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Depuis quelques temps, la Chine s'intéresse de très près à l'Arctique.
Depuis quelques temps, la Chine s'intéresse de très près à l'Arctique.
©Reuters

Démonstrations de force

Réduction du nombre de soldats mais expédition sans précédent dans le détroit de Béring : à quoi joue la Chine avec son armée ?

A l'occasion de l’anniversaire de fin de la Seconde guerre mondiale, jeudi 3 septembre, l'armée chinoise a défilé dans une parade militaire de grande ampleur. Au même moment, sur les réseaux sociaux, une vidéo montrant la puissance militaire de l'Empire du milieu à travers ses équipements a été largement diffusée... Des faits, qui, juxtaposés, interrogent sur les intentions du pays.

Jean-Vincent Brisset

Jean-Vincent Brisset

Le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset est chercheur associé à l’IRIS. Diplômé de l'Ecole supérieure de Guerre aérienne, il a écrit plusieurs ouvrages sur la Chine, et participe à la rubrique défense dans L’Année stratégique.

Il est l'auteur de Manuel de l'outil militaire, aux éditions Armand Colin (avril 2012)

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Atlantico : Que cherchent Xi Jinping et son gouvernement avec ces démonstrations militaires impressionnantes, au moment où la Chine traverse une crise économique inquiétante ? Quel message cherche-t-il à passer aux Chinois ?

Jean-Vincent Brisset : Le défilé du 3 septembre, tout comme les nombreuses vidéos disponibles sur Internet montrant les équipements, anciens ou non, dont dispose l'Armée Populaire de Libération ont impressionné certains observateurs. Il faut cependant relativiser cette puissance militaire. Un excellent connaisseur (1) de la défense chinoise qualifiait ce défilé de "bazar des contrefaçons". Et les démonstrations des qualités opérationnelles réelles de l'ALP restent à faire. Le nombre de soldats et de matériels dans un défilé ne sont pas de bons indicateurs et les grands pays n'ont plus besoin de cela pour évaluer les capacités réelles d'un adversaire.

En fait, Xi Jingping ne cherche pas, dans une telle démonstration, à impressionner d'éventuels adversaires extérieurs. On tend toujours à l'oublier, mais les problèmes de l'Etat chinois sont avant tout intérieurs, et ils se résument presque exclusivement à un seul : maintenir l'ordre et la stabilité. Dans une période où l'économie chinoise, bâtie trop exclusivement sur les exportations de l'usine du monde, montre d'inquiétants signes de faiblesse, le pouvoir doit impérativement montrer sa solidité à son propre peuple. Des milliers d'hommes et de femmes et une armada défilant devant l'homme qui, théoriquement, détient tous les pouvoirs, cela ne peut qu'être pris comme une preuve de force par l'opinion publique. 

En quoi est-ce important pour Xi Jinping de recourir au nationalisme ?

La date du 3 Septembre n'a pas été choisie au hasard. Ce grand défilé n'a pas lieu le 1er Août, fête de l'Armée, ni le 1er Octobre, fête nationale. Le 3 septembre est l'anniversaire de la victoire de la Chine contre le Japon. Le gouvernement s'est largement approprié cette victoire même si Mao et successeurs y ont beaucoup moins pris part que les troupes de Chang Kaishek et surtout les autres ennemis des Nippons. Il n'en demeure pas moins que la Chine a beaucoup souffert de l'invasion japonaise et que cette victoire a une grande valeur symbolique. Xi, en difficulté sur le plan économique, mais sans doute aussi en butte à des conflits au sein même des trois piliers du pouvoir (Parti, Etat, Armée) utilise donc de vieilles recettes pour resserrer derrière lui l'opinion publique. La fierté nationale, surtout quand elle est pimentée par un sentiment anti-japonais, est l'une d'entre elles. Le nationalisme en général, qu'il s'exerce en Mer de Chine ou contre les Etats-Unis en est une autre. Il faut y ajouter la lutte contre la corruption, qui a frappé récemment quelques militaires de très haut rang, et qui plaît toujours autant.


Au moment où les USA annonçaient vouloir mettre plus de moyens dans le développement de l’Arctique, et que Barack Obama était en visite en Alaska, les services américains ont identifié cinq navires chinois dans la mer de Bering, entre la Russie et l'Alaska. Que signifie cette présence ? S'agit-il elle aussi d'un exercice de démonstration de la bonne santé de l'Etat, ou s'inscrit-elle dans un contexte de compétition militaire avec les USA ?

Depuis quelques temps, la Chine s'intéresse de très près à l'Arctique. Plus précisément, l'ouverture de plus en plus longue, grâce au réchauffement climatique, de passages permettant au fret maritime de transiter par cette voie permettrait des gains économiques très importants et donnerait un coup de fouet à la compétitivité des produits chinois exportés vers l'Europe. Il est donc naturel que des navires chinois s'approchent de la zone, mais il ne faut pas oublier qu'ils sont à ce jour nettement moins nombreux que les bâtiments américains présents à proximité des eaux chinoises. La publicité faite à cette présence est donc sans doute exagérée. Elle démontre cependant que la Marine chinoise, après avoir vécu une montée en puissance matérielle très importante en moins de deux décennies, est en train de progresser aussi, même si c'est beaucoup plus lentement, dans sa capacité d'utilisation de ses matériels.

La Chine ne doit-elle pas craindre une potentielle réaction des USA ?

Pour le moment, les capacités militaires conventionnelles de la Chine sont encore sans commune mesure avec celle des USA. Mais on assiste déjà à des frictions, en particulier entre bateaux, dans les zones revendiquées par Pékin, en particulier en Mer de Chine du Sud. Quelques incidents ont eu lieu, qui auraient pu dégénérer. Il semble cependant que les équipages chinois, de plus en plus professionnels et mieux commandés, ont pour consigne d'éviter la répétition de l'incident du 1er avril 2001 (2). Toutefois, si un incident grave devait avoir lieu, les USA réagiraient certainement avec beaucoup de fermeté.

(1) Michael Raska, senior fellow à l'Institute of Defense and Strategic Studies de Singapour.

(2) Collision entre un avion de chasse chinois et un avion de reconnaissance américain au large de l'île de Hainan

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