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Pourquoi adore-t-on tant les séries médicales ?
©LOIC VENANCE / AFP

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Pourquoi adore-t-on tant les séries médicales ?

Dr House, Grey's Anatomy et maintenant Hippocrate qui débarque sur Canal+, les séries médicales semblent vouées au succès.

Laurent Jullier

Laurent Jullier

Laurent Jullier est professeur d'études cinématographiques à l'Institut Européen de Cinéma et d'Audiovisuel (IECA) de l'Université de Lorraine et directeur de recherches à l'Institut de Recherches sur le Cinéma et l'Audiovisuel (IRCAV) de l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris III.

Il est notamment l'auteur de Analyser un film : de l'émotion à l'interprétation paru en 2012 aux Editions Flammarion.

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Atlantico : Ce lundi soir, Canal + diffuse le second épisode d'une toute nouvelle série, Hippocrate. Cette dernière prend la suite de très nombreuses autres séries spécialisée dans la reconstitution d'un univers médical et le plus souvent hospitalier. Pourquoi est-ce que ce genre connait-il un tel succès ? 

Laurent Jullier : La première raison du succès de ce genre est son appartenance à une certaine classe de quasi-universaux. Tout le monde n’aura pas affaire à la police ou au juge d’application des peines entre la naissance et la mort ; mais tout le monde a eu ou aura affaire à un médecin et a fait ou fera un séjour à l’hôpital. Cela met le spectateur en position de force, car il est capable de voir si le portrait du médecin au travail, sur l’écran, est conforme à ce qu’il a vu quand il est allé en consulter un. Tandis que rares sont les spectateurs qui ont vu travailler sur leur cas un lieutenant de police, un avocat d’assises ou un commissaire. En outre, plus on vieillit et plus on a de chances de devoir aller à l’hôpital ; or globalement le public de la télévision (la télévision standard non connectée) est plus âgé que celui du cinéma (au cinéma les films médicaux ont moins de succès).
De plus, Hippocrate aussi bien que Grey’s Anatomy reprennent un schéma narratif relevant lui aussi des universaux : le schéma de l’apprentissage, impliquant un héros qui débute, qui doit apprendre des règles, qui débarque dans un monde nouveau, etc. Cela crée une forme de connivence avec un spectateur qui, lui aussi, arrive au premier épisode dans un monde dont il ne connaît pas les codes (il connaît la « scène », à l’hôpital, mais pas les coulisses : les malades ne traînent pas dans la salle de garde). Ce schéma ne concerne pas que les jeunes, car nous vivons dans un monde qui se modifie à une vitesse telle qu’il faut sans cesse apprendre de nouvelles choses, et pas seulement quand on change d’emploi – un monde où « nous sommes tous des débutants ».

N'y a-t-il pas aussi un effet mimétique, le genre de la série médicale permettant de développer de nombreuses sortes de scénarios, de la série comique (H) à la série plus soap (Grey's Anatomy) en passant par des notes plus sociales (Hippocrate) ou encore proche du polar (House) ?

Le mélange des genres est aussi vieux que le cinéma et la télé a suivi : à Hollywood il y avait à côté des westerns courants des westerns musicaux, des westerns psychologiques... Le genre policier permet cela aussi : sérieux, social, parodique... Le fantastique aussi. Cette hybridation fonctionne sans doute encore mieux avec le genre médical parce qu’il faut dédramatiser la chose : rares sont les personnes qui adorent aller chez le médecin ou à l’hôpital, alors autant se blinder grâce à une petite couche de fiction avant d’affronter l’épreuve puisque de toutes façons il y a très peu de chances qu’elle ne nous échoie pas un jour ou l’autre.

La série Hippocrate décrit un hôpital en pleine crise, où des internes livrés à eux-mêmes tentent de soigner comme ils peuvent leurs patients. La vision que cette série porte de la société française semble être très péjorative. Globalement, la série médicale a-t-elle selon vous des vertus particulières pour saisir les tensions et évolutions de la société qu'elle décrit ?

La première de ces « vertus »n’est pas là non plus propre au genre médical ; elle s’observe déjà pendant l’âge d’or de Hollywood, des années 1940 aux années 1960. Pendant cette période, ce sont les « films de genre » (western, policier...) qui parlent le mieux de la société parce que justement ils se protègent derrière les codes visuels et narratifs propres à leur genre. On a rarement envie d’aller voir un film « social » ou de regarder une série « sociale » en rentrant d’un travail aliénant, après les transports en commun et les courses. En revanche si une série ouvertement conçue pour parler d’autre chose sur un certain ton distrayant tient, plus ou moins en contrebande, un discours sur l’état de la société, elle a plus de chances de réussir son coup. Grey’s Anatomy, série sur laquelle j’ai travaillé il y a quelques temps, a abordé le racisme, le sexisme, le droit d’avorter, l’homophobie, etc., ce qui aurait été impensable sans cette sorte de sécurité, de « garantie de divertissement », qu’est un genre particulier, en l’occurrence ici celui de la série médicale.
La deuxième vertu est liée à une spécificité française. Depuis des années, les médias ont fait naître une inquiétude, au sein de leur public, à propos du corps médical français, en propageant l’idée selon laquelle le concours d’entrée dans ce corps est uniquement basé sur les maths, la chimie et le par cœur mécanique, ce qui a des chances de donner, sept ans plus tard, des médecins aussi humains et empathiques que des réfrigérateurs. Hippocrate, au moins de ce côté, met un peu de baume au cœur de ces spectateurs inquiets. D’autant que la série arrive auréolée du crédit professionnel de son showrunner, Thomas Lilti : un vrai médecin, qui sait de quoi il parle – cela valide un « regard documentarisant », comme on dit, c’est-à-dire qu’on se sent autorisé à regarder sa série pour se documenter sur un monde un peu effrayant. En ce sens, d’ailleurs, un adulte qui visionne une série médicale est comparable à un gamin qui lit un livre où des monstres sont cachés dans le placard ; tous deux exorcisent leur peur en l’affrontant de manière détendue à un moment où ils se sentent protégés – avant de tomber malade, pour l’adulte, et avant que la nuit tombe, pour le gamin.
Pour revenir à la question du genre, on peut dire aussi qu’Hippocrate utilise nombre de schémas du genre du film de guerre, où la valeur la plus importante, parmi celles qui informent le comportement des personnages, est la solidarité. Solidarité entre des partenaires (soldats en guerre/internes à l’hôpital) à la fois autonomes dans leurs missions (face à l’ennemi/face au patient) et très dépendants les uns les autres (il suffit que quelqu’un fasse mal son métier pour mettre tout le mondeen danger). Par conséquent, on y trouve le même message que dans Grey’s Anatomy : une invitation à considérer l’importance du « care ». Ce mot anglais signifie : faire attention à autrui, faire en sorte qu’autrui compte pour soi. Un message très simple en découle, selon lequel si l’on suit son petit bonhomme de chemin en ne pensant qu’à soi, les autres personnes servant de moyen mais jamais de fin, on n’arrive à rien de bon et la société (ici, à petite échelle : le service hospitalier) se désagrège. C’est le côté « social » au sens très large, si vous voulez, commun à Hippocrate et à Grey’s Anatomy.

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