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L'étude des noms de familles rares montre la très faible mobilité sociale, peu importe le pays ou le siècle.
L'étude des noms de familles rares montre la très faible mobilité sociale, peu importe le pays ou le siècle.
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Ascenseur social en panne

Pourquoi vos ancêtres d'il y a 15 générations ont encore un impact sur votre appartenance sociale d'aujourd'hui ?

L'étude des noms de familles rares montre la très faible mobilité sociale, peu importe le pays ou le siècle.

Xavier Molénat

Xavier Molénat

Xavier Molénat est journaliste pour le magazine Sciences Humaines.

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On dit souvent que l'ascenseur social est cassé en France depuis quelques années. Plusieurs études affirment que ce n'est pas seulement l'ascenseur social mais toute la mobilité sociale qui est figée, et que le phénomène serait très ancien. Pour le prouver, Gregory Clark a étudié… les noms de familles. Ce professeur à l'université de Californie a montré que votre succès dans la vie pourrait être, en quelque sorte, déterminé par vos ancêtres ayant vécu il y a plusieurs centaines d'années, comme le note NPR.

On ne serait finalement pas si loin des Rougon-Macquart de Zola ? C'est grâce à l'étude des noms de familles des riches familles anglaises qu'il a réussi à trouver ces résultats (voir le résultat de sa recherche, en anglais) :

"Si vous partagez un nom de famille rare avec quelqu'un qui était riche en 1800, je peux prédire maintenant que vous avez neuf fois plus de chances d'aller à Oxford ou Cambridge. Vous allez vivre deux ans de plus qu'une personne normale en Angleterre. Vous serez plus riche, et vous avez plus de chance de devenir docteur ou avocat" explique-t-il.

Ainsi en 2011, les noms de famille aristocratiques apparaissent six fois plus souvent chez les avocats que les noms de familles de l'ensemble de la population anglaise. Pour Gregory Clark, même en Suède, connue pour sa mobilité sociale, de 70 à 80% des statuts sociaux familiaux sont transmis de génération à génération sur plusieurs siècles. D'autres économistes utilisant des techniques similaires ont révélé des immobilités comparables, que ce soit dans l'Espagne du 19e siècle ou en Chine. Comme le note The Economist, il faudrait entre 300 et 500 ans pour que des familles de classe sociale élevée et des familles de classe sociale basse aient des descendants ayant des chances égales d'avoir les mêmes revenus !

En plus d'étudier l'évolution des personnes aux noms de familles rares et membres de l'élite industrielle anglaise, Gregory Clark a étudié la chance que certains noms de familles soient surreprésentés dans des classes sociales élevées ou inférieures dans le passé. De la même façon, entre 70 et 80% des avantages économiques semblent se transmettre de génération en génération.

Pourquoi cette étude des noms de famille ? Parce que les données concernant les évolutions du salaire de générations en générations sont très rares. De plus, étudier les évolutions de carrière d'une génération à l'autre provoque du "bruit", des parasites qui faussent les résultats à grande échelle. Par exemple, il arrive que des enfants de parents riches n'atteignent pas le même niveau de vie que leurs parents, soit par manque de chance, soit par choix philosophique (s'occuper d'une œuvre de charité par exemple).  Étudier les noms de familles permet d'avoir des données sur plusieurs siècles (les noms de familles des personnes étant allées à Oxford sont connus jusqu'au 13e siècle). La mobilité sociale serait donc très rare et surtout, note Gregory Clark, constante peu importe le pays ou le siècle.

Atlantico : Cette récente étude britannique démontre que la probabilité d’évolution sociale d’un individu par rapport à ses ancêtres est quasiment nulle et cela sur plusieurs siècles. Quelle crédibilité accorder à un tel résultat ?

Xavier Molénat : Aussi triste que cela puisse paraître,  les résultats de cette étude ne me semblent absolument pas surprenants. Notre vision d’un Occident et d’une France offrant une grande mobilité sociale a été créée par un effet de loupe grossissante centré sur l’évolution sociale qui prend pied entre l’après-guerre et le début des années 1960. Cela n’a pourtant duré qu’une vingtaine d’années mais l'idée s’est répandue dans l’esprit de tous les Français comme un petit fantasme auquel se raccrocher. Dans les faits, de nombreux chercheurs ont montré que dès 1965, un important phénomène de déclassement social a commencé à se mettre en place. Cependant, la société a bien évidemment préféré croire aux théories de chercheurs comme Henri Mandras qui soutenait la moyennisation de la société et le rapprochement progressif des conditions de vie entre les Français. L’état actuel de notre société prouve qu’il avait tort.

Cela démontre-t-il que malgré tous les systèmes d’égalité des chances et de redistribution l’ascenseur social est un mythe ?

Je crois en effet que même lorsque la mobilité sociale a brièvement existé, elle n’était en fait dû qu’à des raisons structurelles de modification de l’emploi et non pas à une égalitarisation de la société. La France malgré son État providence et son système social est victime d’une forte inertie en terme d’évolution sociale comme le soutien avec force le sociologue Camille Peugny dans son livre Le Destin dans le berceau. Malgré ce constat, la situation était plutôt pire si l’on remonte à travers les siècles. Les niveaux d’équilibre du patrimoine est bien sûr meilleur et les terres n’appartiennent plus autant à un micro groupe qu'au Moyen-Age. Cette inertie correspond donc plutôt à une absence d’évolution au sein des classes sociales mais pas à une absence d’amélioration dans les conditions de vie. Il faut la comprendre comme une analyse relative et pas absolue sans quoi il serait incohérent de dire que la situation moyenne des Français n’évolue pas à travers les siècles. Ainsi, si la mobilité sociale en France correspond à une exception historique, il est probable que les grands appareils démocratiques et redistributifs ne sont absolument pas inutiles puisque s’ils n’améliorent visiblement pas l’évolution sociale ils limitent les inégalités.

Ce constat serait donc plutôt celui de l’échec de l’école de la République ?

Cette vision de l’égalité des chances est très française surtout si l’on compare cela avec la société anglaise sur laquelle est basée l’étude et qui est bien plus élitiste. Ce poids important que la France fait peser sur l’école est remise en cause par des sociologues tel que François Dubet qui défend l’idée d’une réussite sociale déconnectée de la réussite scolaire qui en est pour l’instant la condition quasi unique dans notre pays. L’égalité des chances ne passe donc pas nécessairement par une école plus égalitaire mais par une vision de la société différente, une intégration plus rapide du travail dans le parcours scolaire mais aussi un retour facilité aux études  après un début de carrière professionnelle. Ainsi, on peut imaginer que cette inertie sociale pourrait être changée par une structure différente du travail et surtout un changement dans notre vision de la réussite sociale

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