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Elisabeth Borne arrive pour la première réunion hebdomadaire du nouveau cabinet au Palais présidentiel de l'Elysée à Paris, le 23 mai 2022.
Elisabeth Borne arrive pour la première réunion hebdomadaire du nouveau cabinet au Palais présidentiel de l'Elysée à Paris, le 23 mai 2022.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Mission impossible

Sauver le pouvoir d’achat par la loi, vraiment…?

Le gouvernement d’Élisabeth Borne s’est réuni pour son premier Conseil des ministres ce lundi 23 mai. Sa priorité est la protection du pouvoir d'achat, via un "projet de loi pouvoir d'achat".

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico : Trois jours après le dévoilement de la liste des ministres du gouvernement Borne, la Première ministre affiche la priorité de son équipe : la protection du pouvoir d’achat. Le gouvernement compte ainsi écrire et promulguer une loi « pouvoir d’achat » et faire peser le coût de l’inflation sur le budget de l’État. Peut-on vraiment sauver le pouvoir d’achat par la loi ?

Pierre Bentata : On peut agir sur le pouvoir d’achat par la loi, mais lutter structurellement contre le problème. Tout dépend si on veut éliminer le problème à court terme ou si notre souci c’est l’inflation forte et durable. Le gouvernement peut agir à très court terme pour limiter les pertes de pouvoir d’achat. Il peut permettre une compensation des hausses de prix, en donnant des chèques à la consommation, exonérations ou baisses d’impôts par exemple. Il peut même aller jusqu’à contraindre les prix ou pousser les entreprises à augmenter les salaires. Le problème avec cela, c’est qu’évidemment il faut essayer de faire quelque chose pour montrer qu’on prend la problématique du pouvoir d’achat en compte, surtout pour les plus précaires, mais il ne faut pas mettre en place des mesures qui renforceraient l’inflation comme pourraient l’être ces mesures. Bloquer les prix, c’est baisser la rentabilité des entreprises ce qui les force à créer de la rareté, donc produire moins et créer de l’inflation. Et concernant les salaires, si vous augmentez les salaires et donc la demande, en période d’inflation vous risquez de créer une boucle prix-salaire. Il vaudrait mieux au contraire s’attaquer aux causes. 

Quels sont les moyens les plus neutres économiquement et socialement, vraiment efficaces dans la situation actuelle, notamment pour les plus pauvres ?

La mesure la plus neutre serait de prendre une bonne décision à long terme qui aurait aussi un impact positif à court terme. La difficulté politique, c’est que la meilleure décision c’est de ne pas agir sur les consommateurs mais sur les entreprises. C’est par exemple le moment de baisser les impôts de production pour lui redonner du souffle, éventuellement en négociant des hausses de salaires temporaires simultanément. Il vaut mieux agir sur les entreprises que sur les consommateurs. Si politiquement c’est infaisable, il faut évidemment cibler les revenus les plus faibles mais surtout pas leur redonner du pouvoir d’achat qu’il puisse consommer n’importe comment. Il faut cibler les aides sur certaines consommations. Il ne faut pas stimuler une demande sans qu’elle soit ciblée car cela ne résoudrait pas le problème de l’inflation, mais le masquerait tout en le renforçant. 

Comment agir structurellement en faveur du pouvoir d’achat ?

Il faut revenir aux causes de l’inflation.  Elles sont multiples mais loin d’être principalement et uniquement liées à la crise ukrainienne. On communique là-dessus car c’est plus facile, mais la hausse des prix liée à la crise ukrainienne n’est pas encore arrivée. La hausse des prix va se poursuivre et s’amplifier. Donc il faut revenir aux vraies causes. Quelles sont-elles ? Nous avons fait marcher l’économie via un quoi qu’il en coûte mondial, cela a maintenu en vie des entreprises qui auraient dû mourir et permis à des gens de consommer alors qu’il n’y avait pas d’activité en face. Donc quand la machine est repartie, elle s’est grippée. Les carnets de commandes étaient remplis sans personne pour les honorer et une forte demande émanait des consommateurs. Donc le vrai problème c’est la planche à billets et la destruction des indicateurs économiques. Toute la difficulté, c’est que pour éviter cela maintenant et la récession très violente qui arrive, il est nécessaire d’abandonner l’idée de croissance. Cette dernière est artificielle et il faut la dégonfler. C’est difficile de le faire comprendre à la population. Pour cela le gouvernement doit diminuer sa dette. Il ne va pas non plus y avoir le choix de remonter que de remonter pour qu’ils veuillent dire à nouveau quelque chose, que les entreprises qui doivent disparaître disparaissent et que le marché se mette à fonctionner. Le problème est que tous les pays se sont comportés de la même manière. Les Français et les Européens n’y sont pour rien et attendent, logiquement, qu’on les aide. 

Est-ce qu’il faudrait agir sur les secteurs clés de manière structurelle, comme l’énergie ? 

On peut, mais la problématique aujourd’hui, pour des gouvernements qui font le pari d’une transition énergétique, c’est qu’ils font face à des objectifs contradictoires. On pourrait limiter la hausse des prix des énergies fossiles, ce qui limiterait les coûts de nombreux produits. Baisser les taxes, octroyer des subventions, etc. Sauf que faire ça, c’est repousser la transition énergétique. Donc il n’y a plus aucune bonne solution pour concilier les deux. 

Quelles solutions est-il possible d’explorer sur ce problème ? 

Il faut revenir sur une fiscalité des entreprises qui leur permet de produire davantage et d’augmenter les salaires. Redonner des marges de manœuvre, notamment pour former les plus précaires. Aujourd’hui, le niveau de formation est très faible car les entreprises ne peuvent pas assumer la formation pour tous comme on le leur demande, y compris les chômeurs.  Si on ne veut plus être dépendant des énergies fossiles, il faut accélérer l’innovation dans ces secteurs. Cela demande de créer un marché de venture capitalists, c’est-à-dire un marché du capital risque avec de vrais investisseurs qui viennent accompagner les startups. Ce n’est pas le cas car le système européen incite les startups soit à partir aux Etats-Unis soit à se faire financer par des institutions type BPI qui ne financent ni suffisamment ni suffisamment longtemps. Troisième chose, il faut accepter de chercher à revenir à l’équilibre. Et la banque centrale doit accepter son rôle de départ qui est de ne pas financer l’activité mais d’avoir une production monétaire alignée avec les besoins de l’économie. Elle ne doit s’intéresser qu’à l’inflation. Le problème est monétaire et il faut avoir le courage de revenir sur ce que fait la banque centrale.

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