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La bipolarité est une maladie difficile à détecter.
La bipolarité est une maladie difficile à détecter.
©Reuters

Surenchère médicale

Pourquoi la bipolarité est tellement mal traitée

Très présente sur la place médiatique, la bipolarité est une maladie pourtant complexe à détecter. Cette surenchère n'est pas sans conséquences : elle engendre un diagnostic trop rapide de certains médecins et une névrose de la part des patients. Les symptômes de la maladie restent encore mal cernés et son traitement pas optimal.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : La bipolarité est une maladie très médiatisée, quel est le réel bilan aujourd'hui ? Quelles sont les conséquences de cette médiatisation ?

Jean-Paul Mialet : Connus depuis l’Antiquité, les troubles bipolaires ont occupé une place majeure en psychiatrie avec l’apparition de traitements véritablement efficaces, à partir des années 60 : antidépresseurs et sels de lithium. La multiplication de nouveaux traitements ont conduit à en approfondir le diagnostic à tenter d’en dépister les formes camouflées. A mesure que grandissait l’intérêt des psychiatres pour cette maladie, elle tombait dans le domaine public. Certains cas de troubles bipolaires caricaturaux sont propices à alimenter la curiosité du grand public, et les médias sont friands de toutes les folies. Il est toutefois utile de rappeler que la maladie bipolaire est relativement rare : elle ne concernerait que 1 à 2% de la population si l’on s’en tient à une évaluation stricte, un peu plus si l’on inclut les formes atténuées.

Assistons-nous à une véritable névrose de la bipolarité ? Quels en sont les facteurs ?

L’exaltation euphorique qui caractérise la phase d’excitation et à l’inverse l’abattement et la tristesse qui caractérisent la phase dépressive sont des alternances qui parlent à l’imaginaire : c’est Jean qui rit et Jean qui pleure. Et Jean, cela peut être aussi bien mon voisin, ou moi-même. Voilà le danger de la médiatisation à outrance de cette maladie pas comme les autres, car elle concerne la sphère de nos humeurs intimes. Or celles-ci sont normalement sujettes à des variations : nous sommes en forme et souriants un jour, tristes et renfrognés un autre jour. De là à nous sentir tous bipolaires… Il faut bien comprendre que les périodes d’excès ou d’effondrement de l’énergie mentale que connaissent ces patients ne peuvent être comparées aux fluctuations de nos états d’âme et ne pas mettre du pathologique dans toutes nos émotions. Etre normal, c’est aussi être variable.

Les personnes atteintes de bipolarité sont-elles bien diagnostiquées par les médecins et les médecins spécialisés ?

Étrangement, la  bipolarité est diagnostiquée tardivement. On parlait il y a quelques années d’un délai de 8 ans entre la première crise et le diagnostic. Qu’en est-il aujourd’hui depuis que la maladie est devenue à la mode  et qu’elle est présente à l’esprit de tous ? Il est probable qu’il y a davantage de diagnostics précoces – c’est l’avantage de la médiatisation – mais il y a aussi sans doute beaucoup de diagnostics abusifs. En fait, le dépistage de ce mal n’est pas si facile : pendant l’accès d’excitation, le patient se sent si bien qu’il refuse tout soin et quand il est dépressif, il se sent volontiers incurable et inaccessible aux soins. Il cache d’ailleurs souvent son effondrement, dont il se sent honteux et garde pour lui ses idées sombres. Cela fait de cette maladie un trouble dont le diagnostic doit être établi par un spécialiste, accoutumé à repérer des symptômes souvent passés inaperçus aux yeux de l’entourage et même parfois du médecin.

Les traitement médicaux et les moyens mis en place sont-ils adaptés et suffisants ? Sont-ils bien pris en charge ?

Les traitements médicaux sont nombreux et très efficaces : c’est certainement l’une des pathologies dans lesquelles le psychiatre rencontre les succès les plus spectaculaires. La prise en charge exige un suivi qui ne peut s’établir dans de bonnes conditions que si le patient ne nie pas sa maladie et s’il a confiance en son psychiatre. On n’insistera jamais assez sur ce dernier point. Certains de mes patients, en pleine crise d’euphorie, n’ont accepté de prendre leur traitement que pour des raisons de confiance : eux-mêmes se sentaient très bien – en fait, ils ne s’étaient jamais sentis aussi bien de leur vie – mais puisque je le leur demandais et que mes recommandations, jusque là, leur avaient plutôt été bénéfiques…

Les structures d'accueil disposent-elles d'assez de places et de personnel formés à traiter la bipolarité ? Qu'est-ce qui pourrait être amélioré étant donné qu'il y a de la confusion dans les pathologies ? Les malades atteints de bipolarité risquent-ils un traitement mal adapté ?

L’hospitalisation en psychiatrie fait appel à un découpage administratif qui groupe tous les patients dans le même hôpital en fonction de leur situation géographique – à la façon un peu de la carte scolaire. Ceci amène, si l’on fait une crise maniaco-dépressive sévère, à être hospitalisé au milieu de patients variés, certains présentant par exemple des états délirants très lourds. Or la bipolarité, même lorsqu’elle se présente sous une forme bruyante, est en principe totalement résolutive : la crise passée, le patient retrouve son état normal. La maladie bipolaire est en fait une maladie intermittente. L’hospitalisation, quand elle s’est faite dans des conditions contraignantes, peut laisser de mauvais souvenirs et conduire certains patients à fuir les soins… Mais en principe, les médecins et le personnel connaissent bien aujourd’hui ce mal, savent le prendre en charge et le discerner d’autres pathologies. Depuis trente ans, bien des progrès ont été fait à ce propos. Et même si aujourd’hui, on commet des erreurs de diagnostic, mieux vaut voir de la bipolarité où il n’y en a pas que, comme je l’ai connu au début de ma pratique, faire des diagnostics abusifs de schizophrénie.

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