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Kim Jong-hun, président de la Corée du Nord.
Kim Jong-hun, président de la Corée du Nord.
©Reuters

Guerre des nerfs

Pourquoi l’affrontement entre les deux Corées n’est pas inquiétant même si ça fait peur

Depuis plusieurs jours, la Corée du Nord et la Corée du Sud semblent au bord de la guerre. Un accord a été trouvé dans la nuit du 24 au 25 août, mettant fin aux tensions. Reste à voir s'il peut s'inscrire durablement dans les relations des deux pays.

Marianne Péron-Doise

Marianne Péron-Doise

 

Officier de marine, Marianne Péron-Doise est analyste des questions sécuritaire pour l’Asie du Nord.
Ses travaux portent sur les problèmes de sécurité de l’Asie du Nord-Est, notamment la péninsule coréenne et le Japon, ainsi que sur les aspects maritimes des politiques de défense des principales puissances asiatiques. Diplomée de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, elle a été chercheur invité à l’Institut japonais des relations internationales à Tokyo.
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Atlantico : Après plusieurs incidents à la frontière, dont deux soldats sud coréens blessés par une mine, les deux Corées sont une nouvelle fois sur le pied de guerre, prête l'une et l'autre à agir au moindre faux pas. La crise actuelle est-elle plus profonde que les précédentes ? Ou s'agit-il d'une simple répétition ?

Marianne Péron-Doise : Je pense qu'il ne faut surtout pas sous-estimer la gravité de la crise actuelle, car cela aboutirait à normaliser le comportement déviant de la Corée du Nord dont toute la diplomatie est de contourner les règles du jeu international, ce que l’on perçoit clairement au regard de ses activités illicites dans les domaines nucléaire, balistique et chimique. Bien sûr, on peut éprouver une sensation de déjà vu, si par exemple on se rappelle le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010 qui a entraîné la mort de 46 marins sud-coréens et la situation de volatilité stratégique qui s’en est ensuivie sur la péninsule - car on peut appliquer un modèle comportementale assez réaliste pour caractériser ce que beaucoup ont qualifié de diplomatie du bord du gouffre, ou de montée aux extrêmes de la Corée du Nord. Il y a un schéma type avec des invariants que l’on peut résumer en trois étapes : provocations, tensions, négociations... Avec un retour à un face-à-face sous contrôle et ce schéma s’applique aux relations intercoréennes ou à celles entre les Etats-Unis et la Corée du Nord.

Ce modèle fonctionne et on a pu l’observer ces dernières semaines avec une montée de bellicosité du Nord à la suite d’un incident que le Sud ne pouvait ignorer car il a causé la mort de deux de ses soldats. Pour finir la déclaration de "quasi état de guerre" décrétée par Kim Jong-hun a débouché sur une séquence de négociation qui a permis la reprise d’un dialogue intercoréen à éclipse, car le Nord s’en sert pour obtenir des concessions (aide alimentaire pour cet Etat en situation de constante pénurie alimentaire, aide énergique…) que le Sud - lassé des provocations permanentes de Pyongyang, voudrait soumettre a un principe de réciprocité.

Pourquoi les négociations sont-elles toujours difficiles à inscrire sur le long terme ? Quels intérêts ont les deux pays à se tenir tête mutuellement ? Quelle analyse peut-on faire de leur comportement actuel respectif ?

Les négociations ne pourront jamais aboutir de manière durable, elles ne visent qu’à occuper un espace diplomatique qui procure un répit aux parties en présence et un retour à la stabilité sur la péninsule coréenne que l’ensemble des voisins asiatiques de la Corée du Nord ne peuvent qu’accueillir avec soulagement… En attendant la prochaine crise !

Il ne faut pas se tromper, les discussions intercoréennes qui se déroulent en ce moment n'intéressent pas uniquement les deux apparents protagonistes mais impliquent les Etats-Unis, la Chine, le Japon et la Russie ; pays qui par ailleurs se retrouvent dans le cadre d’une structure de dialogue, dite "pourparlers à Six" qui a été créé pour gérer le problème nucléaire nord coréen.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : normaliser une dictature nucléaire, convaincre un régime autarcique et fermé que sa survie ne dépend pas uniquement de la possession d’armes de destruction massive, lui donner les moyens de sortir de son sous-développement économique afin de s’intégrer à la communauté internationale. On voit bien que cela dépasse largement les capacités diplomatiques de la Corée du Sud et que l’on est loin d’une querelle de voisinage ou l’une partie (en l’occurrence ici Pyongyang) présente des excuses, l’autre s’engageant a ne plus prendre d’initiatives dérangeantes (en l’occurrence ici pour Seoul ne plus diffuser de propagande anti nord-coréenne par hauts parleurs) !

Quelles seraient les conditions à remplir pour obtenir un accord durable et en finir avec le simple "cessez-le-feu" qui dure depuis plus de 60 ans ?

J’ajouterais qu’en dehors de la résonnance internationale que prennent invariablement les tensions intercoréennes, il y a bien sûr des variables internes complexes qui tiennent à la nature qu’entretiennent les deux régimes en présence, tant a Pyongyang qu’à Seoul, avec leurs militaires.

On voit bien qu’au Nord, Kim Jong-hun, qui a succédé a son père en 2011, essaye depuis d’asseoir son autorité afin de s’assurer de la loyauté des plus hauts cercles de l’armée, par définition pilier du régime. Mais il a beau se faire portraiturer en chef de guerre, posant entouré d’une brochette de généraux amplement médaillés, l’héritage dynastique ne joue pas entre un jeune dictateur trentenaire et des généraux plus que soixantenaires, de la génération de son père Kim Jong-il. Ainsi s’explique le climat de purges incessantes et d’exécutions d’une férocité rare qui règne a Pyongyang, où il se rapporte que son ministre de la Défense a été exécuté au canon anti-aérien.

En Corée du Sud, il semblerait que la dynamique joue en sens inverse avec une Présidente, Madame Park Geun-Hye, très influencée par ses militaires et campant sur une ligne volontiers très ferme vis-à-vis de la Corée du Nord et de ses provocations, notamment sur les conseils de son ministre de la Défense. Depuis son élection en 2012, Madame Park conduit une politique très volontaire vis-à-vis de la Corée du Nord, ne voulant pas apparaître comme "récompensant" le comportement provocant de Pyongyang par des concessions ou une attitude trop en retrait. Elle a notamment exigé - et contre toute attente obtenu - des excuses du Nord (plus exactement l’expression des "regrets") dans l’affaire des mines anti-personnel à l’origine de la brusque montée de tensions observées.

Quel rôle peut encore jouer l'ONU pour permettre une amélioration du dialogue ?

La Corée du Nord est à plus d’un titre au ban de la communauté internationale et sous sanctions onusiennes à la suite de plusieurs essais nucléaires et fait l’objet de rapports accablants quand il s’agit de la situation des droits de l’homme. Il y a bien une "question nord-coréenne" et sa résolution s’impose à la communauté internationale toute entière au-delà de la péninsule coréenne et de l'Asie. L’ONU est déjà très présente sur la péninsule coréenne en raison de sa gestion de la commission d’armistice au travers de ses membres. Cette présence n’est pas exempt de paradoxes si l’on met en parallèle l’action du programme alimentaire mondiale, très impliqué en Corée du Nord en dépit de difficultés récurrentes à gérer l’aide alimentaire pour s’assurer qu’elle parvient bien aux plus démunis et les multiples rapports de la commission des droits de l’homme dénonçant sans relâche les abus et violences dont Pyongyang se rend coupable sur sa population affamée et souffrante.

Par ailleurs, deux des principaux membres du Conseil de Sécurité, les Etats-Unis et la Chine, partenaires stratégiques et soutiens majeurs les premiers de la Corée du Sud, la seconde de la Corée du Nord, s’affrontent - voire se neutralise mutuellement - dès que leur intérêts stratégiques et leurs influences sur la péninsule sont menacés, ce qui nuit à la recherche d’une solution politique globale (soutien au développement économique du Nord en échange de la dénucléarisation, mise en œuvre d’une politique concertée vers la réunification). C’est pourquoi j’estime que l'Union européenne, déjà très impliquée dans beaucoup de dialogues politiques et stratégiques traitant de la péninsule coréenne, devrait être le véhicule diplomatique privilégié, car le plus impartial, pour gérer les problèmes complexes qui s’y posent.

 

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