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SOS leader compétent : mais comment expliquer l’apparent désert politique français ?
©LIONEL BONAVENTURE / POOL / AFP

Classe politique

SOS leader compétent : mais comment expliquer l’apparent désert politique français ?

Les Français sont les plus insatisfaits d’Europe de leurs dirigeants. La majorité se disloque avec la création d’un nouveau groupe parlementaire. Et pourtant aucune figure, ni aucun parti ne semble s’imposer comme une alternative évidente. Rarement dans l’histoire a-t-on été confronté à une situation similaire. Pourquoi les partis semblent-ils en panne ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico.fr : Les Français sont les plus insatisfaits d’Europe et la majorité se disloque avec la création d’un nouveau groupe parlementaire. Pourquoi aucune figure ni aucun parti semble s’imposer comme une alternative évidente ?

Christophe Bouillaud : La première raison est que la société française, et donc sa représentation politique, est de plus en plus diversifiée dans ses contraintes et ses aspirations. Beaucoup de sociétés occidentales voient ainsi leur représentation politique se diversifier. Les pays où seuls deux, trois ou quatre partis représentent la plupart des gens sont de plus en plus rares, et la France n’échappe pas  à cette tendance lourde à l’accentuation du pluralisme de nos systèmes partisans. Cette diversification des aspirations et donc des partis implique qu’il va être de plus en plus difficile pour un parti donné de rassembler une part très significative de l’électorat, et que ce rassemblement dépend largement du charisme d’un leader capable de parler à plus d’électeurs qui ceux spontanément convaincu par le discours habituel du dit parti. 

La seconde raison est que notre système électoral majoritaire à deux tours pour les principales élections représente de fait une prime aux partis installés (PS et héritiers de la droite républicaine) et à leurs alliés et empêche l’émergence normale de nouveaux partis. Il suffit   de constater à quel point l’extrême-droite et les écologistes ont eu du mal depuis les années 1970 à se constituer des groupes de parlementaires. Dans les pays avec scrutin proportionnel, c’est beaucoup plus simple pour un parti nouveau de mûrir en quelques années à travers ses parlementaires s’aguerrissant dans l’opposition parlementaire, et donc ensuite de conquérir le pouvoir ou d’y participer. Nous serions un pays avec un scrutin proportionnel, le RN/FN aurait son groupe à la Chambre des députés depuis deux décennies et aurait eu donc les moyens de monter en gamme dans sa critique des pouvoirs en place. Il suffit pour s’en convaincre de voir l’usage que fait la France insoumise de son petit groupe parlementaire depuis 2017. 

A l’inverse, grâce aux miracles du scrutin majoritaire, surtout avec le quinquennat, nous avons un parti majoritaire, LREM, dont la classe politique est faite d’amateurs revendiqués. Certes, les lois sont votées sans faillir, mais le parlementaires LREM sont à juste titre qualifiés de « playmobils » par leurs opposants : ils ne sont vraiment que des pièces dans un jeu qui les dépasse totalement. 

La troisième raison, qui tient là des circonstances particulières du moment, tient au fait qu’aucun des partis installés de longue date dans le paysage politique n’a actuellement à sa tête un leader faisant preuve de ce charisme qui lui permet de dépasser le pré carré de son électorat le plus identitaire. Tous les leaders ont par ailleurs conquis la tête de leur parti par défaut, suite à des défaites. Le PS est dirigé par un Olivier Faure qui semble incapable de dépasser son statut de troisième couteau au sein de l’ancienne structure de pouvoir du PS et d’imposer une rupture absolue avec le « hollandisme », et donc le « macronisme ». Les Républicains sont dirigés par un Christian Jacob, lui aussi arrivé là faute de mieux. EELV se sont choisi un leader qui était un peu le seul possible après des multiples défections depuis 2012. Parmi les autres partis perdants des dernières années, le Rassemblement National, malgré son changement de nom, reste toujours lié à la famille Le Pen, ce qui constitue une garantie de sérieux pour certains électeurs et un repoussoir absolu pour d’autres. L’extrême droite française n’a pour l’instant pas pu se donner un autre leadership. Quant à la France insoumise, son leader Jean-Luc Mélenchon est retombé de fait dans l’ornière de la gauche radicale qu’il voulait éviter au départ. 

En outre, le seul parti qui dispose d’un leader ayant clairement une stratégie d’élargissement de la base électorale n’est autre que les écologistes d’EELV, avec Yannick Jadot, dont la ligne semble se distinguer de plus en plus du parti lui-même en ouvrant de plus en plus au centre. Le retour de Nicolas Hulot, bien plus populaire que lui, complique cependant son jeu, qui parait, par ailleurs, peu cohérent avec la cohérence écologique et sociale dont il se réclame. 

Quatrièmement, il me semble que plus généralement tous nos aspirants leaders n’ont pas bien compris que les règles du jeu politique ont un peu changé avec Internet et les réseaux sociaux. Il n’y a pas que les écrits qui restent, mais aussi les paroles. Pensons à l’impact sur l’image de Jean-Luc Mélenchon de sa réaction à la perquisition des locaux de son parti. Plus généralement, l’incohérence des uns et des autres au cours du temps, d’un temps bref en réalité, finit par dégouter rapidement les électeurs de telle ou telle personnalité. 

La crise de 2008 a-t-elle laissé l’Occident dans un désert politique faute d’avoir pu penser le choc politique de confiance dans le capitalisme financier ? 

Non, je ne crois pas à cette thèse. Depuis 2008, de nombreuses propositions politiques ont vu le jour. La plus étonnante est sans doute celle représentée par Donald Trump. On ne peut pas dire qu’il ait pensé cette crise du capitalisme financier, mais il en a profité pour s’imposer en critiquant certaines de ses conséquences négatives sur le peuple américain sans jamais l’attaquer à la racine, bien au contraire. Pour Trump devenu Président, les indices boursiers ont représenté la boussole principale de sa Présidence. 

De même, la trajectoire politique de Boris Johnson ne correspond pas à une critique du capitalisme financier, mais à une redéfinition de l’identité des Conservateurs britanniques vers un nationalisme conservateur et europhobe aux limites de la xénophobie. 

Et ailleurs, la crise de 2008 n’a pas provoqué non plus à terme un désert politique. Par contre, il est vrai que nulle part ne s’est imposé durablement une force politique ou une alliance de forces politiques vraiment résolue à en finir avec le capitalisme financier. 

Au regard de l’histoire de France et des différents remous qui ont secoué la IIIe et IVe République en 1940 et 1958, pourrons-nous voir émerger de nouvelles personnalités politiques ? 

Bien sûr. Cela serait vraiment très étonnant que dans les épreuves qui viennent de nouvelles personnalités n’émergent pas. N’allons pas supposer que nos contemporains sont par nature tous plus déficients que leurs ancêtres.  Les hommes et les femmes politiques en sont d’ailleurs bien conscients : il suffit de voir à quel point les différents prétendants au leadership de la droite, présidents de Région, Laurent Wauquiez, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, rivalisent d’initiatives pour apparaitre comme ayant été à la hauteur de cette crise sanitaire. 

Au sein même du pouvoir actuel, il n’est pas très difficile de constater qu’il y a des personnalités moins médiocres que d’autres. La nouveauté – si l’on peut dire -, c’est que la personne qui doit gérer dans l’immédiat les progressions de carrière des uns et des autres, à savoir le Président de la République en titre, Emmanuel Macron, semble incapable de tirer les conséquences de la nullité de certains de ses ministres. C’est plutôt rare dans l’histoire de France d’avoir un chef aussi longtemps loyal envers des fidèles d’évidence incompétents, comme la porte-parole du gouvernement ou le ministre de l’Education nationale pour ne citer que les cas les moins litigieux en la matière. 

Faute de partis ayant su penser les défis de la mondialisation, les partis sont-ils devenus des structures mortes sans réels militants ? Où sont-ils donc partis ?

A mon avis, c’est un peu faire insulte aux partis que de les accuser de ne pas avoir pensé les défis de la mondialisation. Ils ont tous un discours à ce sujet.  Ces discours vont de l’ouverture à la fermeture, de l’espoir à la crainte. Qu’il soit pertinent ou qu’il ne le soit pas est un autre problème. Ce n’est pas cela – une absence de discours sur la mondialisation - en tout cas qui va éloigner les militants. 

Tout d’abord, il faut comprendre que les militants existent toujours, mais qu’ils ont bien moins utiles à un parti en 2020 qu’en 1950. En effet, aujourd’hui, un parti existe nationalement au moins d’abord et avant tout à travers un leader et une équipe de communicants. Le cas de LREM est extrême mais typique d’une évolution de tous les grands partis, puisque les militants ne sont là que des « followers » d’un leader. Ils ne déterminent en rien la ligne du parti. En fait, les dirigeants de partis aspirant au pouvoir se passeraient volontiers de militants, ces gêneurs qui défendent des idées invendables au plus grand nombre des électeurs alors que leurs chefs ne veulent souvent que le pouvoir et ses joies ce qui suppose bien sûr de ne pas effaroucher l’électeur médian. 

Ensuite, il faut aussi bien voir que les partis français offrent à leurs adhérents ordinaires, ceux qui ne souhaitent pas faire une carrière politique proprement dit, peu de satisfactions démocratiques ou simplement en terme de sociabilité. La base pèse en effet très peu sur les grands choix stratégiques du sommet du parti, et la possibilité d’une sociabilité militante est finalement concurrencée par des tas d’autres offres en la matière. En réalité, les gens qui veulent s’engager trouveront plus facilement leur voie dans la vie associative, où ils trouveront à la fois un engagement simple et clair sur un changement précis de la société,  et la possibilité de rencontrer régulièrement des gens qui pensent comme eux. Il y a en plus un contraste saisissant en France entre la légitimité sociale d’un engagement associatif et la relative mauvaise image de l’engagement partisan, ce qui va décourager les meilleures volontés. 

De fait, un parti ou une coalition de partis n’arrivera à se redynamiser que s’il puise dans cette énergie militante associative, ce qu’a fait d’ailleurs LREM pour partie en 2017, mais de manière pour le coup purement instrumentale – pratique qui n’est pas sans expliquer ses difficultés actuelles. 

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