous trouvons dans une situation très paradoxale où un nageur inconscient qui se baigne sans savoir nager (les banques) menace un maître-nageur de le couler (via la garantie sur les dépôts) si ce dernier ne vient pas immédiatement à son chevet dès que la houle se lève, alors que tous deux savent qu'en cas de réel problème, le maître-nageur n'est même pas en mesure de sauver le noyé et mourra avec lui. 

Quels sont, s'ils existent, les véritables moyens de pression des organismes financiers sur les Etats ? A titre de comparaison, comment peut-on juger l'action de la France et de l'Europe par rapport aux Etats Unis ?

C'est, en gros, le chantage que je viens de décrire. Les Etats s'estiment condamnés à exécuter les quatre volontés du secteur bancaire au motif que la moindre disposition susceptible de fragiliser ce dernier pourrait conduire tout le monde au désastre. Prenons l'exemple des ratios de fonds propres : les banques protestent contre l'idée (pourtant défendue par beaucoup d'économistes raisonnables, à l'instar de Martin Hellwig en Allemagne) de renforcer les exigences de fonds propres. Au début du 20ème siècle,  les fonds propres "durs" d'une banque représentaient en moyenne 20% de son total de bilan, aujourd'hui, ce ratio de levier culmine à 3-4%. Or, en 2008, certaines banques européennes ont essuyé un effondrement de la valeur de leur actif de bilan de -10, voire -11%.

Autant dire que de telles banques seront immédiatement en faillite à la prochaine tempête de même intensité - tout comme nos quatre premières banques étaient toutes au bord de la faillite en décembre 2008. L'argument des banques pour se défendre contre une mesure de bon sens de ce type est simple : si vous exigez que nous augmentions nos fonds propres, d'abord, nous ne prêterons plus à l'économie, ensuite, nous serons tellement peu rentables par rapport à nos concurrentes que nous déposerons le bilan. Cet argument est fallacieux : plus une banque a des fonds propres solides, mieux elle traverse les tempêtes boursières (et nos économies en connaissent une, en moyenne, tous les quatre ans). Mieux elles sont donc à même de continuer à exercer leur métier - accorder du crédit à l'économie réelle, et non pas spéculer - en dépit de la très forte volatilité des marchés. 

Les Etats-Unis n'ont pas de mastodontes "mixtes", qui cumulent les deux types de métier bancaire et dont la taille de bilan serait comparable au PIB du pays. De ce point de vue, ils sont moins exposés. La France est d'ailleurs seule au monde sur ce chapitre : à part nous, aucun pays ne possède quatre banques mixtes à risque systémique (Lire aussi : La France désarmée face à une nouvelle crise financière : cette gauche élue pour être l’ennemie de la finance et qui s’est surtout fait le relais du lobby bancaire). De sorte que les Etats-Unis ne sont pas confrontés au même chantage que chez nous. Reste qu'ils se sont enlisés dans leur propre tentative de réglementation bancaire (la loi Volcker) sous l'influence efficace du secteur bancaire qui est parvenu à vider la loi de son contenu en la complexifiant à un point tel qu'elle devient inopérante. En France, nous avons fait une loi qui ne sépare quasiment rien. L'Allemagne a fait de même, à ceci près qu'elle a tout de même introduit la possibilité de sanctions pénales contre les dirigeants de banque. A l'échelon européen, le commissaire Michel Barnier a tenté courageusement d'introduire tout de même un élément de séparation entre métiers bancaires mais son initiative s'est heurtée au tir de barrage du secteur bancaire relayé par les gouvernements eux-mêmes. 

Quels sont, aujourd'hui encore, les principaux risques financiers existants ? Peut-on parler de nouvelles menaces pesant sur l'économie mondiale ?

Je l'ai évoqué précédemment : nous ne sommes pas à l'abri d'une réédition d'un krach financier analogue à celui de 2008. L'oeil du cyclone peut se trouver en Chine mais il peut aussi provenir de la dette des étudiants nord-américains, par exemple : elle s'élève à 1500 milliards de dollars, et il est clair que ces étudiants ne pourront pas la rembourser si le marché du travail américain ne leur offre pas des postes suffisamment nombreux et bien rémunérés - ce qui suppose une forte croissance. La tempête peut aussi être provoquée par la faiblesse du prix du pétrole. Un baril à 30$ met en grande difficulté la Russie aujourd'hui mais s'il persiste à ce niveau ou, pire, diminue encore, cela ferait plonger la plupart des pays exportateurs du Sud et pourrait déstabiliser fortement le fragile équilibre macro-économique qui permet aujourd'hui aux pays émergents de tirer l'économie mondiale hors de la déflation. 

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