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Des bustes de Marianne aux couleurs du drapeau français.
Des bustes de Marianne aux couleurs du drapeau français.
©JACQUES DEMARTHON / AFP

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Retrouver la République : l’impérieuse nécessité de recréer du consentement à l’Etat

Jad Zahab publie « Retrouver la République, Face à la crise des consentements » aux éditions du Cherche Midi. En isolant les individus, en exacerbant les difficultés économiques, sociales et sociétales, la crise sanitaire a accentué la fragilité d'une démocratie depuis longtemps endommagée. Lorsque les citoyens contestent l'essence de la démocratie, c'est l'idée même du vivre-ensemble qui est compromise. Comment redonner sens à une République désenchantée ? Extrait 2/2.

Jad Zahab

Jad Zahab

Jad Zahab, essayiste, est diplômé de l'école des affaires publiques de Sciences Po Paris. Militant associatif engagé en faveur de la participation des jeunes à la vie politique, il est sensible aux sujets liés à l'immigration, aux valeurs de la République, à la refondation du pacte social et à la lutte contre les inégalités, marqueurs de son engagement. Il intervient régulièrement dans les médias pour analyser l'actualité politique et sociale.

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L’été « orange mécanique » de 2020, marqué par les nombreux actes de défiance à l’endroit des forces de l’ordre, et les débats quant à un « ensauvagement de la société », notion issue de la pensée de l’extrême droite selon laquelle « les immigrés » auraient en eux une violence qui leur est propre, ne sont que l’illustration de l’amplification de la contestation de l’autorité de l’État et de sa capacité à organiser la vie en société. In fine, ces derniers mois ont démontré que la fissuration de la société était telle qu’elle menaçait notre avenir commun, faisant émerger l’impérieuse nécessité, à mes yeux tout du moins, de recréer du consentement à l’État et donc, de facto de questionner les contours de notre citoyenneté.

Le concept de « crise des consentements » est, à mon avis, le seul qui nous permettra de changer de perspectives sur nos politiques publiques, à condition qu’il soit réinvesti par les élus et décideurs. Il fait intrinsèquement appel à la notion de citoyenneté, galvaudée ces dernières années dans la société, mais que nous devons réussir à réinventer, pour deux raisons essentielles. Tout d’abord, sur la forme, la citoyenneté doit devenir le prisme par lequel nous envisageons toutes les politiques publiques dans notre pays, et particulièrement la solidarité entre les individus. La citoyenneté est à mes yeux le « dénominateur commun » qui unit les Français, il est une coquille qu’il nous appartient, aujourd’hui, de remplir de nouveau en prenant en compte les attendus de notre époque. Du point de vue théorique, dans un État sans lien social aucun, le dénominateur commun aux individus serait le simple fait d’être humains, cela va sans dire. Le patriotisme est une forme plus « intégrée » de dénominateur commun, où les individus ont une vision de leur appartenance à un groupe qui les dépasse mais auquel ils sont attachés, ainsi qu’à ses valeurs et ce qu’il incarne à l’étranger.

La citoyenneté française est, je le crois, la combinaison du patriotisme et de l’attachement à des valeurs essentielles que sont les droits fondamentaux et libertés publiques : il nous faut y ajouter une dimension supplémentaire. Si ce socle existe, nous avons devant nous trois défis. Démontrer à tous les individus dans la société que ce socle existe, qu’ils vivent avec, tous les jours, sans même le réaliser, renforcer son incarnation et sa matérialisation concrète, et enfin l’élargir pour que chaque citoyen puisse s’approprier ce socle, le personnaliser et ainsi l’enrichir. Dès lors, il nous faut créer les conditions de l’émergence d’une nouvelle citoyenneté, que j’appelle « active », en opposition à celle qui s’est installée dans le pays ces dernières années, et qui est « passive ». En effet, notre démocratie souffre de maux partagés : s’il est vrai que le « fossé » entre la classe politique et les citoyens s’est creusé, je suis de ceux qui refusent de faire porter l’entière responsabilité uniquement à nos politiques. Naturellement, l’exigence de transparence, de probité, d’un « sens de l’État », mais également de représentativité et de mobilité sociale est devenue une priorité majeure et il est impératif que nos dirigeants en fassent la boussole de leur engagement. En revanche, comme toute relation qui dysfonctionne, les torts sont partagés et les citoyens sont également responsables du délitement de la démocratie. L’élément le plus marquant est bien sûr l’abstention croissante ces dernières années, mais on peut aussi citer ces villages et villes dans lesquels il y avait pénurie de candidats lors des dernières élections municipales, ou encore la trop faible part de femmes qui se présentent dans les processus démocratiques de conquêtes des responsabilités politiques. De fait, la passivité des citoyens est certes une réponse à l’attitude de la classe politique mais elle ne saurait être interprétée uniquement comme telle : nos dirigeants ont certes une responsabilité dans le délitement de la démocratie, charge à eux, à nous, de reprendre en main notre destin démocratique. Si je partage l’idée selon laquelle il faut changer et transformer les règles du « jeu démocratique », je crois que pour pouvoir le faire il faudra accepter de les respecter jusqu’à ce qu’elles changent. C’est le « prix à payer » de la démocratie, sauf bien sûr à lui préférer des méthodes autoritaires, contre lesquelles je m’inscris évidemment en faux.

Les deux dernières années permettent, il est vrai, de nuancer la notion de « passivité » de la citoyenneté, tant la France a connu des démonstrations de formes nouvelles de participation qu’il nous faut impérativement réussir à incorporer aux nouvelles règles institutionnelles. Tout d’abord, le mouvement des Gilets jaunes s’est réalisé en dehors de l’influence des traditionnels syndicats, qui d’ordinaire contiennent et organisent les mouvements sociaux. S’il a par la suite été phagocyté par des mouvements violents voire fascistes, son point de départ originel est un fait politique majeur. Des centaines de Français qui ne se considéraient ni représentés ni entendus ont décidé de se « donner à voir » sur l’un des lieux les plus communs de notre quotidien, les ronds-points. Ils ont témoigné d’un ressenti que peut avoir une partie de la « France des oubliés », celle des campagnes, des périphéries et de tous ceux dont le quotidien n’est pas « parisiano-centré ». Sans évidemment les comparer aux citoyens de « l’Amérique profonde » oubliée de la mondialisation que Donald J. Trump a réussi à capter lors de son élection outre-Atlantique en 2016, les Gilets jaunes ont crié leur besoin d’être entendus. Si le mouvement est aujourd’hui éteint, ses revendications perdurent. Ce serait une faute, un péché d’arrogance et d’orgueil que de balayer d’un revers de main les revendications légitimement exprimées à l’automne 2018 au prétexte que les mobilisations ne rythment plus notre quotidien ou qu’elles ont été récupérées par des extrémistes. Il nous faut continuer d’imprégner nos politiques publiques, et notre discours politique, de leurs demandes : d’ailleurs, le grand débat national avait été l’occasion de l’écriture de centaines voire de milliers de pages de « doléances citoyennes », qui ne sont aujourd’hui la propriété ni de l’État ni du gouvernement, mais celle du peuple souverain. Pour cette raison, je plaide aujourd’hui, comme le fait d’ailleurs un collectif de citoyens de la société civile, pour que ces cahiers de doléances soient rendus publics et puissent continuer à largement inspirer les décideurs locaux comme nationaux de demain. N’ayons pas peur des aspirations populaires, elles sont le pouls de la France et assurément elles doivent contribuer à nourrir la réflexion collective sur l’avenir de la société française.

A lire aussi : La France face à la crise des consentements : un tournant historique ?

Extrait du livre de Jad Zahab, « Retrouver la République, Face à la crise des consentements », publié aux éditions du Cherche Midi

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