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Pourquoi cartonner professionnellement est devenu beaucoup plus difficile que ça n’était
©Reuters

Accélération du temps

Pourquoi cartonner professionnellement est devenu beaucoup plus difficile que ça n’était

La numérisation ne facilite pas tout. Etre compétent est devenu un travail à plein temps, demandant à l'homme d'être en perpétuelle réévaluation, et ce beaucoup plus aujourd'hui qu'hier.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : L'expansion du savoir et son accumulation font que, pour réussir dans un domaine et s'y illustrer, l'on passe de plus en plus de temps à apprendre et à se former face à des pratiques qui évoluent de plus en plus vite. Au final n'est-il pas de plus en plus difficile de s'illustrer dans un domaine au fur et à mesure que les générations passent et que le savoir évolue ?

Edouard Husson : Il y a deux aspects à prendre en compte. Du fait de la croissance exponentielle des capacités de stockage de l’information, cette dernière augmente à une vitesse phénoménale. Pour autant, toute cette information n’a pas toujours la même valeur. Par exemple, la Bibliothèque Nationale aspire régulièrement tout l’internet français, mais il sera a priori beaucoup plus difficile pour ceux qui s’y promèneront de s’y retrouver, non pas pour trouver une information brute mais pour évaluer l’information, sa qualité. Il y a en fait un paradoxe de l’époque post-digitale que nous vivons (Je l’appelle comme telle car le digital est partout). On n’a jamais eu autant besoin d’esprit critique. Regardez cette imposture qu’est la dénonciation des « fake news ». Que des informations soient fausses et inexactes, c’est aussi vieux que l’information. L’individu, pour survivre socialement ou s’imposer, tend à mentir, à ruser. L’Etat, dès qu’il peut monopoliser un tant soit peu l’information tend à la transformer en propagande ou à vouloir interdir aux individus de trouver des informations gênantes. Les moyens modernes de stockage et d’analyse de l’information permettent un contrôle que même Orwell n’a pas imaginé. La NSA est infiniment plus puissante que la Stasi ou le KGB de la grande époque soviétique. Eh bien! Le complexe militaro-numérique américain veut nous faire croire qu’il y avait d’un côté la candidate du bien, Hillary Clinton, illustration de la société de libre circulation de l’information; et de l’autre côté l’homme des fake news, Donald Trump. Comme si les mensonges n’avaient pas été dans les deux camps; comme si les médias traditionnels américains n’avaient pas saisi l’occasion de vouloir faire taire, sur internet, un certain nombre de voix différentes, qui leur ont dérobé le monopole de l’information. Car Internet permet, tant que les Etats le laissent subsister dans sa ravissante anarchie actuelle, de s’informer vraiment librement.  A condition de savoir où chercher, d’avoir été formé à l’esprit critique. Ce n’est pas parce que je détecte l’imposture de la dénonciation unilatérale des « fake news » que je saurais immédiatement comment m’orienter sur la Toile. 

Dans ce cadre se contenter d'une formation de temps en temps dans la vie professionnelle est-il encore suffisant ou l'apprentissage doit-il être constant ?

Oui, la différence entre formation initiale et formation tout au long de la vie tend à s’estomper. Ou plutôt, l’individu doit continuer à apprendre, sans interruption. A vrai dire, il n’y a rien de très nouveau sous le soleil d’Occident. C’est l’une des caractéristiques de la société occidentale depuis le Moyen-Age: l’innovation y est constante. La révolution industrielle n’a pas commencé avec la machine à vapeur ni même avec l’imprimerie mais au coeur des « siècles obscurs », dans la seconde moitié du premier millénaire, avec des améliorations constantes de l’outillage agricole, des moulins etc....,Le capitalisme est né dans les monastères, où l’on a appris les vertus de l’épargne et de l’investissement, et les premiers centres urbains d’Italie du Nord avec le rôdage des premières techniques bancaires modernes. Ce qui caractérise notre époque c’est moins l’apprentissage permanent - il a toujours existé - que l’élargissement constant du cercle des « apprenants tout au long de leur vie ». Ce que nous appelons la Première révolution industrielle (1770-1870) est un produit de la généralisation de l’école primaire; la Deuxième révolution induistrielle (1870-1970) est contemporaine de la généralisation de l’éducation secondaire. Pour être plus précis, on remarque durant ces deux étapes de la révolution industrielle qu’une minorité mieux éduquée tente de figer les choses et d’écarter une partie de la population de l’accès aux processus d’organisation de la production; c’est cela que Marx perçoit mais sans comprendre que la révolution éducative est à la base de tout. L’opposition est moins entre capitalistes et prolétariat qu’entre éduqués et non éduqués. Heureusement pour le capitalisme, qui sinon se figerait, les monopoles sautent sous la pression du progrès éducatif. De même, les « Trente Glorieuses » sont le moment de l’accès généralisé au lycée, un accès que la bourgeoisie avait voulu longtemps contingenter. Emmanuel Todd a bien repéré les barrières mises, depuis une trentaine d’années à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Il y a toujours une caste de clercs pour se méfier de l’expansion du savoir; depuis les années 1950 pou 1968, au nom de la « justice sociale », tous les « pédagogues » et autres experts auto-proclamés ont tendu à freiner une éducation primaire et secondaire intensive alors qu’il aurait fallu la pousser pour faire arriver dans l’enseignement supérieur de plus en plus de gens très bien formés. Cette digue là sautera, comme les précédentes, car il y va de la dynamique de la Troisème révolution industrielle, encore plus exigeante que les phases précédentes en terme de capital humain. 

Au final, vu que la réussite ne semble possible sans l'étude des expériences et des réussites de ceux qui nous ont précédé n'est-il pas temps de considérer la réussite comme une construction collective au lieu d'une performance individuelle comme ça peut être le cas dans nos sociétés "modernes" ?

D’un côté, on observe une minorité d’hyperéduqués, produit d’un enseignement secondaire d’élite, qui ne cesse de progresser. Ils alimentent les meilleures universités du monde en chercheurs de premier plan. Les universités recensées dans le classement de Shanghai sont celles où l’on pratique l’interdisciplinarité à haute dose. L’innovation se fait aujourd’hui aux carrefours, aux interfaces. C’est dans les universités de recherche que l’on forme aujourd’hui l’élite dirigeante, celle des inventeurs, des politiques, des financiers qui ont fait la révolution dite néo-libérale. Le revers du système c’est la stagnation voire la régression d’une partie des diplômés de l’enseignement secondaire, qui n’ont pas accès à la formation intensive réservé à un petit groupes d’heureux élus. « L’élection » au sens du choix (de ceux qui sont favorisés par la Fortune, avec ou sans majuscule) s’est substituée à l’élection démocratique et l’égalité des chances. La construction collective dont vous parlez, elle a lieu dans un petit groupe. On remarque, d’ailleurs, que les moyens d’analyse de l’information toujours plus abondante sont aujourd’hui si puissants qu’il est possible, aussi, de retrouver une capacité d’appréhension assez universelle des savoirs et des compétences. L’information est plus abondante mais elle est aussi beaucoup plus facilement disponible. Le problème de notre époque, c’est la stagnation éducative, qui empêche que la révolution digitale conduise à de vrais gains de productivité. Le monde du travail se divise entre une minorité d’inventeurs et une masse d’usagers largement « illettrés numériquement » des nouveaux outils. On peut faire le pari que le système de la Troisième révolution industrielle ne tiendra pas s’il ne fait pas appel à un bassin beaucoup plus large d’acteurs, d’entrepreneurs. On voit pointer le moment où il faudra remettre l’humain au centre, soit pour contrer les aberrations du transhumanisme soit pour résister aux menaces d’une intelligence artificielle qui échapperait partiellement à notre contrôle. On peut faire un pari optimiste sur l’intelligence du capitalisme digital, qui aura besoin, comme ses prédécesseurs, de libérer les forces individuelles pour continuer à se développer. 

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