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Mahmoud Abbas.
Mahmoud Abbas.
©ABBAS MOMANI / AFP

Sur un malentendu, ça peut marcher

Sommet franco-palestinien : les trois défis de la France pour garder un rôle dans la région

Le 10 septembre, un sommet franco-palestinien organisé à Matignon réunit le Premier ministre Manuel Valls et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Pourtant, les négociations de paix au Proche-Orient semblent bloquées.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Quels seront les enjeux du sommet franco-palestinien organisé le 10 septembre à Matignon entre le Premier ministre Manuel Valls et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas ?

Frédéric Encel :  Manuel Valls a raison d'accueillir à Matignon ce sommet, sachant que c'est une première de ce type d'une part, que le processus de paix est au point mort d'autre part, enfin qu'il s'est toujours intéressé de près au Proche-Orient. Cela dit, il s'agit modestement selon moi de poursuivre et d'accroître les efforts diplomatiques français en faveur d'une reprise du dialogue, et non de se substituer aux protagonistes eux-mêmes.

Mahmoud Abbas aurait l'intention d'abroger les accords d'Oslo, considérant qu'Israël ne respecte pas les engagements pris, notamment le fait de permettre la création d'un état palestinien. John Kerry, le secrétaire d'Etat américain, a échoué en avril 2014 à concilier les positions israélienne et palestinienne après 9 mois de négociations tendues. Enfin, aussi longtemps qu'Israël aura Netanyahou à la tête du gouvernement, n'est-ce pas illusoire de penser qu'une négociation de paix est possible ?

A court terme, hélas, il n'y a aucun espoir de reprise des pourparlers, tant est large le fossé entre les revendications des deux camps. En outre, vous le suggérez fort bien, l'actuelle coalition nationaliste au pouvoir en Israël n'est pas favorable à la création d'un Etat palestinien, et Mahmoud Abbas, lui, se retrouve face à un Hamas toujours félon et jouant la politique du pire. Par ailleurs le président palestinien est "oublié" d'un monde arabe à la fois en pleine déliquescence et obnubilé par la montée en puissance de l'Iran. Quant à l'administration Obama, elle vit ses derniers mois de véritable influence potentielle... Dans ces conditions défavorables, il va falloir s'armer encore de patience, je le crains.

La 70ème session de l'Assemblée générale de l'ONU va s'ouvrir le 15 septembre. Une réunion du Quartet (Etats-Unis, Europe, Russie et ONU) est prévue, à laquelle quatre Etats de la région se joindront : Egypte, Arabie saoudite et Jordanie. Ces puissances en présence ont-elles évolué dans leurs positions ?

Voilà de longues années que j'affirme que les régimes arabes se moquent des Palestiniens. Au mieux, pour les modérés (Maroc, Jordanie...), ils proposent de temps à autre un cadre de négociations et une intermédiation raisonnable, et au pire, pour les dogmatiques (Irak, Syrie, Libye naguère, Algérie et Soudan encore aujourd'hui), ils jettent de l'huile sur le feu, ne soutenant que les fanatiques chez leurs "protégés" palestiniens. Mais dans presque tous les cas, il s'agit surtout de se servir de la cause palestinienne comme d'un objet à usage interne, pour mieux maintenir la pression répressive à l'intérieur de leurs propres frontières. Du reste, Obama ne s'y était pas trompé dans son discours historique du Caire de 2009.
Et regardez à quel point la cruelle répression d'Assad sur le camp palestinien de Yarmouk, à Damas, avec ses milliers de victimes civiles, a laissé les soit-disant "frères arabes" de marbre, tout comme les patentés militants pro-palestiniens en Occident ! Aujourd'hui, l'indifférence atteint des sommets car la Ligue arabe est ultra divisée, affaiblie, plusieurs de ses membres étant littéralement effondrés (Libye, Yémen, Irak, Somalie, etc.).
Pour ce qui est des Etats que vous citez, je dirais qu'ils peuvent peut-être jouer en effet un rôle de conciliateur : l'Egypte (dont le blocus sur Gaza est bien plus dur que celui d'Israël), cherche à soutenir l'Autorité palestinienne et un processus de paix avec l'Etat juif pour affaiblir le Hamas islamiste ; l'Arabie saoudite est effrayée de sa propre créature théologique islamiste radicale et par l'éloignement de son grand protecteur américain ; et la modeste Jordanie dirigée par les Hachémites modérés a toujours été favorable à l'apaisement.  

Un certain nombre de pays européens ont récemment officialisé, via leurs parlements, leur reconnaissance de l'Etat palestinien. En réaction, Israël a marqué sa vive désapprobation. De ce point de vue, où en est la France ? Pourquoi cette reconnaissance n'a pas eu lieu plus tôt, et en quoi peut-elle aider, ou au contraire braquer Israël, et donc bloquer la reprise du processus de paix? 

Deux aspects : l'un juridique, l'autre politique. En droit, la France ne reconnaît que des Etats dotés réellement des attributs de la souveraineté sur un territoire et une populations cohérents, ce qui n'est pas le cas de l'Autorité palestinienne seulement autonome et sur certaines zones de Cisjordanie uniquement. En matière de politique proche-orientale, Paris privilégie la discussion et un processus multilatéral aux faits accomplis et autres proclamations inopérantes et pouvant heurter l'un ou l'autre des protagonistes. J'ajoute que le Royaume-Uni est à peu près sur cette position équilibrée. Cela étant, la France a tout de même voté pour l'adhésion de la Palestine à l'Unesco et s'est toujours clairement prononcée en faveur d'un Etat palestinien indépendant aux côtés d'Israël. En revanche, plusieurs Etats européens sont sur une ligne plus pro-israélienne (ex : République tchèque), ou plus pro-palestinienne (ex : Belgique). N'oublions pas en outre que ce sont aux organes exécutifs et non à ceux législatifs qu'il revient en principe de mener des initiatives de politique extérieure, surtout lorsqu'elles sont lourdes de sens.

Quel avenir au Proche-Orient sans Mahmoud Abbas?

Sombre.Son départ est une mauvaise nouvelle car il aura été un vrai partenaire crédible lors des différents processus de pourparlers, en 2007 et en 2009 notamment, et aurait dû être celui de Netanyahou à l'heure actuelle. A courte échéance, cela va affaiblir encore non seulement l'Autorité palestinienne mais les chances de reprise des négociations. Néanmoins, les grandes tendances, les contextes géopolitiques, les mouvements politiques et sociétaux de fond dépassent le plus souvent les personnalités. Je veux dire par là que je reste confiant ; après tout, en 1978 et en 1994, des traités de paix furent signés - et sont respectés depuis - entre Israël et ses voisins arabes égyptiens puis jordaniens. Sans doute le face à face israélo-palestinien est-il plus complexe, mais rien n'impose de croire qu'il ne trouvera jamais d'issue pacifique.

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