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Quelles solutions pour combler le fossé patrimonial que la pandémie aggrave drastiquement entre jeunes et seniors ?
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Génération pauvre

Quelles solutions pour combler le fossé patrimonial que la pandémie aggrave drastiquement entre jeunes et seniors ?

La crise sanitaire accélère une situation qui avait commencé il y a cela plusieurs années.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Atlantico.fr : La pandémie ne fait-elle qu’aggraver une situation déjà préexistante ? Quels chiffres illustrent cette situation ? 

Philippe Crevel : La pandémie, pour le moment, ne modifie pas les tendances qui avaient cours avant. Certes, elle accélère à la marge le rythme des succession, les plus de 75 ans payant un lourd tribut à la maladie. L’épidémie n’a pas provoqué, pour le moment, une dépréciation des actifs financier et immobiliers. Il est encore trop tôt pour estimer les conséquences à moyen et long terme. Les faibles taux d’intérêt favorisent par ricochet l’augmentation des prix de l’immobilier et des actions. Si dans les prochains mois, la reprise n’était pas au rendez-vous, il pourrait évidemment avoir des corrections importantes qui remettrait en cause le processus de valorisation qui s’est engagé il y a une trentaine d’années. 

La France est un des pays les plus égalitaires au niveau des revenus mais aussi en ce qui concerne le patrimoine. Les inégalités ont fortement décru depuis le début du XXe siècle en raison de l’introduction de l’impôt sur le revenu et le relèvement des droits de succession. Avec l’allongement de la durée de la vie et le processus d’appréciation de la valeur des actifs immobiliers et financiers, la réduction des inégalités s’est interrompue dans les années 80. À la différence de nombreux pays occidentaux et des Etats-Unis en premier lieu, l’augmentation des inégalités patrimoniales demeure limitée en France en comparaison des situations constatées à l’étranger.

Le patrimoine net des ménages s’établissait fin 2019 à 12 561 milliards d’euros, soit 8,8 fois le revenu disponible net des ménages, conte 4,5 fois leur revenu disponible brut en 1990. Pour mémoire, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le patrimoine correspondait à quelques mois de revenus.

De la première révolution industrielle jusqu’en 1914, le patrimoine a, en France comme dans la grande majorité des États occidentaux, connu une phase de forte concentration. Les 10 % les mieux dotés des ménages français possédaient alors plus de 80 % du patrimoine total. La Première Guerre mondiale marque le début d’une période de forte baisse des inégalités. Au milieu des années 1980, les 10 % les mieux dotés ne concentrent plus que 50 % du patrimoine. La part du patrimoine détenu par la classe moyenne augmente fortement, passant de 14 % à 41 %. La crise de 1929 avec la faillite des rentiers, les destructions de la Seconde Guerre mondiale, l’inflation ainsi qu’une hausse des prélèvements ont érodé fortement la valeur du patrimoine. Durant les Trente Glorieuses, les classes moyennes, bénéficiant de la hausse des rémunérations salariales et de facilité d’accès aux crédits, se constituent un patrimoine en particulier à travers l’acquisition de la résidence principale, aidés en cela par la hausse des prix. À partir des années 1990, l’inflation se résorbe, les crises freinent la hausse des salaires, l’immobilier connaît une hausse importante tout comme les valeurs actions.

Le patrimoine est détenu par la partie la plus âgée de la population. Plus de la moitié des biens immobiliers et financiers est détenue par les plus de 55 ans. Ce phénomène est logique. Il est le produit du processus d’accumulation lié au cycle de la vie. Il ne peut que s’accroître en raison de l’augmentation de l’âge moyen de la population. Cette situation est d’autant plus marquée que les générations de l’après-guerre étaient importantes. Elles ont bénéficié des Trente Glorieuses. Depuis une dizaine d’année, les jeunes de moins de trente ans sont en retard sur leurs aînés pour la constitution de leur patrimoine. La succession des crises, la précarité, la stagnation des salaires expliquent ce retard. Par ailleurs, en raison du prix élevé des logements, la marche de la primo-accession est élevée malgré les très faibles taux d’intérêt. 

Les faibles taux d’intérêt conduisent à une appréciation de la valeur de certains actifs financiers et immobiliers. Ce phénomène est amené à perdurer afin d’assurer la solvabilité des États mise à mal avec la crise sanitaire. En matière de revenus, l’évolution est moins facile à tracer. De plus en plus de revendications se font jour pour améliorer les rémunérations les plus modestes. Certains émoluments accordés à certains dirigeants sont de plus en plus mal considérés amenant à un autocontrôle de la part des conseils d’administration. Par ailleurs, le processus de mondialisation semble être arrivé à son terme ou du moins s’être stabilisé.

Atlantico.fr : L’aggravation de la dette publique et les taxes vont-elles freiner les investissements des jeunes à l’avenir ? 

Philippe Crevel : Une dette est un transfert d’une charge dans le temps. Si la créance génère une croissance pour permettre son remboursement, cette charge ne pèsera pas sur les générations à venir ; si au contraire, elle n’amène aucune création de richesses, ce sera un fardeau. C’est pourquoi, il est déconseillé de financer des dépenses courantes en s’endettant. L’augmentation de la dette publique si elle ne débouche pas sur une augmentation de la croissance potentielle réduira les revenus des jeunes générations qui devront, en outre, financer les retraites et la dépendance de leurs aînés. Elle pourrait entraîner une réduction des investissements et donc entraver la croissance. Enfin, cette dette en forte hausse pourrait s’accompagner de la poursuite du processus de valorisation des actifs immobiliers et des actions. Ce scénario n’est néanmoins pas automatique. Une crise économique liée aux dettes ou à la poursuite de l’épidémie pourrait rebattre les cartes. En outre, nonobstant les effets démographique de la pandémie, l’arrivée à un grand âge des générations du baby-boom entraîne une hausse des décès avec une redistribution du patrimoine accumulée. Enfin, les mutations économiques et sociologiques en cours peuvent amener des évolutions au niveau du patrimoine. Les grandes agglomérations peuvent perdre en attractivité, certains secteurs d’activité pourraient péricliter et d’autres prendre leur essor. 

Atlantico.fr :Quelles solutions peut-on apporter pour davantage d’équilibre entre les générations ? 

Philippe Crevel : La France, pays ayant un vaste territoire, connaît un problème chronique de logements malgré une politique d’aides conséquente, une trentaine de milliards d’euros chaque année. Une relance de la construction qui signifierait de mettre un terme au processus de raréfaction du foncier constructible est obligatoire pour bien loger les jeunes et leur permettre de se constituer un patrimoine immobilier. La question de la dynamisation des rémunérations se pose. Celle-ci est évidemment liée à une augmentation des gains de productivité. Un effort en faveur de la formation des jeunes est indispensable. La France a deux fois plus d’emplois sous-qualifiés que l’Allemagne, symbole de la tiers-mondisation du pays. Les jeunes générations n’ont pas à être transformées en sous-prolétariat. Pour permettre une augmentation des revenus, il faudra poser la question qui fâche, de la durée du travail. La France a fait fausse route il y a vingt trois ans, une génération. Depuis, le problème est connu mais nul a le courage de faire marche arrière. 

Atlantico.fr : Devons-nous mettre en place des améliorations sur la transmission des biens entre générations ? 

Philippe Crevel : La décision de François Hollande de revenir sur le dispositif en faveur des donations institué par Nicolas Sarkozy était dictée par une volonté d’effacer les réalisations de son prédécesseur. Il faut évidemment faciliter les donations. A ce titre, le Gouvernement pourrait inciter ceux qui ont épargné depuis le mois de mars 2020 avec la crise covid de transmettre en franchise de droits à leurs enfants ou petits-enfants dans la limite de 50 000 ou 70 000 euros. De manière plus globale, il faudrait revenir à la règle des 10 ans et non des 15 ans en ce qui concerne l’application des abattements pour les donations. Des mesures pourraient être imaginées en cas de transferts qui viseraient à faciliter l’achat de la résidence principale ou la création d’une entreprise par les enfants ou les petits enfants.

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