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Johnny Hallyday et Sylvie Vartan tournent, le 23 mai 1963, un film du réalisateur Noël Howard, "D'où viens-tu Johnny?", dans un café parisien.
Johnny Hallyday et Sylvie Vartan tournent, le 23 mai 1963, un film du réalisateur Noël Howard, "D'où viens-tu Johnny?", dans un café parisien.
©AFP

Bonnes feuilles

Sweet sixties et Trente Glorieuses : du raz-de-marée de Salut Les Copains à la Beatlemania, les teenagers ont enfin droit à leurs magazines

Jean-Paul Gourévitch publie « Panorama illustré des journaux de jeunesse 1770-2020 » aux éditions SPM. En 250 ans, plus de 1.000 publications ont mobilisé et passionné les enfants de tous âges et de toutes conditions. Ces journaux restent aujourd'hui un marché porteur. Extrait 2/2.

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est depuis 1987 consultant international sur l'Afrique, les migrations et l'islamisme radical. Il a enseigné à l'Université Paris XII Créteil. Écrivain, essayiste et formateur il est également spécialiste de la littérature de jeunesse.

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Les magazines de la jeunesse s’efforcent de moderniser leur contenu dans l’optique de la loi de 1949 en privilégiant l’ouverture sur le monde réel et le respect des valeurs républicaines. La bande dessinée connait un plein succès, Les journaux d’enfants publicitaires n’ont pas tous disparu comme Pistolin (1955-58) qui embauche Uderzo et Sirius pour vanter les mérites du chocolat Pupier. Alain Saint-Ogan réalise une série de dix albums : « La Vache qui rit au paradis des animaux ». Mais voici qu’un nouveau concurrent s’implante dans les kiosques et fascine le public adolescent: la presse teenager.

Le phénomène teenager

Il émerge en Grande Bretagne dans les années 50 au moment où le rock’n’roll américain traverse l’Atlantique - qu’on se souvienne du succès planétaire de Rock around the Clock de Bill Haley-. Il se développe tout au long de la décennie, boosté par le baby-boom de l’après-guerre qui élargit le public des adolescents. En 1960, ils sont en France près de 8 millions. Le contexte des « Trente Glorieuses » est un facilitateur : un chômage très bas, une balance commerciale enfin positive, la croissance du niveau de qualification des jeunes et la diversification des emplois, l’augmentation du nombre de jours des congés payés et la diminution des horaires de travail. La prospérité économique pousse la jeunesse à dépenser un argent de poche plus libéralement accordé par les parents ou gagné par les petits boulots.

La Beatlemania

La création des Beatles en 1960, annonce l’épiphanie d’une culture jeune marquée par le divertissement, les loisirs et particulièrement la musique, l’imitation des modèles jusque dans le look capillaire et vestimentaire. L’explosion des ventes de postes de télévision et du transistor amplifient le mouvement en même temps qu’une société plus libérale et plus ouverte, parfois anticonformiste, rend plus obsolètes les valeurs traditionnelles de l’effort et de la méritocratie. Leur consommation de drogues interdites (cannabis puis LSD) qu’ils médiatisent dans leurs chansons fascine leurs fans, renforce leur aura et contribue à creuser le fossé entre les générations. La « Beatlemania » va trouver sa traduction dans la presse jeunesse comme le montre en France le phénomène « Salut les Copains ».

Salut les copains et sa progéniture

On peut considérer l’émission de radio et le magazine Salut les Copains comme l’emblème de la génération yéyé. Lancée le 19 octobre 1959 sur les ondes d’Europe n°1 par deux amateurs de jazz, Frank Ténot et Daniel Filipacchi, l’émission, dont le nom s’inspire d’une chanson de Gilbert Bécaud, connait immédiatement un succès démultiplié par le bouche à oreille. Le ton est décontracté, on tutoie les vedettes dont on matraque les tubes: Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Sheila, Dick Rivers, Françoise Hardy, tandis que les jingles publicitaires qui profitent de cette vague consommatrice se multiplient.

Ce succès est relayé rapidement par la presse teenagers qui en constitue, pour ainsi dire, le produit dérivé. En 1962, le magazine Salut les Copains (S.L.C.) fait son apparition dans les kiosques, piloté par le même duo avec le renfort du photographe Jean-Marie Périer qui réunit le 12 avril 1966 toutes les stars de l’époque pour un poster double page, la « photo du siècle ». Le jour même du lancement, 100 000 exemplaires sont vendus. A son apogée le magazine dépasse le million d’exemplaires. En 1969, l’émission quitte les ondes d’Europe n° 1, et bien que le magazine reste en vente dans les kiosques jusqu’en 2006, son audience ne cesse de décroître.

Pour les filles, la même équipe lance en 1964 Mademoiselle Age Tendre (M.A.T.), titre emprunté à une autre chanson de Bécaud et à une émission télévisée d’Albert Raisner. Elle se veut le pendant féminin de Salut les Copains avec des rubriques spécifiques pour les jeunes filles. Les lectrices de l’époque se souviennent de la rubrique « sexologie » qui à défaut d’images ne craint pas de recourir à des précisions anatomiques auxquelles elles n’étaient pas habituées. Le magazine disparait en 1974.

Le repositionnement de la presse jeunesse

Le succès de Salut les Copains entraîne une modification des titres et des contenus en particulier dans la presse d’inspiration chrétienne. Certaines publications comme Rallye-Jeunesse, lancé le premier avril 1959 par la Maison de la Bonne Presse, les mouvements d’action catholique et les Scouts et Guides de France avaient déjà entrepris leur mutation : mettre l’accent sur les aspects positifs des valeurs du monde moderne, donner la parole aux jeunes, favoriser le dialogue avec les adultes. Ce mensuel qui ambitionnait de s’adresser à tous les jeunes de 15 à 18 ans, victime de son orientation religieuse se transforme en 1966 en Club-inter qui disparait en 1970.

De même, Bayard a laissé sa place en 1962 au mensuel Record, soutenu par la maison Dargaud et des mouvements de jeunesse catholique et conçu comme un véritable magazine d’actualité et de réflexion avec une vente de 180 000 exemplaires au moment du lancement. Celle-ci tombe rapidement à 70 000 exemplaires en 1975. Devenu bimensuel sous le nom de Record-Dossiers il disparaît rapidement. Même fin de parcours pour Hello lancé en 1962, remplacé par Formidable en 1965 et qui cesse de paraître en 1970, comme le reconnaît sa direction, « du fait de la désaffection des lecteurs après les évènements de mai 28 et la remise en cause d’un certain style de vie tourné vers le confort, le gadget, le yé-yé ».

En 1963 le vénérable Cœurs Vaillants se transforme en J2 Jeunes pour les 12-14 ans, tandis que sa petite sœur Ames Vaillantes devient J2 Magazine avec des pages communes aux deux publications qui traitent de l’actualité, des loisirs, du sport, du cinéma. Ils perdent tous deux la moitié de leur lectorat en quelques années. J2 Jeunes devient Formule 1 en 1970 et Ames Vaillantes, Djin. Jusqu’à ce que Fleurus Presse prenne en 1981 la décision de fondre ces deux magazines en un seul pour garçons et filles, le bimensuel Triolo.

La presse dite yéyé tente de capter l’attention des quelque six millions d’adolescents acheteurs potentiels. De nombreux magazines apparaissent et disparaissent aussi vite : Disco-Revue, Tilt, Nous les Jeunes, Fan, Bande à Part, Mademoiselle, Michel Sardou (MS) Magazine, Extra, Spécial Vedette, en dépit des posters géants des vedettes de la chanson ou du spectacle, et des transferts par décalcomanie pour les tee-shirts qu’ils proposent. En 1971, Hit du groupe Week-End en association avec RTL atteint 870 000 exemplaires lors de son premier tirage. Podium racheté à Michel Lafon par Claude François qui met la publication au service de sa carrière, frôle les 400 000 exemplaires mais survit mal à la mort du chanteur en 1978. Les deux fusionnent en 1981.

Pour les fans de musique plus âgés, le mensuel Best né en 1968, qui prend la suite de Disco Revue et s’intéresse à la fois au rock, au blues, à la soul et à la pop music entre en concurrence avec Rock et Folk (1966) qui se veut le mentor du rock en multipliant les reportages sur les Who, les Rolling Stones, David Bowie et Led Zeppelin. Ils vont bénéficier des émissions télévisées « Chorus » puis « Les enfants du Rock » qui touchent le grand public. A la fin des années 70, ils atteignent des tirages de 120 000 à 180 000 exemplaires en récupérant une partie de la clientèle jeune qui a pris de l’âge.

L’aventure de Nous les garçons et les filles - titre démarqué d’un succès de Françoise Hardy - est assez étonnante. Ce mensuel créé par le Parti Communiste en 1963 et qui dit avoir atteint les 100 000 exemplaires vendus, ne veut ni renoncer à l’influence qu’il exerce sur une partie du public jeune, notamment grâce aux poèmes d’Aragon chantés par Jean Ferrat, ni rester à l’écart de la vague yéyé. Alors que les valeurs de cette jeunesse - individualisme, recherche du plaisir, goût pour la musique américaine - sont aux antipodes de celles d’un parti communiste toujours ancré sur la lutte des classes, le magazine cherche un équilibre difficile, à la remorque de S.L.C. pour les vedettes yéyé tout en militant pour le protest song de Bob Dylan et de Joan Baez et contre la guerre du Vietnam. Récusé par une partie des plus vieux adhérents et peu en phase avec les bouillonnements de mai 68 et la nébuleuse maoïste, il cesse sa parution en 1970.

A lire aussi : 1914-1918 : la transformation des journaux de jeunesse et la mobilisation des héros de l’enfance pendant la Grande Guerre

Extrait du livre de Jean-Paul Gourévitch, « Panorama illustré des journaux de jeunesse 1770-2020 », publié aux éditions SPM

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