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Un jeune met un masque pour se protéger lors de la pandémie de Covid-19 avant d'entrer à l'école.
Un jeune met un masque pour se protéger lors de la pandémie de Covid-19 avant d'entrer à l'école.
©THOMAS SAMSON / AFP

Détresse psychologique

Suicides d’ados en chute pendant les confinements, et en très fort rebond au retour en classe : tentative d’explication

Le nombre de suicides de jeunes âgés de 12 à 18 ans aurait explosé aux Etats-Unis après les confinements décidés lors de la crise du Covid, selon une étude du National Bureau of Economic Research.

Xavier Briffault

Xavier Briffault

Chargé de recherche au CNRS (INSHSSection 35).
Habilité à diriger des recherches (HDR).

Membre du conseil de laboratoire du CERMES3.
Membre du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Commission Spécialisée Prévention, Education et Promotion de la Santé.
Expert auprès de la HAS, de l’Agence de la Biomédecine, de la MILDT, de l’ANR, d’Universcience.

Chargé de cours à l’Université Paris V Paris Descartes, à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis. 

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Atlantico : Aux Etats-Unis, le nombre de suicides de jeunes âgés de 12 à 18 ans aurait explosé à la fin des confinements décidés lors de la crise du Covid, selon une étude du National Bureau of Economic Research, "In-Person Schooling and Youth Suicide: Evidence from School Calendars and Pandemic School Closures". Comment expliquer ce phénomène ?

Xavier Briffault : Le rapport que vous mentionnez (« working paper ») développe une hypothèse selon laquelle l’école serait suicidogène. Il s’appuie sur l’occurrence des confinements et de la pandémie pour observer davantage de suicides après le retour des enfants à l'école en présentiel. Il faut évoquer la présence d’armes dans les écoles et le danger des tueries de masse aux Etats-Unis. Et il faut voir qui récupère l'interprétation assez particulière de ce constat : ce sont des groupes qui militent pour la suppression de l’école publique et l'éducation à domicile. Si même les analyses proposées par ce rapport sont véritablement crédibles, il s'agit d'un contexte purement américain, qui ne me paraît pas transposable à la France.

Que peut-on en dire pour la France ?

En France, plusieurs études ont été publiées, dont l’étude Cosames du CN2R. L'étude montre que les confinements et autres restrictions liées aux politiques anti-Covid ont pu engendrer chez les jeunes des syndromes de stress post-traumatique (PTSD). Cette manière de considérer le problème est assez nouvelle. En général, on parle de PTSD quand les personnes font face directement face à un risque mortel, soit pour eux soit pour autrui.

Or là, les résultats sont très inquiétants : en temps normal, cela concerne un faible pourcentage de la population, mais les auteurs de l’étude observent que pendant le premier confinement, le stress aigu était à une prévalence de 20% chez les jeunes, constant après un mois et que la prévalence du PTSD monte à 30% après quinze mois. C'est un trouble grave, dont les symptômes peuvent être envahissants : réminiscences, flashs, cauchemars, états de détresse intenses, altération grave de l’humeur (anxiété, dépression).

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C'est donc à ces restrictions qu'on peut imputer les dégradations de santé mentale chez les jeunes, et l'augmentation concomitante des comportements suicidaires, et pas au retour à l'école Le lien social est très protecteur, et l’école est évidemment un facteur de lien social. L’absence d’éducation et d’école est au contraire un facteur de dégradation sociale. Les enfants, adolescents, et étudiants, avant le retour à l’école, étaient enfermés chez eux et privés de perspectives d'avenir. Comment penser que cela a pu leur être bénéfique...

Est-ce la faute des décisions prises pendant la crise sanitaire ou est-ce un simple retour au niveau d’avant-Covid ?

Il y a eu deux parties que l’on peut distinguer dans la crise sanitaire. Dans un premier temps, il y a une sorte de resserrement des liens sociaux, qui a permis de se fédérer autour d'un risque perçu comme exogène et ubiquitaire (le virus). Ceci est plutôt protecteur pour la santé mentale, dans la mesure où les sacrifices sont compris comme ayant un sens et une efficacité. Le confinement a par ailleurs généré une sidération, une suspension émotionnelle. Tout le monde supposait que cela n’allait pas durer longtemps. Or cela ne s’est pas arrêté. D'un état de stress aigu avec une mobilisation potentielle dans une action efficace, on passe alors à un état de stress chronique, avec suppression de tous les soutiens sociaux (écoles, universités, loisirs, amis) et un état d'impuissance et d'absurdité.

Cela a eu des conséquences très graves chez les jeunes. L'étude du CN2R montre que les facteurs liés aux confinements et restrictions sont autant traumatogènes que le Covid lui-même. Chez les jeunes victimes de stress post-traumatique, 50% déclarent que la fermeture des écoles et des universités est un traumatisme pour eux. Les nouvelles sur l’épidémie venant des médias étaient traumatogènes pour 45% des jeunes. L’idée même du confinement est considérée comme traumatogène pour 80% de ceux qui ont connu des symptômes de stress post-traumatique.

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Wathelet, Marielle, Thomas Fovet, Améliane Jousset, Stéphane Duhem, Enguerrand Habran, Mathilde Horn, Christophe Debien, Charles Edouard Notredame, Thierry Baubet, Guillaume Vaiva, and Fabien D’Hondt. 2021. “Prevalence of and Factors Associated with Post-Traumatic Stress Disorder among French University Students 1 Month after the COVID-19 Lockdown.” Translational Psychiatry 11(1).

Wathelet, Marielle, Mathilde Horn, Coralie Creupelandt, Thomas Fovet, Thierry Baubet, Enguerrand Habran, Niels Martignène, Guillaume Vaiva, and Fabien D’Hondt. 2022. “Mental Health Symptoms of University Students 15 Months After the Onset of the COVID-19 Pandemic in France.” JAMA Network Open 5(12):e2249342

Trois ans après le début de la crise sanitaire, les suicides sont-ils toujours aussi élevés ?

Ce sont surtout les conduite suicidaires (tentatives et pensées suicidaires) qui augmentent et c’est essentiellement lié à cette crise sanitaire et à sa gestion qui n'a tenu aucun compte des conséquences des politiques sur la santé mentale des populations, en particulier celle des jeunes. Dans un article d’Arnaud Pagnol intitulé « Quelle dette morale pour une jeunesse confinée ? L’avenir en danger », il est rappelé l’historique de cette évolution. Dès le début de la crise sanitaire, tous les spécialistes de la santé mentale ont annoncé que cela aurait des conséquences graves en matière de santé mentale. La mise en place de « Mon psy », censée pallier ces graves conséquences, n'est absolument pas à la hauteur du problème. 62% des jeunes entre 18 et 24 ans ont eu des pensées suicidaires en 2022. Et surtout, il y a  un certain silence autour de ce phénomène.

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Les élites politiques ont-elles pris la mesure du phénomène ?

Non. Comme le dit Arnaud Pagnol, la jeunesse a été sacrifiée pour des motifs absurdes car ce sacrifice n'était pas nécessaire, ni même utile. Il fallait essentiellement protéger les personnes à risque de mourir ou de présenter des formes graves du Covid, et l'immense majorité des jeunes n'entraient pas dans cette catégorie. C'est une erreur de positionnement initiale qui peut expliquer ce désastre. Avoir cadré le problème comme un état "de guerre", a engendré cette logique sacrificielle dans laquelle, comme dans toutes les guerres, ce sont les jeunes qu'on envoie au désastre.

De façon générale, la santé mentale n'est pas considérée comme un élément fondamental des politiques. Pourtant, la psychiatrie est le premier poste de dépenses de l’Assurance maladie en France, et la dépression était à elle seule l'une des principales charges de morbi-mortalité dans les pays industrialisés avant même la période Covid. Sa prévalence a augmenté depuis lors à un niveau jamais observé depuis qu'existent des études d'épidémiologie psychiatrique. Il faut absolument prendre la mesure du phénomène et mettre en oeuvre de stratégies efficaces pour y remédier, car les conséquences à redouter sont majeures, et risquent de l'être de plus en plus, tant pour la santé des populations que pour le fonctionnement même des sociétés, car les troubles mentaux se chronicisent vite, se soignent mal, et ont des conséquences extrêmement délétères pour le fonctionnement des personnes qui en souffrent.

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