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Emmanuel Macron lors des cérémonies marquant la victoire contre les nazis et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Paris, le 8 mai 2022.
Emmanuel Macron lors des cérémonies marquant la victoire contre les nazis et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Paris, le 8 mai 2022.
©CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP

Redéfinition du paysage politique

Statu quo contre rébellion radicale : et le piège du nouveau monde macronien se referma méchamment sur la France

Alors que l'élection présidentielle a redéfini le paysage politique français en permettant l'émergence de trois blocs et que les partis traditionnels ont été balayés, quels sont les dangers de l'existence d'un unique parti '"raisonnable" ?

Benjamin Morel

Benjamin Morel

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas.

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Atlantico : Comme l'a montré je résultat de la présidentielle, trois blocs ont émergé, l'extrême droite, l'extrême gauche et le centre incarné par Macron. Les partis traditionnels ont été balayés. Emmanuel Macron enregistre des ralliements de LR comme du PS. Quels sont les dangers de l'existence d'un seul parti "raisonnable", attrape tout ? 

Benjamin Morel : Ce n’est pas tant une question de seul parti « raisonnable » qu’un problème de structuration de l’espace politique. Nos institutions sont faites et pensées pour articuler un système politique bipolaire droite/gauche. Avec un jeu d’alliance stable à gauche comme à droite, une alternance était possible. Or la tripolarisation de la vie politique rend les choses beaucoup plus complexes. Elle introduit une domination structurelle du centre. Si LREM se retrouve contre la gauche, elle peut compter sur les voix de la droite. Si Renaissance se retrouve contre la droite, elle peut compter sur les voix de la gauche. Par la magie du mode de scrutin majoritaire à deux tours, vous avez ainsi une minorité de l’électorat (environ 25% des votants) qui se trouve disposer d’une rente de situation lui offrant, par la simple magie du mode de scrutin, 60% des députés. Cela ne peut durer longtemps sans transformer un peu plus le pays en cocotte minute. Admettons que ce que prévoient aujourd’hui les enquêtes d’opinion s’avère… même si sur ces législatives les projections que l’on présente sont totalement fantaisistes. Nous aurions donc une gauche entre 30 et 35%, Ensemble à 25% et le RN entre 20 et 25%. Ensemble obtiendrait trois quarts des sièges. Allez expliquer en pleine crise économique, à un pays, déjà, en pleine rupture démocratique, qu’il est représenté.

On jouera aux consultations, mais l’on consultera qui ? Les partenaires sociaux ? Les syndicats ne sont plus représentatifs et leur légitimité a été sapée par 30 ans de défaites sociales. Les collectivités territoriales ? La participation a été de 35% aux dernières régionales, et ne se sont déplacés que les électeurs centristes. Les élus LREM iront donc prendre le pouls du « pays réel » élu par les mêmes 30% d’électeurs qu’eux-mêmes, mais qui avait, lors de ces élections, préféré revenir à leurs premiers amours en votant PS ou LR… Et on s’étonnera le lendemain de trouver du monde sur les ronds-points. 

Qui ou quoi peut incarner une figure ou une forme d'opposition crédible, franche sans être extrême ? Comment peut-elle ou non advenir ? 

Déjà, il faut sortir de la stratégie du Castor qui, justement, au nom de la « raison » rend toute alternance impossible. On connaissait les castors de gauche qui faisait barrage en votant Macron contre Marine Le Pen. On connaît maintenant le castor de droite qui ira voter LREM pour faire barrage à la NUPES… Le plus drôle, c’est que les castors de droite d’aujourd’hui dénonçaient avec virulence le castorisme de gauche hier. La dérive de notre système politique vers le parti unique n’est pas le fait des 25% d’électeurs centristes qui jouissent d’une rente de situation, mais des 75% de castors qui la leur servent. 

Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur la radicalité. Le programme du RN d’aujourd’hui semblerait bien timoré au RPR d’il y a trente ans. Si c’est le fait que le RN comporte en son sein d’immonde antieuropéens… il aurait fallu, au nom de la raison, faire obstacle à Chirac en 1995 qui comprenait parmi ses soutiens l’obscur Philippe Séguin. Idem à gauche. La NUPES est infréquentable, car elle n’est pas assez pro-européenne. Mais il y a toujours eu une frange eurosceptique au sein même du PS. Elle comporterait des candidats peu clairs avec l’idée républicaine. Mais qui s’indignerait d’un accord avec EELV ? Pourtant ce parti est bien plus ambigu sur la République que LFI. Après avoir fait barrage à Chirac en 1995, il aurait donc était nécessaire de retourner les bûchettes contre la terrible gauche plurielle en 1997. Et encore, si l’on parle de radicalité du programme c’est plus que des bûchettes qu’il aurait fallu utiliser vingt ans plus tôt … il faut lire le programme de 1981 du Parti socialiste. On y parlait rupture avec le capitalisme. Il y a le lyrisme des programmes, et la réalité de la gestion une fois arrivée au pouvoir. Quant au rapport à la Russie et à l’OTAN… Comment les Français ont-ils pu élire ce de Gaulle ayant quitté le commandement intégré... je ne parle même pas du programme commun signé avec un parti prenant directement ses ordres de Moscou ! Bref, si l’on appliquait les critères actuels, notre vie politique n’aurait connu d’alternance depuis 1958 qu’entre les Républicains indépendants et l’UDF… Heureusement que LREM a pensé à changer de nom. 

Si la seule option au statu quo technocratique d’Emmanuel Macron est une rébellion radicale contre le système, quels sont les risques ?  

 Justement, si l’on continue à bloquer le système en considérant qu’un seul choix est possible, on va vers un effondrement général du système. Il y a trois solutions. Soit le système s’ouvre, ce qui implique de recérébrer les castors. On ne peut pas demander cela à l’actuelle majorité qui vit de cette rente et aurait tort de s’en priver. C’est le débat public qui doit évoluer. L’autre solution est de faire évoluer nos institutions, notamment en instaurant une proportionnelle intégrale comme elle existe dans tous les pays d’Europe, sauf en France et en Grande-Bretagne. La troisième solution, celle retenue pour l’instant, est de mettre un couvercle sur la cocotte minute et d’attendre qu’elle explose. Gérer une crise économique, sociale et sanitaire avec un gouvernement s’appuyant sur 25% des électeurs sans perspective sérieuse d’alternance est à peu près aussi prudent que de laisser un enfant jouer avec des allumettes à côté d’une fuite de gaz. 

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