Pour les ados d’aujourd’hui, la vie amoureuse commence par le sexting | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
Les adolescents s'envoient des "sextos".
Les adolescents s'envoient des "sextos".
©Reuters

Pelotage du XXIe siècle

Pour les ados d’aujourd’hui, la vie amoureuse commence par le sexting

A l'heure du tout numérique, l’impact des écrans est important dans les vies amoureuses des adolescents : beaucoup s'échangent désormais des "sextos", c'est-à-dire des sms à caractère sexuel.

Catherine Lejealle

Catherine Lejealle

Catherine Lejealle est docteur en sociologie et ingénieur télécom (ENST Bretagne). Elle est professeur à l'ISC Paris et co-fondatrice de la Chaire Digital BusinessSes domaines de recherche couvrent les usages des TIC (téléphone portable, Internet, médias sociaux…)

Elle a publié La télévision mobile personnelle : usages, contenus et nomadisme,  Les usages du jeu sur le téléphone portable : une mobilisation dynamique des formes de sociabilité  aux Editions L'Harmattan et J'arrête d'être hyperconnecté ! : 21 jours pour réussir sa détox digitale chez Eyrolles.

Voir la bio »

Atlantico : Un rapport révélé le 6 octobre par Le Journal officiel des pédiatres américains dresse un parrallèle entre le phénomène des "sexting chez les adolescents" et les relations sexuelles précoces. Doit-on s'en inquiéter? 

Catherine Lejealle : L’étude concerne des Américains et uniquement l’Etat du Texas. Il est toujours dangereux de faire des généralisations. Par ailleurs, il est important de faire la différence entre la pratique de l’envoi de textos à caractère sexuel et les pratiques sexuelles réelles. Entretenir un imaginaire sexuel ne signifie pas forcément passage à l’acte.

Justement, qu’en est-il de la France ? Les seules données réellement fiables concernant la France sont celles des grandes enquêtes sur la sexualité des Français conduites régulièrement par l’INED. Ces enquêtes permettent d’avoir une photographie fiable des pratiques réelles à un moment donné et de suivre leurs évolutions. 

Les enquêtes Ined et le baromètre santé Inpes montrent que l’âge médian du premier rapport sexuel est de 17 ans et 4 mois pour les garçons et de 17 ans et 6 mois pour les filles. Cela veut dire qu’à cette âge, la moitié des adolescents a déjà eu une relation sexuelle. Si l’âge médian reste stable et ne baisse plus pour les garçons, la nouveauté depuis quelques années est l’âge médian chez les filles. Dans les années 1940, elles entraient dans la vie sexuelle 4 ans plus tard. Aujourd’hui, l’écart n’est plus que de 2 mois.  

Ainsi, faisons la différence entre la pratique du sexting qui effectivement semble se diffuser et les pratiques sexuelles réelles.

Le phénomène sexting est-il aujourd'hui totalement intégré aux flirts de nos adolescents ou reste-t-il une une pratique marginale? 

Un autre bémol important qu’il faut impérativement avoir en tête est la manière dont est rédigée la question posée aux adolescents. Selon qu’on leur demande s’ils ont vu, émis ou reçu ou simplement lu un sexto divise tout de suite les chiffres. On ne peut pas affirmer que 20% des adolescents ont émis un sexto. Une autre précision dans la formulation (et qui est fondamentale avant de généraliser) porte sur la fréquence : est-ce qu’on leur demande s’ils ont déjà reçu 1 fois ou si la pratique est courante et devenue une habitude pour eux ? Cela est radicalement différent.

Ceci dit, l’impact des écrans dans nos vies amoureuses et sexuelles est indéniable depuis une dizaine d’année. La diffusion des équipements (smartphones, tablettes, ordinateurs), l’accès à Internet à un prix abordable et pour une qualité appréciable induisent des connexions en continu tout au long de la journée en nomadisme. Par ailleurs, les formats d’échanges d’images et de vidéos ou de textes très courts se sont diversifiés avec l’apparition d’applications gratuites et ludiques telles que Whatsapp ou Snapschat. Il est donc facile, pas cher, rapide et ludique de multiplier les envois.

Il faut ajouter l’impact de l’écran à distance : celui-ci desininhibe et incite à oser envoyer des contenus plus osés que ce qu’on ferait en face-à-face. On le voit sur les sites de rencontres et à tous les niveaux même dans la vie professionnelle, où le courriels (et toutes formes asynchrones) permet aux plus timides de donner plus facilement des ordres et d’assumer l’autorité. Par ailleurs, la possibilité que les photos disparaissent et aient un temps de vie limité lève un frein. Le risque que la photo circule semble faible. Ainsi, la montée des contenus sensuels, sexuels, qui visent à attirer, séduire et amuser est assez logique et se fait de façon graduelle.        

A 15 ans, 55 % des jeunes avouent avoir déjà vu un film porno. En quoi l’exposition des plus jeunes à une sexualité débridée influence-t-elle le phénomène?

Effectivement, les jeunes sont exposés plus tôt à des films porno ou à des contenus pornographiques. Ceci est encore à mettre en regard de l’explosion des sources d’information possibles. Les publicités notamment pour le luxe ont mis en avant le porno chic. La multiplication des chaînes tv mais aussi l’explosion des contenus sur Internet offrent une telle quantité d’images qu’il est facile parfois sans le vouloir de tomber sur un tel contenu.

Cette exposition à des contenus pornos se retrouve dans les enquêtes sur les pratiques sexuelles puisque le nombre des positions et la variété des pratiques sexuelles a explosé. Des pratiques qui étaient encore rares il y a 30 ans sont aujourd’hui très diffusées.

Par ailleurs, les jeunes et les moins jeunes baignent dans une culture de l’image et du plaisir, où les stars postent des photos d’elles en continu quand elles ne sont pas piratées ou circulent sur Internet de façon très facilement accessible.

Qu'est-ce que ces nouvelles pratiques nous apprennent sur la société actuelle?

Quelle que soit l’ampleur des pratiques réelles, il est intéressant de noter que le sexting reflète l’évolution de notre société : d’une part, l’image et la mise en scène permanente de soi sur les médias sociaux, notre exposition urbi et orbe pour documenter ce que nous faisons. Nous existons parce que nous laissons des traces que les autres commentent et aiment. Notre e-reputation, nos traces numériques prennent une importance considérable et permettent une mise en relation avec des tiers inconnus qui partagent nos passions et centres d’intérêts. C’est très positif de pouvoir partager des biens et services via les sites de partage et de co-quelque chose.

Dans cette construction identitaire et mise en scène de soi, le corps est mis en avant. Ce corps devient aussi le reflet de ce que nous sommes : via des tatouages et des vêtements, nous nous inscrivons dans une tribu et donnons à voir qui nous sommes. 

L’autre évolution est la porosité entre le privé et le public. Chacun se met en scène et donne à voir une partie de son intimité. Cette évolution a touché non seulement les stars mais aussi le monde politique où les hommes et femmes politiques se font prendre en photos dans leur cuisine, leurs vacances et en famille. Et dès qu’ils quittent la scène politique adorent livrer en pature leurs souvenir du monde du pouvoir, mèlant le privé et le public et le professionnel pour la plus grande joie des lecteurs. Alors comment s’étonner que nous les copions, mettant en scène notre corps, nos états d’âme et nos anecdotes parfois intimes ?

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !