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Pourquoi l’OCDE va un peu vite en besogne en annonçant que “l’âge d’or” du capitalisme dans les pays riches est révolu
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Mort prématurée

Pourquoi l’OCDE va un peu vite en besogne en annonçant que “l’âge d’or” du capitalisme dans les pays riches est révolu

Selon les prévisions de l'OCDE, la croissance des pays développés risque de ralentir d'ici 2060 à cause des inégalités provoquées par le capitalisme, malgré le fait que le monde sera quatre fois plus riche, plus productif et plus instruit.

Pascal Perri

Pascal Perri

Pascal Perri est économiste. Il dirige le cabinet PNC Economic, cabinet européen spécialisé dans les politiques de prix et les stratégies low cost. Il est l’auteur de  l’ouvrage "Les impôts pour les nuls" chez First Editions et de "Google, un ami qui ne vous veut pas que du bien" chez Anne Carrière.

En 2014, Pascal Perri a rendu un rapport sur l’impact social du numérique en France au ministre de l’économie.

Il est membre du talk "les grandes gueules de RMC" et consultant économique de l’agence RMC sport. Il commente régulièrement l’actualité économique dans les décodeurs de l’éco sur BFM Business.

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Atlantico : Selon l'OCDE, les changements climatiques commencent à détruire le capital des pays favorisés ou en voie de développement. Les terres côtières et l'agriculture sont soumises aux aléas de la nature qui détruisent leur capacité de production. Selon vous, quel est le réel impact du réchauffement climatique sur l'économie ? Cela peut-il générer des inégalités ?

Pascal Perri : C’est déjà le cas. La première des inégalités entre les individus est fondée sur la géographie et sur les climats. C’est ce qui explique en partie les écarts de développement entre le nord et le sud. Dans les pays du nord avec 4 saisons, l’épargne s’est développée très vite. Les hivers étaient longs et il fallait mettre de coté l’alimentation des mauvais mois. L’épargne s’est rapidement transformée en capacité à investir et à se projeter. Les climats ont forcé certains groupes d’individus à être plus prévoyants que d’autres. Aujourd’hui encore, le réchauffement climatique frappe les régions de façon asymétrique. Une partie des cotes est sous la menace de la montée des mers, les accidents climatiques peuvent détruire ou endommager les grandes cultures en Europe centrale et orientale, il y a mille raisons de s’inquiéter. Mais, il faut aussi éviter le catastrophisme. Les hommes ne cultivent actuellement que la moitié des terres arables cultivables dans le monde. Il y a encore de la marge pour passer de 7 à 9 milliards d’hommes sur la terre. Il reste cependant une grande menace et celle ci est peu considérée par l’opinion : si la température moyenne mondiale augmente de plus de 3°, le permafrost, la couche de glace permanente qui couvre la Sibérie et l’Alaska pourrait céder et libérer des quantités considérables de carbone et de méthane conduisant à un second cycle de réchauffement climatique potentiellement mortel pour une partie de l’humanité. Nous ne pouvons pas ignorer toutes ces variables. L’enjeu est autant d’améliorer le niveau de vie des individus que de respecter le « monde fini » dans lequel nous vivons. Ce weekend, on apprend que 160 000 personnes ont été victimes de pluies torrentielles inhabituelles en Malaisie et qu’une partie du pays est inondée. Ces gens chassés de chez eux vont devenir des réfugiés climatiques.

L'OCDE suppose, en premier lieu, une augmentation rapide de la productivité dans les pays riches, grâce à la technologie de l'information. Cependant ce modèle risque peu à peu de ralentir n'étant plus une source principale de richesse, d'autant plus que les pays en voie de développement seront eux-mêmes aptes à innover en matière technologique. Les espérances de croissances liées aux nouvelles technologies dans les pays développés ne sont-ils qu'une illusion ?

Non, ces gains de productivités sont réels. La question est plutôt de savoir à quoi ils vont servir. A augmenter la rente du capital ou à libérer le travail ? Revenons un peu en arrière. Le 20e siècle a été celui du capitalisme industriel. Ce modèle quoi qu’on en dise a été partageur. Il a permis une augmentation réelle du niveau de vie moyen. Il est un des facteurs de l’émergence d’une classe moyenne assez riche en Europe de l’ouest. Le capitalisme numérique du 21e siècle détruit tout ce que le capitalisme industriel avait apporté. Il se présente d’abord comme un outil de progrès. Les grands acteurs du digital, les GAFAM (Google, Amazon Face Book Apple et Microsoft) apportent des services apparemment gratuits aux consommateurs mais ils séquestrent les données qui sont capitales et ils logent leurs profits dans des paradis fiscaux. Les industriels héritiers du 20e siècle sont leurs premières victimes. Les grandes entreprises mondiales du numériques, toutes américaines, ont un accès universel et illimité aux consommateurs. Elles font payer des droits d’accès de plus en plus élevés à leurs clients (d’autres entreprises) et elles ne créent que très peu d’emplois. Sur le numérique, il y a deux scénarii : le moins favorable au terme duquel nous sommes déjà une colonie numérique de puissances hors sol (les futures grandes puissances du monde digitalisé) et un autre plus favorable, dans lequel les gains de productivité sont correctement partagés et permettent de libérer l’homme des taches les moins gratifiantes.

Pour continuer d'être productives, les entreprises des pays développés ont besoin d'utiliser une main d'œuvre bon marché. Or, selon l'OCDE, la main d'œuvre bon marché est de plus en plus sensible aux questions des droits de l'homme et refusent de plus en plus les inégalités de salaire. Par ailleurs, les pays en voie de développement amélioreront si vite leur niveau de vie que les migrations cesseront. Dans le même temps, la pression migratoire atteindra un taux beaucoup trop élevé pour les pays développés. A l'avenir, quel sera le modèle des migrations dans l'économie mondiale ?

Les phénomènes que l’on observe actuellement montrent déjà que les migrations sont consubstantielles à la mondialisation. Les pays du Nord ont recours à une main d’œuvre volontaire en provenance des pays du sud dans des secteurs comme les travaux publics, le bâtiment, la restauration. Le travail a été tellement déconsidéré en France et l’assistanat a atteint un tel niveau que les entreprises peinent à recruter dans des secteurs pourtant très dynamiques. La main d’œuvre venue des pays pauvres préfèrera toujours un SMIC français à la misère. En Europe comme aux Etats Unis ou le flux de latinos a permis de soutenir la croissance dans les métiers du commerce et des services. De très grandes entreprises comme Renault-DACIA ont installé des usines de production dans les pays du sud ou de l’Europe de l’Est. La main d’œuvre y est abondante, volontaire et bien formée. Les performances de DACIA ont permis de sauver Renault ! En Chine, l’atelier du monde, l’émergence d’une classe moyenne stimule les revendications sociales, le gouvernement chinois a d’ailleurs beaucoup soutenu son marché intérieur. Comment tout ceci peut-il évoluer ? L’importation massive de migrants dans nos économies en crise génère des tensions. Mais comment faire autrement, par exemple en Allemagne ou la population vieillit ? Ces migrants viennent de sphères de civilisation et de religion différentes. Ils apportent avec eux leurs habitudes et leur modèle de vie sociale, incompatible avec notre laïcité. Tout est question de proportion. Pardon d’être aussi cru, mais comme le disait Lavoisier, c’est la dose qui fait le poison. Au delà d’un certain seuil, c’est la concorde sociale qui est en danger.

Selon l'OCDE, les inégalités seront croissantes à cause du niveau de diplôme : pendant que les emplois hautement qualifiés ne cesseront de se multiplier, les emplois manuels deviendront automatisés. Les salariés ayant peu de qualifications auront donc du mal à trouver de plus en plus un travail. Ces inégalités annoncent-elles la fin d'un modèle capitaliste ?

Je n’y crois pas une seconde. Le capitalisme a déjà connu des inflexions. C’est un modèle flexible et adaptable, à l’opposé de tous les autres. Le danger, c’est la création d’une sphère financière hors sol qui s’affranchirait du territoire, c’est dire de l’espace et du temps où nous vivons. Comme le disent les militaires américains, le monde de demain s’articule autour de l’acronyme anglais, VUKA, Volatil, Uncertain, complex and ambiguous. Ce monde sera défavorable aux Etats qui gèrent le temps long et favorable aux grands groupes de services,agiles, sans localisation précise et identifiable. Dans ce monde, le premier sera le gagnant. On voit d’ailleurs que les principales capitalisations boursières du monde sont issues de la Silicon Valley et qu’elles n’existaient pas il y a seulement 20 ans. Elles dominent totalement leurs différents marchés au point que des monopoles se sont reconstitués. Ce qui est très frappant, c’est que les rapides ont déjà mangé les lents. Quand aux salariés sans qualification, dans ce monde de l’information et de la connaissance, ils seront cantonnés à des taches sans valeur ajoutée. Ils devront travailler plus longtemps que les autres pour gagner leur vie dans la mesure où les phénomènes de solidarité qui étaient attaché à la société du territoire auront disparu ou se seront asséchés.

Quel programme alternatif à celui d'une société de production peut-il jaillir de ses inégalités ?

Il faut se méfier des chansons qu’on entend régulièrement sur l’effondrement du capitalisme, sur la fin du travail. Ce qui est certain, c’est que les progrès de la technologie vont réduire la place de l’homme dans les processus de production. Les métiers vont changer. Prenez la banque de détail : elle fonctionne sur la base de données, le lien avec les clients peut être totalement désintermédié, le poids des agences « en dur » va se réduire drastiquement. Quel modèle peut surgir de cette révolution ? Les banquiers devront faire un autre métier avec les formidables stocks de datas qu’ils détiennent sur leurs clients, tout comme les assureurs ! Les employés des agences changeront eux aussi de mission. La principale inégalité demain sera attachée à la connaissance. Qui détiendra l’information détiendra plus que jamais le pouvoir. Les petites batailles actuelles sur plus où moins d’Etat, les combats retardataires des syndicats vont voler en éclat face aux avancées de la technologie. Ce sont les outils qui changent les comportements et pas l’inverse. Il n’existe aucune alternative crédible, ni communiste, ni écologiste à l’évolution du système actuel de marché. Pour continuer d’exister dans ce monde, il est plus que jamais nécessaire de défendre le territoire qui s’incarne en France dans le couple Etat-Nation.

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