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Qui tirera le premier de François Hollande ou de Manuel Valls ? Chacun pousse l’autre à la faute, pour lui imputer le coût politique d’une rupture de plus en plus probable
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Guerre froide au sommet de l’exécutif

Qui tirera le premier de François Hollande ou de Manuel Valls ? Chacun pousse l’autre à la faute, pour lui imputer le coût politique d’une rupture de plus en plus probable

La tension entre l'Elysée et Matignon est de plus en plus palpable. Cependant, une bataille entre les deux camps ne ferait pas les affaires de tous, ce qui explique toutes les précautions prises par les différents protagonistes, notamment en ce qui concerne la loi El Khomri. A l'heure des calculs, à quelques mois des primaires, en pleine guerre des gauches, que peut-on attendre de ce duel au sommet de l'Etat ?

Claude  Askolovitch

Claude Askolovitch

Claude Askolovitch est journaliste à iTélé.

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Jean-Jérôme Bertolus

Jean-Jérôme Bertolus

Jean-Jérôme Bertolus est un journaliste politique français. Spécialiste des questions de l'Elysée et du Gouvernement pour i-Télé, il a déjà publié divers ouvrages dont Tir à vue: La folle histoire des présidentielles, avec Frédérique Bredin, aux édtions Fayard, 2011 (disponible ici). 

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Pour expliquer que le projet de loi El Khomri ne serait pas modifié, Manuel Valls affirmait récemment dans les colonnes du Monde : "Il n’y a aucun choix qui est fait, qui est décidé, sans le président", sous-entendant que François Hollande avait avalisé le texte point par point. Pourtant, le Président a laissé Emmanuel Macron déclarer dans une interview au JDD : "Le Premier ministre a dit qu’il entendait poursuivre le dialogue. (...) Le Gouvernement est à l’écoute et ne considère pas que tout est intangible". S’agit-il d’un simple rappel à l’ordre ou du signe d’un divorce entre les deux têtes de l’exécutif ?

Christophe Bouillaud : Il me semble qu'il est trop tôt pour parler de divorce dans la mesure où, pour l'instant, les protagonistes montrent au moins publiquement qu'il n'y en a pas. Ce mardi, lors d'une visite dans une entreprise, François Hollande a une nouvelle fois précisé qu'il irait jusqu'au bout sur cette loi. 

Claude Askolovitch : Ce qui est certain c’est qu’une fracture entre le système solaire Hollande et le système solaire Valls a été dévoilée, mais ce surtout par les déclarations très dures de Fleur Pellerin quand elle a été mise à l’écart au profit d’Audrey Azoulay."Va au spectacle tous les soirs, il faut que tu te tapes ça, et tu dis que "c’est bien", que "c’est beau". Ils veulent être aimés". "J’avais pris ces mots du président pour une boutade, en fait ils étaient ma feuille de route", avait-elle confié alors.

C’est la vrai première marque de cette rupture, mais peut-être la seule aujourd’hui. Car sur d’autres points, s’il y a rupture sur la forme, c’est moins vrai sur le fond.

Il faut reconnaitre cependant qu’ils ont des agendas différents. C’est ce qui explique que tous soutiennent cette loi dans le fond, et s’alignent sur leur paradigme libéral en demandant plus de flexibilité pour les entreprises, c’est-à-dire plus de facilité pour licencier. Macron et Hollande relaient cette parole, en vantant le retour d’une embauche en CDI, et donc d’un retour des bons boulots pour les gens, et essayent certes de faire passer en douceur ce que Valls voulait faire passer en force.  

Le cas de Fleur Pellerin est significatif. Elle a déchiré ses vêtements en décriant l'attitude du président et en louant les qualités de Manuel Valls. Mais ce dernier avait sollicité Anne Sinclair pour la remplacer. Les deux étaient dans le coup pour la virer. Les deux rivalisent par la méthode, pas par le fond, et il y a fort à parier qu'ils souhaitent voir durer cette rivalité. En ce moment on assiste tout simplement à l'alternance des musiques différentes chaque jour : une fois brutale avec Valls, l'autre conciliante avec Hollande, puis optimiste avec Macron ... on passe de l'un à l'autre stratégiquement comme pour la loi Macron quand est venu brutalement le 49-3 ; cette valse des styles pourrait continuer longtemps… sauf si l’un des danseurs décidait de se désolidariser de cette ronde.

Jean-Jérôme Bertolus : Ce qui est certain c’est que Manuel Valls a cette tendance, depuis quelques mois, qui consiste à mettre de l’huile sur le feu. Globalement, il semblerait, avec la loi El Khomri qu’il ait en effet une stratégie personnelle. Par exemple, la question de l’utilisation du 49.3 aurait été abordée par Myriam El Khomri selon certaines sources, même si d’autres affirment que Valls s’en serait défendu.

De son côté, François Hollande, la semaine dernière, insistait en privé sur la nécessité de trouver une majorité et un équilibre pour la fin de son mandat. De ce fait si on peut avoir l’impression que Manuel Valls souhaite imposer sa ligne, qui n’est pas tout à fait celle de François Hollande, il ne faut pas se tromper : Hollande est clairement un réformiste et pose déjà les bases de 2017 avec la Loi El Khomri qui devrait lui permettre, selon son expression, « d’enjamber les élections ». Cette expression ne lui avait cependant pas porté chance aux municipales.

De ce fait, je ne pense pas que Manuel Valls ait les moyens de sortir du gouvernement et donc aussi que c’est réciproque : François Hollande n’a pas les moyens de se passer de Manuel Valls.

Si la rupture entre le chef de l’Etat et le Premier ministre semble se confirmer peu à peu, un proche de François Hollande laisse entrevoir, dans le journal Le Monde, une sortie de Manuel Valls du Gouvernement : "Valls se prépare à sortir, il ne veut pas rester à Matignon jusqu’à la fin et être co-responsable du bilan. Alors il tend au maximum l’élastique pour qu’il finisse par casser. S’il est mis en minorité sur la loi travail, il pourra sortir en disant qu’il n’a pas les moyens de son grand réformisme". Dans quelle mesure une telle sortie pourrait-elle profiter à Manuel Valls, et à quelles conditions ?

Christophe Bouillaud : Pour un homme politique, il vaut toujours mieux démissionner de sa propre initiative qu'être mis dehors d'un Gouvernement, en particulier lorsqu'on est Premier ministre. Nous pourrions donc effectivement envisager que Manuel Valls profite du fait qu'il n'a pas de réelle majorité parlementaire sur la loi El Khomri pour remettre sa démission au président de la République et se poser ensuite en quelque sorte comme celui qui sera à la tête de la future gauche moderne. Un parti qui sera sans doute hors du Parti socialiste et qui incarnera un au-delà du socialisme avec probablement un autre nom. Cela correspondrait très bien à des déclarations de Manuel Valls qui ont été faites depuis quelques temps, sur le fait que le Parti socialiste était un peu dépassé. Nous pouvons donc très bien imaginer ce scénario qui lui profiterait éventuellement à partir de la présidentielle de 2017 ou de celle de 2022.

Claude Askolovitch : Je ne sais pas s’il y a rupture, mais il est certain que là-dessus, ce qui différencie Valls de Hollande ou Macron, c’est sa cohérence idéologique ; il prend au sérieux l’affrontement des deux gauches au sein de son parti. Il a compris, et il a raison sur ce point, que les deux gauches sont parfaitement irréconciliables.

Par tradition, expérience passée et peut-être par tempérament, Hollande tout en pratiquant le politique de Valls, est enclin à dire qu’il n’y a qu’une gauche, et donc de la caresser dans le sens du poil. Valls est ravie d’aller au contraire à rebrousse-poil, de voir Aubry s’énerver.

Jean-Jérôme Bertolus : Les deux protagonistes se regardent et s’observent, mais il n’est pas certain qu’ils attendent une erreur de l’autre. Valls a pris une distance importante avec ce que l’on pourrait convenir être le rôle et l’attitude d’un Premier ministre. En cela, la date clé est le discours de Munich : il s’agit d’une double liberté prise vis-à-vis de sa fonction. Dans ce discours, il attaque Angela Merkel et il l’attaque en Allemagne. On peut considérer qu’il s’agit d’une faute. La chancelière allemande a confié à ses proches que jamais elle n’oubliera cet affront. Elle considère que c’est impardonnable de la part du Premier ministre.

François Hollande aurait pu en prendre ombrage : les affaires étrangères appartiennent à son domaine réservé, en particulier quand il s’agit du couple franco-allemand sous la Ve République. Il est aussi inconvenant de créer un tel incident diplomatique quand on a un poste aussi important. Cependant, le président a été d’une tolérance étonnante, même en privé. On peut en conclure qu’il ne pousse pas Manuel Valls à la faute, mais plutôt qu’il lui laisse l’espace pour la commettre tout seul. C’est pourquoi Valls peut imposer ses marqueurs politiques et idéologiques si violemment à sa majorité. Car de toute façon, il est dans une position de force, et ne sera pas comptable du bilan de François Hollande, mais du sien. C’est pourquoi il pousse aujourd’hui : car même s’il voit sa popularité chuter, il n’y a pas grand monde pour l’attaquer sur deux points : d’une part sur le fait qu’il se démarque du fait de sa force et de sa volonté de réformer. En cela il se démarque de François Hollande. Et c’est une situation gagnant-gagnant aujourd’hui pour lui, car que François Hollande échoue : il n’en sera pas comptable ; qu’il réussisse : il en sera crédité.

Quelles seraient les conditions pour que ce plan se déroule correctement ?

Christophe Bouillaud : Il faudra que Manuel Valls prenne l'initiative de cette démission, suite à l'impossibilité de trouver une majorité parlementaire par exemple, rejetant la responsabilité de la crise politique sur ses camarades socialistes. Ou encore, il faudrait que le président de la République apparaisse comme affolé par la situation et le renvoie, montrant ainsi au final que Manuel Valls avait le courage de réformer, mais pas François Hollande. On rejouerait alors le scénario où Manuel Valls serait l'homme de caractère et François Hollande l'homme définitivement faible et indécis. Ce serait un coup fatal pour François Hollande, qui mettrait fin à ses espoirs de réélection.

Jean-Jérôme Bertolus : Valls sait qu’il est en position de force, du fait d’une forte présence, et ce même si sa personnalité est de fait liée à celle de François Hollande et qu’il continue à peser moins que le Président. C’est pour cela qu’il continue sa stratégie : construire son image à défaut de construire son réseau. Cela, il peut le faire parce qu’il est à Matignon, mais il ne le fera pas ailleurs. La situation est telle aujourd’hui qu’il n’apparaitrait pas comme un recours dès maintenant ; c’est encore un peu tôt. Si en octobre prochain, François Hollande est encore au fond du trou dans les sondages, et que par exemple rien n’a avancé en matière de chômage, on peut penser qu’il aura une position différente.

Alors que l'ambiance est de plus en plus tendue au sein de la gauche, entre une aile "aubriste" et une aile plus "libérale", quelles seraient les conséquences pour le parti d’une telle situation à 14 mois de l'élection présidentielle, notamment sur la primaire ?

Christophe Bouillaud : Ce serait une situation relativement catastrophique. Manuel Valls ayant provoqué la rupture, il provoquerait sans doute une rupture également au sein du Parti socialiste. Toutefois, il n'est pas sûr qu'il soit lui-même majoritaire. Nous pouvons tout à fait imaginer un scénario où Manuel Valls n'aurait pas de majorité parlementaire, quitterait ses fonctions, et provoquerait une scission des parlementaires socialistes qui veulent bien le suivre. Le degré d'acrimonie qui est en train de monter au sein du Parti socialiste est inquiétant et surprenant, mais il est tout à fait logique quand on voit l'absence de résultats de la politique suivie sur le plan du chômage et les défaites électorales successives qui ont été subies par beaucoup de responsables socialistes. Ce n'est pas du tout un hasard que ce soit Martine Aubry, qui a perdu la région Nord-Pas-de-Calais (fief socialiste depuis très longtemps), qui soit enfin sortie du bois et qui ait exprimé des critiques extrêmement dures à l'encontre de Manuel Valls et de la façon dont les affaires sont menées depuis quelques temps.

Claude Askolovitch : Ici, au-delà des suppositions, on peut voir deux positionnements. D’un côté Valls, qui a particulièrement envie de voir Aubry monter au créneau contre lui et qui se repait de ce type de dissensions. De l’autre, tout au contraire, Hollande, qui n'apprécie guère cette situation, car il ne veut pas montrer un tel paysage à gauche. Car au fond Hollande est un illusionniste, un montreur d'ours, qui, s'il veut aller au même point que Valls, a besoin de poursuivre la fiction de la famille de la gauche : il était déjà comme cela à la tête du Parti Socialiste, il est demeuré le même à la tête de l'Etat. Hollande met de la complexité là où Valls veut de la simplicité. Le Président voudrait laisser croire que la Loi El Khomri n'est pas si grave que cela, mais efficace, rêvant encore d'une sociale démocratie qui n'existe plus. Ce n'est en aucun cas le message que veut faire passer Valls, qui veut faire de cette loi une rupture avec la vieille gauche, une rupture qui changerait radicalement les choses. Et à côté de cela, il y a Macron est postérieur à la guerre des deux gauches, et refuse ce clivage ; il se moque de la CFDT, qui pourtant critique très précisément la partie de la loi qu'il a rédigé. Pour lui, il s'agit d'une loi visant l'épanouissement de l'individu. Il est le symbole d'une gauche de l'individu, une gauche uberisée en quelque sorte.

Alors qu’un remaniement a déjà eu lieu le 11 février dernier, comment François Hollande pourrait-il réagir à une telle sortie, que celle-ci soit subie ou provoquée ? En quoi le fait de nommer un troisième Premier ministre pendant son quinquennat pourrait-il être soit un aveu de faiblesse, soit une opportunité pour le chef de l’Etat ? 

Christophe Bouillaud : Le problème réside dans le fait que le remplacement de Manuel Valls s'avérerait sûrement très compliqué, dans la mesure où je ne vois pas quel homme politique à gauche pourrait incarner une autre ligne que celle suivie par François Hollande depuis 2012. Nous pourrions presque imaginer un scénario quasiment humoristique avec le retour de Jean-Marc Ayrault, puisqu'après tout il est déjà revenu aux affaires de manière surprenante. Un autre scénario serait celui d'un virage à gauche avec Martine Aubry ou quelqu'un plus marqué à gauche, mais il est très peu probable au vu de la politique suivie depuis 2012. Cela reviendrait à mettre François Hollande complètement sur la touche, puisqu'en quelque sorte il admettrait lui-même qu'il a fait fausse route depuis 2012.

Le plus probable serait sans doute la nomination d'une personnalité non politique ou peu marquée politiquement, Monsieur Jouyet par exemple, qui pourrait apparaître comme une personnalité très proche de François Hollande et gérant les affaires courantes. Mais à ce stade, je vois mal quel personnage pourrait incarner une réorientation de la ligne de François Hollande.

Il y aussi une option qui ne s'est jamais produite sous la Vème République, sauf une fois : le Gouvernement utilise le 49-3 et impose un vote de confiance pour sa majorité, perd ce vote de confiance et force donc le président de la République à dissoudre l'Assemblée nationale. Ce dernier perdrait les élections sans aucun problème et se retrouverait probablement avec une majorité de droite assez forte en face de lui, ce qui provoquerait une cohabitation. Mais je doute fortement que la droite, quelles que soient ses divisions, accepte une telle situation de cohabitation. La nouvelle majorité de droite demanderait immédiatement la démission du président de la République et une nouvelle élection présidentielle. Sachant que l'histoire des cohabitations a toujours été favorable aux Présidents, il serait surprenant de voir la droite lui accorder cet avantage, surtout que les élections législatives provoqueraient sans doute un désastre électoral d'une ampleur totalement inédite pour la gauche.

Claude Askolovitch : Honnêtement nul ne saurait dire si le divorce des styles sera consommé. Tout dépend des circonstances : si l'un des protagonistes a une grosse baisse ou hausse de popularité, si la loi est rejetée ou passe, avec le 59-3 ou pas... Et pour le remplacer, si  par exemple Macron après lui réussit ou si Macron se plante, ce ne serait pas la même chose. Les hommes politiques détestent l'inconnu, et c'est ce qui fait que s'il doit y avoir une séparation, cela se fera avec un horizon proche et clair. Il est possible qu'il y ait un changement radical, mais cela sera sur un coup de sang, comme un bug.

Jean-Jérôme Bertolus : François Hollande n’a pas intérêt à se séparer de Valls à l’occasion d’un grand ménage de printemps, parce que ce serait éliminer l’homme qui tient la boutique et qui est perçu comme tel par l’opinion. François Hollande n’a pas cette qualité : il est plutôt dans la gestion a posteriori du chaos permanent, et a besoin de Valls pour tenir une gouvernance cohérente dont il se décharge. Hollande a besoin de Valls pour garder une certaine distance avec son gouvernement, et Valls pour se distinguer de la présidence par son autorité. En ce sens, on voit mal qui pourrait tenir aussi bien le rôle que l’actuel Premier ministre. 

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