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Pourquoi la (vraie) révolution numérique n’a pas encore eu lieu (et pourquoi c'est l'occasion de réinventer notre modèle)
©Artsper - Miguel Chevalier

Au rapport

Pourquoi la (vraie) révolution numérique n’a pas encore eu lieu (et pourquoi c'est l'occasion de réinventer notre modèle)

Depuis plusieurs années, secteurs après secteurs, des pans entiers de notre économie font face au défi du numérique. Jusqu'à présent, le grand boom n'a pas encore eu lieu. Mais la France a pris du retard et devra au plus vite se préparer à l'explosion de la sphère digitale.

Benoît Thieulin

Benoît Thieulin

Benoît Thieulin est le fondateur de l'agence La Netscouade et président du Conseil National du Numérique.

En 2006-2007, il a participé à la campagne Internet de Ségolène Royal, notamment à travers la création du site Désirs d'Avenir.

 

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Atlantico : Vous avez remis, la semaine dernière, un rapport à la ministre du Travail traitant notamment du financement de la protection sociale des travailleurs indépendants. Pourtant, la bonne formule semble difficile à trouver. Au vu de la complexité du sujet, est-il finalement légitime de se demander si l’économie numérique "existe" vraiment ? N’est-ce pas davantage une question de moyens que de changements de nature de l’économie "traditionnelle" ?

Benoit Thieulin : Nous l’affirmons depuis le début de notre mandat, et nous réinsistons dans le rapport Nouvelles Trajectoires : la révolution numérique que nous vivons est une véritable métamorphose, globale, et beaucoup plus importante que les précédentes révolutions industrielles. L’économie et la société se transforment dans leur ensemble en même temps. Il n’y a donc pas d’économie numérique à proprement parler puisqu’aucun secteur n’est épargné, toutes les organisations sont bouleversées. Cela justifie d’autant plus que nous nous interrogions sur les fondamentaux de notre modèle économique et social. D’autant que les fondamentaux de la révolution numérique sont loin d’être stabilisés et sont encore, à ce jour, loin d’être soutenables : en terme de fiscalité, de protection sociale, de création d’emploi ou d’empreinte carbone, une révolution dans la révolution numérique est à venir !

A la lecture de votre rapport, on constate votre volonté de protéger le statut des travailleurs indépendants en faisant intervenir davantage les plateformes de mise en relation, dans le financement de cette protection. Quels éléments motivent ce choix ?

Qui peut encore se satisfaire de la précarité du statut des travailleurs indépendants et en particulier des travailleurs des plateformes numériques, qui connaissent un boom et vont aller croissant ? Qui peut encore croire qu’un chauffeur Uber est juste un entrepreneur au même titre que je le suis, à la tête de La Netscouade, qui fait 4,5 millions de chiffre d'affaires avec 45 personnes, mais sans les mêmes capacités d’épargne qui lui garantissent une bonne couverture sociale et un complément de retraite ? Si l’on n’y prend pas garde, on pourrait fabriquer une génération de mini-entrepreneurs précaires à 10 ou 20 ans ! La zone grise où ils se situent pose problème : ni vraiment employé -protection trop faible-, ni vraiment entrepreneur -indépendance de façade-.

Les plateformes numériques, a fortiori celles de l’économie collaborative, organisent une intermédiation de la production de valeur et du travail. Si bien que les travailleurs qui les utilisent peuvent se retrouver en situation de double subordination : par rapport à la plateforme, donneuse d’ordre en matière de prix, et par rapport aux utilisateurs-clients. Il sont dits “travailleurs indépendants” mais sont d’une dépendance rare vis-à-vis de la plateforme ! Nous devons rééquilibrer la relation, redonner du pouvoir aux travailleurs des plateformes qui doivent être en capacité d’anticiper leurs revenus, et ne pas recevoir un mail leur annonçant leur baisse de revenu de 20% du jour au lendemain. Ils doivent se sentir représentés d’une manière ou d’une autre : les syndicats seraient bien inspirés de s'occuper de cette clientèle naturelle pour eux, et jusque-là délaissée. Nous prônons ainsi le principe de loyauté des plateformes, que nous avions déjà poussé lorsqu’il s’agissait d’algorithme ou d’API vis-à-vis d’un écosystème de start-up, par exemple. Nous le prolongeons en disant : une relation nouvelle, plus responsable, plus loyale doit s’établir avec ces travailleurs d’un nouveau genre, qui doivent pour se faire, s’organiser, aidées par les organisations syndicales ou pas.

Avec la transformation de l’économie, des monopoles disparaissent mais on voit aussi que les acteurs du numérique reviennent vers l’économie traditionnelle, avec par exemple les boutiques Amazon, etc. Quel est votre avis ?

Il s’opère en effet un double mouvement, et je pense que c’est lié à l’évolution des usages. Une autre forme de “numérique” émerge à l’intersection des aspirations citoyennes de mieux consommer et d’adopter des comportements plus écologistes. De nombreuses startups, coopératives, associations qui protègent les circuits courts se développent. Je pense par exemple à La Ruche Qui Dit Oui, qui promeut un certain retour à la consommation directement auprès des producteurs où aux startups de l’économie urbaine, comme Agricool. Nous devons soutenir ces modèles et investir dans le coopérativisme, qui selon moi pourrait constituer l’un des modèles des startups à la française ! Vous aurez remarqué d’ailleurs que Blablacar, l’une des licornes françaises, en est une double illustration : de l’économie de pair à pair, collaborative sur un service des plus traditionnels : le transport “physique” !

Le rapport ne propose pas clairement une solution "clés en main" mais ouvre différentes pistes de réflexion autour du CPA, de l’extension du statut d’auto-entrepreneur, etc. Que répondez-vous à ceux qui estiment qu’il faudrait plutôt revoir ces mécanismes, et au-delà, au profit d’un système incluant le revenu universel ?

Nous proposons des choses assez concrètes sur le CPA, et je pense au droit individuel à la contribution ! Les activités marchandes ou non marchandes, exercées en parallèle d’une activité principale, et surtout lorsqu’elles sont vectrices d’externalités sociales, doivent être reconnues et valorisées par des droits dans le CPA. Lorsque l’on s’engage dans une activité associative par exemple, c'est frappé de “double peine” : non seulement on consacre du temps sans être rémunéré, mais on n’acquiert pas de droits en matière de formation, de retraite, etc. Est ce normal ? Pourtant cette générosité est bonne pour la société. Et que fait-elle pour l’en remercier : rien. Pire : elle vous fait perdre vos droits !

Au-delà de ce droit à la contribution, c’est l’ensemble de notre modèle social qu’il faut revisiter. J’ai parlé de contrat social 2.0, à l’heure du numérique. Le revenu d’existence articulé au CPA va dans ce sens car c’est un levier de transformation social systémique. Il porte une vision de la société : plus universelle, mieux protégée, qui ne rétribue pas que l’activité marchande au moment où l’économie sociale et solidaire décolle, qui reconstruit de la protection non plus sur seulement sur des statuts, qui répond à la lente déconnection d’une partie du travail et de l’activité, qui s’accorde à des parcours moins rectilignes marqués par la pluriactivité et qui anticipe la mutation du travail due a cette nouvelle phase d’automatisation de métiers.

En revanche,  il est trop tôt pour instaurer un dispositif tel quel au niveau national : le revenu d’existence peut être temporaire ou pas, ciblé ou non, strictement financé sur du redéploiement budgétaire ou pas. Bref, il y a multitude de revenus universels différents. C’est pour cela que nous proposons de soutenir les expérimentations locales qui essaiment des modèles divers et de les multiplier. Je pense par exemple à l’expérimentation “Territoires zéro chômage de longue durée” votée à l’unanimité par le Parlement ! Il faut observer ces initiatives, expertiser leur mise en œuvre, faire travailler économistes, fiscalistes, juristes, pour charpenter le débat autour du revenu universel. Mais j’en fais le pari : nous tenons une mesure systémique qui répondrait à de nombreux problèmes auxquels nous devons faire face, qui traverse les clivages politiques traditionnels. Je formule le vœu que ce sera l’un des grands sujets de la présidentielle à venir.

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