Que reste-t-il de l'école républicaine ? | Atlantico.fr
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Vincent Peillon souhaite durcir la carte scolaire.
Vincent Peillon souhaite durcir la carte scolaire.
©Reuters

Où est passé l'école ?

Que reste-t-il de l'école républicaine ?

Vincent Peillon souhaite durcir la carte scolaire, une mesure qui pourrait creuser les disparités entre les établissements. A travers les différents gouvernements, l'école à été remaniée et repensée. Aujourd'hui, que reste-t-il vraiment de l'idée même de l'école républicaine ?

Jean-Rémi Girard

Jean-Rémi Girard

Jean-Rémi Girard est vice-président du SNALC-FGAF (Syndicat National des Lycées et Collèges). 

Il tient le blog sur l'Education nationale "Je Suis en retard" : http://celeblog.over-blog.com

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Les Français sont attachés à leur école, presque mythifiée à travers les figures de Jules Ferry et des « hussards noirs ». Or même les plus délirants de nos « spécialistes » en conviennent aujourd'hui : quelque chose ne va plus. Près de la moitié des élèves sortent de CM2 avec des difficultés sérieuses voire graves en lecture, écriture et calcul ; les mêmes arrivent en Terminale Littéraire en étant incapables de rédiger correctement… Jamais on n'a autant eu le bac, et jamais le bac n'a eu aussi peu de valeur ; jamais on n'a tant parlé de l'école publique, et tant mis ses enfants dans le privé. Car il en va de l'école comme de certains hommes politiques : derrière la façade lisse et avenante de la confiance se cache une gigantesque trahison de la République. 

L'école de la République a été fondée sur l'idée que c'est par l'instruction des enfants de France que l'on parviendrait à solidifier la République et à éviter le retour à l'ordre ancien. Projet avant tout politique, elle fut fondée sur quatre grands principes que ses défenseurs (dont l'auteur de ces lignes fait partie) revendiquent toujours :

- L'école est là d'abord pour transmettre un savoir. Elle est héritière des Lumières, et repose sur l'idée d'une culture universelle et rationnelle destinée à éclairer les consciences humaines. Il s'agit ici de former des esprits et non du « capital humain », de libérer et non d'asservir à un dogme économique. C'est ce qui explique que l'école se définit comme laïque : elle dépasse tous les particularismes, tous les clivages, tous les lobbies.

- L'école est une institution neutre et impersonnelle. En tant que telle, elle est coupée de la société (école sanctuaire) et son enseignement est à visée uniquement pédagogique. Si elle transmet des valeurs, ce sont celles construites par la raison.

- L'école est fondée sur la méritocratie. Loin d'être un gros mot, ce terme désigne le fait de sélectionner sans tenir compte de l'origine sociale, du sexe ou de tout autre critère extérieur à l'école. Cela suppose donc le même enseignement dans tout le pays, dans les mêmes conditions, avec les mêmes options et les mêmes choix, afin que chaque élève atteigne le plus haut point de son potentiel.

- Enfin l'école s'est fixée l’objectif de développer la liberté de conscience des individus, le fameux esprit critique. Elle socialise les enfants à travers une morale laïque (et non plus religieuse) qui vise l'accès à l'autonomie.

Que s'est-il passé ? Il s'est passé qu'en cherchant dès les années 50 (et surtout 60 et 70) à démocratiser l'école pour réellement parvenir à l'idéal méritocratique ainsi que pour procéder à une nécessaire élévation du niveau de qualification général, on s'est dit qu'il fallait changer le fonctionnement de l'école. Non pas uniquement ses filières, ses péages (le fameux certif') et ses quotas, mais également sa manière d'enseigner, ses méthodes, ses objectifs. On allait éduquer, on allait s'adapter à de « nouveaux publics ». Et c'est là que tout a capoté…

En fait, l'école fonctionnait très bien et la massification était en train de s'opérer progressivement. En voulant la brusquer, en y mettant du collège unique, des maths modernes puis des nouvelles méthodes de lecture, de nouvelles pédagogies, toujours plus de nouvelles disciplines commencées toujours plus tôt, puis des « interdisciplinarités », des « éducations à », du développement durable ou encore de la citoyenneté, on a rompu l'équilibre. Conséquences : alors que les élèves sont de plus en plus nombreux à être de plus en plus diplômés, jamais l'ascenseur social n'est autant resté bloqué au rez-de-chaussée, et jamais les déterminismes extérieurs n'ont autant pesé sur le destin des générations futures. Aux fils et filles de professeurs la réussite scolaire (pas fous, les plus fins connaisseurs du système s'empressent de combler par eux-mêmes les dysfonctionnements abyssaux de l'institution), aux fils et filles d'ouvriers (surtout aux fils, d'ailleurs : les filles ont bien compris que l'école leur permettait de se sortir d'autres formes de déterminisme et constituait toujours une voie d'accès à l'autonomie) les voies de garage et les sorties sans qualification.

Ainsi l'école, sans cesse attaquée de l'extérieur, instrumentalisée par tous les groupes sociaux, peuplée de personnels dénigrés, appauvris, déconsidérés et qui rêvent de plus en plus de changer de carrière, est devenue le laboratoire de toutes les expérimentations, de tous les partenariats, sans plus aucune vision d'ensemble sinon celle de faire dire que le bien est bien, que l'écologie c'est joli, que fumer tue, et tant pis si on ne sait plus écrire ni calculer, tant pis si l'on n'a plus de vision d'ensemble d'une histoire réduite en miettes.

Or même si l'école n'est pas responsable de tout (les ghettos restent des problèmes qu'aucune carte scolaire ne parvient à résoudre), il ne faudrait pas grand-chose pour qu'elle retrouve son rang d'institution, sa vocation première : transmettre des savoirs qui permettent d'accéder à l'autonomie dans un cadre neutre et protégé du bruit et de la fureur du monde. Il faudrait des horaires sérieux dans les matières fondamentales au primaire. Il faudrait qu'on se décide enfin à former les enseignants aux méthodes efficaces et non plus aux méthodes à la mode. Il faudrait que les adultes à l'école retrouvent leur autorité et leur pouvoir d'action, et qu'ils soient soutenus par la société toute entière au lieu d'être culpabilisés et perpétuellement remis en cause. Il faudrait chasser hors de l'école les marchands du Temple et les docteur Diafoirus (Le Malade Imaginaire, NDLR). Il faudrait enfin instaurer des parcours différenciés pour que chacun puisse aller là où il peut se développer le mieux plutôt que de végéter dans une filière unique dans laquelle on le garde sans lui tracer aucune perspective d'avenir. S'il ne s'agit pas de refaire la IIIe République, il s'agit en revanche de remettre à plat le système, et de le fonder à nouveau sur les quatre grands principes qui font de notre école le lieu de l'éveil de chacun, et non celui de l'abrutissement de beaucoup. Transmettons bien les savoirs universels hors de toute pression extérieure, et notre école républicaine redeviendra ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : l'une des meilleures au monde.  

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