Qui de Villani ou Griveaux offrira les clés de la stratégie gagnante pour Macron en 2022 ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Qui de Villani ou Griveaux offrira les clés de la stratégie gagnante pour Macron en 2022 ?
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Discours de la méthode (gagnante)

Qui de Villani ou Griveaux offrira les clés de la stratégie gagnante pour Macron en 2022 ?

L'électorat de la République en marche a beaucoup fluctué depuis le début de l'aventure macroniste, tiraillé entre la droite et la gauche. Les municipales vont être le théâtre d'une confrontation entre le projet de Benjamin Griveaux et celui de Cédric Villani.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

Voir la bio »
Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019). Il a publié en 2020 l'ouvrage "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française. 

Voir la bio »

Atlantico.fr : Cédric Villani vient d'annoncer sa candidature pour la mairie de Paris. Avec une équipe composée de personnalités de gauche, il va devoir convaincre l'électorat parisien. De l'autre côté, le candidat investi par la CNI de LREM, Benjamin Griveaux, rallie à lui des personnalités de droite. En quoi ces deux stratégies révèlent-elles la structure instable de l'électorat LREM, notamment à Paris ? Comment cet électorat a évolué depuis 2017 ?

Vincent Tournier : Cette division de La République en Marche est à la fois amusante et logique. Elle est amusante parce qu’elle montre que le cynisme et la soif de pouvoir de ses cadres n’ont rien à envier aux partis d’autrefois. Cédric Villani réussit quand même l’exploit de trahir simultanément Anne Hidalgo (qu’il a soutenue en 2014) et son propre parti après avoir juré ses grands dieux qu’il respecterait la procédure d’investiture. Il est vrai que ce genre de trahison devient banal à LREM : on se souvient que François de Rugy avait déjà refusé de se plier à la décision de la primaire socialiste lors de la dernière élection présidentielle, ce qui explique aussi pourquoi le parti présidentiel est maintenant bien embêté pour reprocher à Cédric Villani de faire la même chose aujourd’hui. 

Ensuite cette division est logique parce que LREM est constituée par le rapprochement du centre-gauche et du centre-droit, rendu possible par le coup de poker d’Emmanuel Macron. Il n’est donc pas très surprenant de voir que ces deux tendances continuent d’exister et que des personnalités tentent de les réactiver lors des élections, surtout dans une ville comme Paris où il existe une grande masse d’électeurs diplômés, de sensibilité écolo-libertaire. Ce n’est ainsi pas un hasard si Benjamin Griveaux comme Cédric Villani mettent en avant la dimension écologique, thème transversal, mais cherchent ensuite à se démarquer sensiblement. Le programme de Benjamin Griveaux insiste ainsi fortement, après l’écologie et la démocratie locale,sur la dimension sécuritaire en proposant de renforcer la police municipale. De son côté, Cédric Villani va très probablement insister sur l’aspect social, notamment sur la question du logement et des loyers, ce qui lui permettra au passage de négocier un ralliement des écologistes, ce qui paraît difficile mais pas impossible. Bref, on aura deux projets comparables mais avec des nuances : un projet écolo-sécuritaire d’un côté, un projet écolo-social de l’autre.

Luc Rouban : La candidature de Cédric Villani est un petit peu disruptive et elle signifie quand même qu'il se passe quelque chose d'assez critique au sein même de l'appareil de la République en marche. C'est-à-dire qu'en fait Cédric Villani est entouré effectivement par une équipe plutôt de gauche, c'est un peu à front renversé en quelque sorte, parce que Benjamin Griveaux est quand même un ancien militant socialiste qui été le porte-parole du Gouvernement, mais finalement au bout du compte le porte-parole d'une politique de droite, puisqu'Emmanuel Macron est très largement classé à droite dans l'opinion, disons centre-droite, mais on pourrait presque dire que dans le fond, Emmanuel Macron est le Président de droite dont les Français voulaient l'élection en 2016 ou en 2017. C'est une forme d'Alain Juppé qui aurait réussi, si je peux me permettre l'expression.

Par conséquent, vous avez quand même dans cette opposition l'idée que toute une partie de l'électorat socialiste, qui a fait l'élection d'Emmanuel Macron puisque ces citoyens ne voulaient surtout pas d'un second tour entre François Fillon et Marine Le Pen, et bien ces électeurs socialistes, qui étaient de véritables électeurs socialistes (pas des sociaux libéraux acquis au libéralisme), non, des vrais socialistes, ont été extrêmement déçus. Ils ont été frustrés de voir que dans le fond, la promesse macronienne d'un ni droite, ni gauche se traduit plutôt par une mise en oeuvre effective plutôt à droite des politiques. Donc effectivement, Cédric Villani est peut-être le candidat de la gauche de la République en marche qui va s'appuyer sur les catégories diplômées qui sont en proportion,  importantes à Paris, sur l'électorat socialiste, mais aussi sur une bonne partie de l'électorat la République en marche. Il ne faut pas oublier qu'à Paris, Emmanuel Macron avait obtenu plus de 30% des voix au premier tour. La liste la République en marche a obtenu aussi le tiers des voix lors des élections européennes, donc il y a aussi un potentiel de la République en marche. Pour l'instant il est trop tôt de savoir, parmi les parisiens qui ont voté Emmanuel Macron au premier tour de 2017 qui optera plutôt pour Benjamin Griveaux ou pour Cédric Villani, mais de fait, on voit bien que le ni droite, ni gauche, ça ne tient pas très longtemps, et que même au sein de la République en marche, il y a de la droite et il y a de la gauche. Et Villani, c'est la gauche.

Dans une tribune accordée au monde, Branko Milanovic, l'économiste spécialiste des inégalités, parle du prochain livre de Thomas Piketty et évoque : "Ces personnes, les « gagnants » de la social-démocratie, [qui] ont continué à voter pour les partis de gauche, mais [dont les] intérêts et [la] vision du monde [ne sont] plus les mêmes que ceux de leurs parents (moins éduqués)." Dans quelle mesure la stratégie de Cédric Villani, et plus loin dans le temps, celle d'Emmanuel Macron en 2017, repose sur le même constat concernant l'électorat traditionnellement de gauche ? 

Vincent Tournier : Le pari de Cédric Villani est effectivement assez comparable à celui d’Emmanuel Macron en 2017 : tous deux présument que les transformations de la société française ont produit un électorat urbain et diplômé, fondamentalement pro-européen, pro-immigration et pro-écologie, un électorat qui ne se reconnaît plus dans les valeurs de la social-démocratie traditionnelle, et encore moins dans celles de la droite conservatrice. La seule différence est qu’Emmanuel Macron n’avait pas de rival contre lui, alors que Cédric Villani va se retrouver face à Benjamin Grivaux. Il va donc devoir jouer finement, d’autant qu’il part avec un handicap non négligeable : il n’aura pas le soutien officiel du président et du parti. Certes, Cédric Villani n’a pas été exclu du parti, manifestement sur ordre express d’Emmanuel Macron,et contre l’avis de certains cadres du parti (ce qui confirme au passage que le président reste bel et bien le chef réel du parti majoritaire), mais cette absence de soutien risque quand même de peser. Cela dit, on peut s’attendre à ce que le président ne se mouille pas trop durant la campagne électorale : s’il s’engage trop fortement en faveur de Benjamin Griveaux, et que celui-ci arrive finalement derrière Cédric Villani, ce serait du plus mauvais effet pour sa crédibilité, déjà que celle-ci n’est déjà pas extraordinaire. On peut donc s’attendre à ce que le président se contente de rester observateur du duel entre ses deux poulains, ce qui lui permettra de se présenter comme un grand démocrate, soucieux de respecter la volonté des électeurs (ce qu’il n’a pas fait, en dépit de ses engagements, avec le référendum sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes).  

Luc Rouban : Il peut facilement s'opposer à Benjamin Griveaux justement sur le terrain d'une perversion du macronisme des origines, en s'appuyant aussi sur une partie de l'appareil de la République en marche qui justement est extrêmement frustré par ce qui s'est passé à Paris. Il ne faut quand même pas oublier qu'il y a eu une commission d'investiture qui a été très brutale. Elle a déclaré à l'unanimité que le candidat serait Benjamin Griveaux, Je crois que c'est Alain Richard qui présidait cette commission, et il a écarté Cédric Villani de manière assez autoritaire et assez désagréable, donc il y a déjà au sein de la République en marche un potentiel utilisable, qu'il va pouvoir évidemment essaimer dans les différents arrondissements de Paris pour asseoir la candidature de Cédric Villani. Sur le terrain plus politique, en terme de programme, Villani a quand même un avantage : c'est un scientifique de haut niveau, donc il parle naturellement aux professions libérales, aux cadres, aux catégories supérieures qui votent à droite. Mais en même temps, il est très écologiste, et les écologistes sont souvent en proportion des personnes fortement diplômées, et on a une atteinte écologique qui était celle aussi portée par Anne Hidalgo, donc il peut faire cette synthèse à droite et à gauche. Il peut retourner le macronisme contre le candidat officiel d'Emmanuel Macron, ce qui est assez cocasse puisque dans le fond effectivement il peut associer les deux. De l'autre côté, on a un contre-argument : on a vu aux européennes que l'électorat de droite avait largement laissé tomber les Républicains pour se reporter sur la liste la République en marche pour deux raisons. La première c'est que la liste LREM et le Président de la République sont positionnés à droite. Ils sont considérés aussi comme le rempart contre l'anarchie des Gilets jaunes par exemple. ça on l'a bien vu au sein des seniors : il y a eu des transferts de voix depuis les Républicains pour des raisons contextuelles et conjoncturelles. La deuxième raison est que la liste LREM se situe à droite, sur le terrain du libéralisme, et a ainsi vidé de leur substance les Républicains, qui n'ont plus grand chose à dire. Donc il faut voir aussi du côté des Républicains si un candidat peut être vraiment crédible face à Anne Hidalgo, à Benjamin Griveaux et à Cédric Villani.

Si l'un ou l'autre emporte la bataille, qu'est-ce que cela signifiera sur l'électorat LREM ? A quel point est-il prêt à entendre le discours plus explicitement à droite de Benjamin Griveaux ?

Vincent Tournier : Il est difficile de répondre parce que le duel entre Villani et Griveaux risque d’être très serré. On voit d’ailleurs que les échanges d’amabilité ont déjà commencé, ce qui est généralement le signe que les écarts vont se jouer à peu de choses, surtout si Gaspard Gantzer maintient sa candidature, lui qui a aussi un parcours assez macronien (ancien membre du PS, proche de François Hollande, il a obtenu une investiture de LREM en 2017, avant d’être finalement remplacé et de rouler désormais pour lui).

Dans la compétition qui vient, Cédric Villani part avec un avantage en termes d’image : d’une part il bénéficie de son image de brillant scientifique, d’autre part il passe pour quelqu’un d’intègre et d’honnête, ce qui est contestable puisque la façon dont il a imposé sa candidature montre qu’il n’a rien d’un enfant de chœur. Benjamin Griveaux va avoir du mal à casser cette image car Villani n’a pas de réel passé politique : il s’est même bien gardé de s’exposer depuis 2017, se contentant de surfer sur des sujets assez neutres comme la réhabilitation du militant communiste Maurice Audin, ce qui lui a permis au passage de tisser des liens avec le PCF, donc de gagner en crédibilité sur sa gauche

Cela dit, si Cédric Villani dispose d’un avantage en termes d’image, le positionnement de Benjamin Griveaux sur le créneau de la sécurité peut s’avérer plus payant en termes électoraux. Un signe va dans ce sens : c’est la façon dont Anne Hidalgo prépare les élections (même si elle n’a pas encore annoncé officiellement sa candidature). On observe en effet que celle-ci a considérablement renforcé son discours sécuritaire (autour notamment de la police municipale) tout en délaissant le volet social (elle a renoncé à la gratuité des transports publics). De plus, la situation difficile dans laquelle se trouvent les Républicains, lesquels n’ont toujours pas de candidat sérieux, laisse l’électorat de droite en déshérence. Dans une ville qui s’embourgeoise à grands pas, et où les problèmes d’insécurité et d’incivilité augmentent, la posture écologiste-sécuritaire de Benjamin Griveaux peut donc constituer la recette gagnante. 

Mais il faut encore attendre la stratégie des écologistes : vont-ils présenter leur propre liste, comme ils en ont affiché l’intention, ou rejoindre Anne Hidalgo avec qui ils ont géré Paris depuis 2014, ou encore fusionner avec Cédric Villani ?S’ils rejoignent ce dernier, il est évident que le rapport de force en sera fortement modifié. On devine que les tractations vont aller bon train dans les semaines qui viennent. 

Luc Rouban : Il faut faire attention à une chose, c'est qu'on est face à des élections municipales, donc il ne s'agit pas de mettre en oeuvre un politique économique ou financière nationale. Il s'agit de gérer la ville de Paris. Et là, il y a un point essentiel, aussi bien pour le macronisme que pour tous les autres partis politique : c'est l'écologie. On a une très forte demande d'écologie et de protection de l'environnement, notamment à Paris, et là effectivement, Cédric Villani est très bien placé, parce que c'est un scientifique, et justement l'argument par définition anti-populiste, c'est l'argument scientifique à cause de leur défiance vis à vis des statistiques, une forme de critique et de mise en cause de la crédibilité scientifique. Donc Villanie se positionne comme un scientifique de haut niveau, il est le représentant d'un milieu très diplômé, d'un milieu scientifique, et par conséquent il est parfaitement adapté à cette atteinte de scientificité qui est très forte dans les catégories supérieures. Donc un, c'est du local, deux, il y a cette attente de l'écologie, et trois, il ne faut pas oublier qu'il y a toujours ce mélange du macronisme des origines, c'est-à-dire une certaine forme de libéralisme économique, et une forme de libéralisme culturel de tolérance. C'est pour ça qu'il faut se méfier de l'expression bobo, mais il répond à ça aussi, c'est un peu le style des grandes capitales mondiales, c'est-à-dire qui sont animées par des vies nocturnes, des gens qui aiment la vie culturelle, qui ont les moyens de le faire... Donc Villani retourne une fois encore le macronisme contre lui-même, mais avec un autre argument, c'est que là il veut ressusciter le macronisme des origines qui n'a pas été mis en oeuvre, c'est-à-dire l'horizontalité, la participation, et là il coupe largement l'herbe sous les pieds de la gauche. Donc il a beaucoup de ressources.

Propos recueillis par Augustin Doutreluingne

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !