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Rachida Dati, victime d’un deux poids deux mesures concernant les femmes d’origine étrangère ?
©Reuters

Indignation sélective

Rachida Dati, victime d’un deux poids deux mesures concernant les femmes d’origine étrangère ?

Mercredi 13 mai, Le Point publiait l’affaire des dépenses du Ministère de la Justice sous Rachida Dati. L'ancienne Garde des Sceaux s'est indignée de ces accusations, dénonçant une "cabale politique" et précisant que l'on défendait davantage les ministres femmes issues de l'immigration quand elles étaient à gauche plutôt qu'à droite.

Denis  Tillinac

Denis Tillinac

Denis Tillinac est écrivain, éditeur  et journaliste.

Il a dirigé la maison d'édition La Table Ronde de 1992 à 2007. Il est membre de l'Institut Thomas-More. Il fait partie, aux côtés de Claude Michelet, Michel Peyramaure et tant d'autres, de ce qu'il est convenu d'appeler l'École de Brive. Il a publié en 2011 Dictionnaire amoureux du catholicisme.

 

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Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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André Bercoff

André Bercoff est journaliste et écrivain. Il est notamment connu pour ses ouvrages publiés sous les pseudonymes Philippe de Commines et Caton.

Il est l'auteur de La chasse au Sarko (Rocher, 2011), Qui choisir (First editions, 2012), de Moi, Président (First editions, 2013) et dernièrement Bernard Tapie, Marine Le Pen, la France et moi : Chronique d'une implosion (First editions, 2014).

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Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Atlantico : Qualifiée par certains politiques de son camp de "voleuse de poule", "beurette" ou encore "zoubida", Rachida Dati a twitté : "Pour être défendue contre toute polémique, il vaut mieux s'appeler Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem et être à gauche !" Dans quelle mesure les propos de l'ancienne garde des Sceaux ont-ils un fond de vérité ? Y aurait-il une indulgence à géométrie variable en fonction de l'engagement politique des femmes d’origines étrangères ?

Denis Tillinac : Rachida Dati pointe du doigt un décalage qu'il est difficile de dénigrer. Si elle déplait particulièrement à gauche, c'est profablement à cause des positions fermes qui sont les siennes sur des sujets tels que l'immigration, ou encore l'intégration des minorités en France. D'autant que la gauche est actuellement profondément destabilisée par les questions identitaires ainsi que sur l'immigration, sujets qu'il n'est plus possible d'éluder comme il y a encore peu. Et l'ancienne garde des Sceaux déplaît profondément justement parce qu'elle ne contribue pas à appuyer ce logiciel de pensée hérité de mai 68 qui fonde encore aujourd'hui l'idéologie de gauche. 

Quand on est "français de souche", et que l'on porte des idées comme les siennes, on passe pour un ringard voire un fachiste. Mais l'exercice devient plus délicat lorsque l'on est d'origine maghrébine. Rachida Dati est alors considérée comme l'incarnation d'une trahison qui, parce qu'elles est d'origine maghrébine, doit nécessairement être de gauche comme eux.

Pourtant, et bien qu'elle ne fasse pas main basse sur ses origines, elle n'a jamais tenté d'en tirer profit contrairement à d'autres. Et alors les arguments de basse cuisine sont tout ce qu'il reste pour l'attaquer. Elle a cependant démontré qu'elle avait suffisamment de courage pour s'en sortir, et continuer à porter ses idées.

Je remarque que Nicolas Sarkozy a récemment été accusé de xénophobie pour son opinion sur Najat Vallaud Belkacem et Christiane Taubira. Si on suit cette logique de l'amalgame, on pourrait alors tout autant reprocher à Jean-Christophe Cambadélis sont "antisémitisme"...

Jean Garrigues : Il y a dans les déclarations de la part de Rachida Dati une part de polémique qui rappelle ses démêlés avec Nathalie Kosciusko Morizet, et qui relève de la contestation du leadership du groupe UMP à Paris. Mais il est vrai qu'historiquement, la gauche française, porteuse initiale de la décolonisation puis de l’idéologie de la repentance, est dans une position d'empathie plus forte avec des femmes d’origine extra-européenne. Au-delà des personnalités de Najat Vallaud-Belkacem ou Christiane Taubira, il s’agi d’un positionnement politique de fond vis-à-vis de l'immigration et du multi-culturalisme, comme axe de partage de l’espace politique français.

Le paradoxe, c'est que Nicolas Sarkozy (pour des raisons plus ou moins opportunistes) a été le premier à faire émerger au niveau gouvernemental des femmes issues de la diversité comme Rachida Dati, ou encore Jeannette Bougrab, sans oublier Rama Yade, toutes étant des figures du multi-culturalisme. Le Parti socialiste n'a comblé son retard que par la suite. C'est aussi une des raisons pour lesquelles Manuel Valls et François Hollande sont montés au créneau pour défendre Najat Vallaud Belkacem récemment, ou encore Christiane Taubira. La défense du Premier ministre est surtout une défense contre les attaques "xénophobes" qu'elles pouvaient subir. 

Philippe Bilger :Aussi bien pour Rachida Dati que pour Najat Vallaud Belkacem et pour Christiane Taubira, les pouvoirs de droite ou de gauche ont plutôt nommé des emblèmes, des personnalités, que des ministres compétents. D’autre part, je crois qu’il existe un autre point commun à ces trois personnalités, c’est que lorsqu’elles sont attaquées, elles sont très violentes dans leur réponse. Je pense par exemple à la sortie de Najat Vallaud-Belkacem sur les "pseudos intellectuels", qui est à la fois une absurdité et une indélicatesse. Enfin, le pouvoir nomme des personnalités comme ces trois femmes même avec des latitudes politiques différentes, pour que l’opposition soit plus difficile à leur encontre. A chaque fois qu’on pouvait contester Rachida Dati dans son activité ministérielle ou qu’on le fait depuis 2012, moi le premier, avec Christiane Taubira ou avec Najat Vallaud-Belkacem aujourd’hui, à chaque fois on entend le même reproche, de droite comme de gauche : "on les critique car elles sont d’origine étrangère". C’est une espèce de bouclier commode pour le pouvoir en place.

Revenons sur leurs situation qui sont particulières, Rachida Dati a été défendu par le président Nicolas Sarkozy lorsqu’elle était garde des Sceaux, les polémiques sont survenues après et cela concernait plutôt son comportement somptuaire, un certain nombre d’attitudes politiques ou de vulgarité, ses contentieux avec Fillon, l’affaire avec sa fille… Tandis que pour Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem c’est un peu différent. Là aussi on peut noter un point commun : un soutien indéfectible jusqu’à l’absurde de la part du président de la République car à chaque fois que Christiane Taubira est contestée en tant que ministre, elle se voit défendue, "c’est du racisme". Et Najat Vallaud-Belkacem est défendue de la même manière comme l’illustre les réactions de Cambadélis qui ose dire qu’elle est attaquée avec son projet car elle serait victime d’une légère xénophobie, c’est une absurdité totale.

André Bercoff : Il conviendrait d’abord, de part et d’autre, d’arrêter l’enfumage et un certain délire. Rachida Dati est accusée par la Cour des Comptes d’avoir fait des dépenses inconsidérées. La première chose à vérifier est de savoir si la légitimité de ces frais est valable ou non : tout le reste est litres et ratures. Mais le tweet de l’ancienne ministre de la Justice traduit le malaise de plus en plus évident né du mélange grotesque entre la compétence d’un homme ou d’une femme politique et ses origines, ethniques, religieuses ou autres. Ce n’est pas Robert Ménard qui a inventé les statistiques ethniques : cela fait des années que tous s’y réfèrent, de la manière évidemment la plus hypocrite possible. Tout est bon pour racoler les électeurs et cogner les adversaires. La droite, comme d’habitude, se congèle, ricane et culpabilise ; la gauche, quant à elle, fait front en instruisant depuis toujours, et avec l’efficacité que l’on connaît, les procès en racisme et en stigmatisation. Cette tragi-comédie perdure. 

Les partis de droite comme l’UMP auraient-ils des difficultés à accepter les femmes issues de l'immigration dans leurs rangs ?

Jean Garrigues : Si le sexisme transcende les familles politiques, il y a une spécificité de la droite envers les femmes au pouvoir, une vision traditionnelle et conservatrice de division des tâches entre les hommes et les femmes qui demeure. Au-delà des figures de la diversité, ce sont d’abord des femmes, et comme telles elles sont assujetties, notamment à droite, à un procès en expertise ou en futilité.

Dans le cas de Rachida Dati, il ne faut cependant pas oublier de resituer le contexte de ces attaques, qui relèvent aussi du règlement de compte au sein de l’UMP. Il y a quelques années, c'était l'entourage de Nicolas Sarkozy qui était à l'origine de ces attaques. Et comme Rachida Dati et Nathalie Kosciusko Morizet se retrouvent toutes les deux en conflit pour le leadership de la droite à Paris, ces attaques ont été réactivées. 

Rachida Dati se retrouve par conséquent dans une situation conflictuelle, alors que Najat Vallaud Belkacem et Christiane Taubira, en tant que ministres, bénéficient de la solidarité du couple exécutif, qui n’a pas intérêt à les laisser affaiblies. Najat Vallaud Belkacem se comporte comme un bon petit soldat du hollandisme, et Christiane Taubira est une alliée nécessaire, sous peine d’une dissidence comparable à celle de 2002, qui fut fatale à Lionel Jospin. Rachida Dati est donc dans une situation de fragilité au sein de sa famille politique, tandis que Najat Vallaud Belkacem et Christiane Taubira sont donc protégées à la fois par la logique de la solidarité gouvernementale et par l’exploitation politique du clivage gauche/droite sur l’enjeu de la diversité. Le tweet de Rachida Dati n’est donc pas dénué de sens.

Philippe Bilger : Je ne le pense pas. Ainsi, lorsque Rachida Dati était ministre, il n’y a pas eu d’attaque de la part de son propre camp. Elle a fait voter sans difficulté les projets qui lui avaient été inspirés par Nicolas Sarkozy.  Et les quelques attaques dont elle a pâtis provenaient plutôt de quelques-uns dont j’ai fait partie, lui reprochant sa position particulière de ministre. Mais en tant que ministre, elle a été défendue.

Sur le plan politique et sur le plan ministériel je crois qu’il n’y a pas vraiment de différences dans la défense qui a été apportée à ces deux gardes des Sceaux. Peut-être tout de même objectivement les soutiens qu’apporte la gauche dogmatique à Christiane Taubira sont encore plus intenses parce qu’elle est beaucoup plus attaquée que ne l’était Rachida Dati lorsqu’elle était garde des Sceaux.

Quel est le rapport qu’entretient la gauche avec les femmes et les minorités visibles engagées en politique ? Est-il plus facile d’être une femme issue d’une minorité visible dans un parti de gauche ?

Philippe Bilger : Regardez à quel point le président Sarkozy et son gouvernement en ont fait des tonnes avec Rachida Dati et Rama Yade en expliquant qu’elles étaient formidables car il les avait nommées. De l’autre côté la gauche met en avant Najat-Vallaud Belkacem et Christiane Taubira. Mais il me semble que Nicolas Sarkozy a été le premier à donner toute son importance, peut-être discutable à ces nominations qui sont davantage le choix de symbole que la validation de compétence. A partir de là ce processus a pris une ampleur critiquable.

Si Najat-Vallaud Berlkacem ou Christiane Taubira ont essuyé des invectives essentiellement extérieures à leur parti, Rachida Dati et Rama Yade ont dû faire face à des attaques plus que virulentes au sein même de leur camp. Rachida Dati a parlé de "cabale politique". Comment le comprendre ?

Philippe Bilger : Pour Rachida Dati et Najat-Vallaud Belkacem, je pense que  c’est un mélange entre une personnalité qui agace et le sentiment qu’ont eu certains  – je ne ferai peut-être pas la même remarque pour  Christiane Taubira – que ces deux femmes ont eu un parcours qui a été grandement facilité par d’autres. Rachida Dati a été "créée" par Nicolas Sarkozy, et Najat Vallaud-Belkacem a été soutenue d’abord par Gérard Collomb évidemment, puis Ségolène Royal et ensuite le président François Hollande. Il est fort possible que ces femmes-là fassent l’objet de polémiques à la hauteur de l'aide apportées. Il y a une espèce de procès en illégitimité, comme si elles étaient arrivées là par l’objet d’un pur favoritisme. Ce ne sont pas les seules bien entendu, c’est là qu’elles peuvent être victimes d’un regard assez particulier ou dépréciatif.

L’ensemble de la société française bien évidemment doit être scandalisée et indignée lorsqu’il y a des attaques racistes à l’égard de ces personnes-là. Mais il ne faut pas en permanence faire passer des attaques politiques pour des offenses critiques. On a encore le droit de critiquer sur le plan politique ou technique, concernant le domaine judiciaire ou l’éducation nationale sans être traité de raciste. Et si on est raciste, c’est scandaleux.

André Bercoff : Il n’y a pas plus de "cabale politique" contre Rachida Dati, dans son propre camp, que celles qui existent contre Sarko, Jupé, Copé, Fillon et compagnie. La politique étant par essence la continuation de la guerre par d’autres moyens, l’arme empoisonnée de la reductio at hitlerum est, on le sait, une des plus efficaces. De ce point de vue, la gauche est plus à l’aise que la droite, pour les évidentes raisons historiques que l’on sait.

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