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La décision de renationaliser EDF ne fait pas consensus.
La décision de renationaliser EDF ne fait pas consensus.
©JACQUES DEMARTHON / AFP

ATLANTICO BUSINESS

Pour Xavier Fontanet : « il serait urgent de mettre EDF à l’abri des influences et des désordres politiques »

Vouloir nationaliser EDF est une chose, définir la bonne stratégie et la suivre en est une autre. Pour l’ancien président d’Essilor et professeur de stratégie, Xavier Fontanet, il importe de sortir des désordres politiques qui ont perturbé le développement de l’entreprise. Entretien.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Xavier Fontanet

Xavier Fontanet

Xavier Fontanet est professeur à HEC et à l’Insead, ancien président d’Essilor.

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JMS : vous semblez remonté contre l’État qui vient de renationaliser EDF. Au passage, cela va encore couter 10 milliards d’euros au contribuable. Qu’est-ce que ça va changer ? 

Xavier Fontanet : Rien, ça ne va rien changer. Le gouvernement projette la nationalisation d’EDF. Soit ! mais qu’est-ce que cela va changer puisqu’EDF est déjà depuis longtemps sous la coupe de l’État ? Premier constat : la performance financière a tout été, sauf brillante. Cela dit sans agressivité, sachant que les choses ne sont pas simples. En 2005, EDF était l’une des premières capitalisations du Cac 40 ; sa position concurrentielle était exceptionnelle, les perspectives long terme données par le général de Gaulle étaient tenues par ses successeurs Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing.

Si l’énergéticien avait ensuite suivi les stratégies des entreprises françaises leaders mondiales typent Air liquide, L’Oréal ou Dassault Systèmes consistant à viser, à partir de savoir-faire uniques, dans le cadre de stratégies séculaires, un leadership mondial dans leur secteur, EDF aurait aujourd’hui une capitalisation tournante probablement entre 200 et 300 milliards. Et si on se compare non plus aux leaders mais à la moyenne du CAC 40, qui était à 3000 en 2005, il a doublé depuis ; le cours d’EDF était autour de 30€, il est le tiers aujourd’hui… tout cela fait un rapport d’un à six !

JMS : comment retrouver les moyens de développer une stratégie cohérente ?

Xavier Fontanet : EDF avait fait le choix clair et lumineux de couvrir la filière de haut en bas avec la production, la distribution à longue distance, la distribution locale capillaire, le stockage des déchets radioactifs. La France avait, avec Areva, le contrôle du process même et une avance technologique considérable sur ses concurrents. L’entrée dans les pays nouveaux pouvait facilement se faire par acquisitions, à différents niveaux de la chaîne, ou par des ventes de process : l’entreprise avait un boulevard devant elle. Hélas ! depuis 2005, l’influence de la politique politicienne sur l’entreprise est venue perturber sa stratégie à long terme. Sans ces désordres stratégiques, EDF serait implantée dans plusieurs pays européens, exporterait de l’électricité et la France aurait un formidable argument d’attractivité avec un coût de l’électricité de loin le plus bas du continent.

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Deux facteurs déterminants ont pesé : la mise au pas du nucléaire et l’intervention de l’Europe. L’État (en fait le parti au pouvoir) a froidement instrumentalisé la stratégie de l’entreprise pour acheter les voix des écologistes (un accord qui n’a d’ailleurs pas duré longtemps). La monnaie d’échange était l’arrêt du nucléaire. Un investisseur privé aurait bien mieux résisté aux pressions. À moins que quelque chose ne change, on peut légitimement se poser des questions sur la nationalisation comme garant de la constance des stratégies ! L’Europe n’a pas rendu non plus service avec sa politique consistant à couper la filière énergétique en trois : la production, la distribution grande distance et la distribution capillaire. Elle a tout simplement cassé le business model d’EDF, l’idée étant de favoriser l’émergence des nouvelles technologies que des entreprises comme l’énergéticien auraient pu étouffer parce qu’elles tenaient la distribution. 

JMS : mais quoi faire alors ?

Xavier Fontanet : La France et EDF n’ont pas été capables d’expliquer au régulateur que l’intégration était, dans le domaine de l’énergie, une bonne formule qui facilite la planification de la production et surtout, fait bénéficier au consommateur des formidables effets d’échelle à l’œuvre dans ce métier. Il vaut mieux en matière d’énergie un producteur dominant avec des coûts bas et de fortes marges qu’une armée de petits concurrents se livrant une concurrence féroce avec de faibles marges, mais des coûts bien plus élevés.

De son côté, le groupe nucléaire Areva [devenu Loreno en 2018, Ndlr] n’a pas fait de merveilles non plus sur les marchés internationaux, l’entreprise ayant visé les très gros projets qui ont tous pris d’énormes retards et entraîné des pertes considérables. Ce faisant, Areva s’est fait enfoncer par ses concurrents américains, russes, japonais et coréens sur les projets de taille moyenne qui constituaient le gros du marché. Où en est le groupe sur la fusion nucléaire ? On sait que chez les Anglais, les Américains et les Chinois, des projets sont en train de fleurir…

Nationaliser EDF pour construire de nouvelles centrales nucléaires… soit ! Ce qui importe pour le futur, c’est que la stratégie, qui doit aller au-delà de la construction de six centrales, soit la bonne. Que fait-on sur l’éolien et le solaire ? Quelle part donne-t-on à la méthanisation qui est négligée alors qu’elle est une importante source d’énergie potentielle pour un pays d’éleveurs comme la France ? EDF reste-t-il sur la France ou l’entreprise a-t-elle une stratégie internationale ? Et surtout quel discours sera-t-il tenu vis-à-vis de l’Europe ? Ce retour au nucléaire civil qui, de l’avis de l’auteur de ces lignes, est une bonne chose, appelle plusieurs remarques. 

JMS : Le retour du nucléaire parait très compliqué, techniquement et politiquement...

Xavier Fontanet : Le choix du général de Gaulle, qui n’était pas un homme d’affaires, se révèle à l’épreuve des faits, sur longue durée, un choix somptueux ! Il a été possible, grâce au génie de l’Europe et des Européens qui ont pour nom Pierre et Marie Curie, Niels Bohr, Albert Einstein, Nicolas Tesla, Erwin Schroedinger… la liste des savants à citer est bien plus longue. Ce groupe de physiciens européens, au début du XXe siècle, a découvert les secrets de l’atome, formidable cadeau au monde entier. La fusion nucléaire, qui semble aujourd’hui à portée de main et qui apportera une énergie propre et pratiquement sans limite est en train, 100 ans après les premières découvertes, de confirmer la fécondité de leurs intuitions.

Pour que celles-ci portent leur fruit, encore faut-il que nos politiques se mettent à la hauteur. Il faut évidemment maîtriser le génie du mal — ce qui ne peut se faire qu’en poursuivant (en dépit des événements actuels) les politiques de désarmement nucléaire initiées au début des années quatre-vingt sous l’impulsion de Ronald Reagan et de Mikhaïl Gorbatchev. Il faut aussi assurer la continuité des stratégies industrielles qui ont des horizons de temps bien plus longs que celui des politiques énergétiques observées ces vingt dernières années.



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