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Vladimir Poutine a estimé qu’Internet était à l’origine un projet de la CIA.
Vladimir Poutine a estimé qu’Internet était à l’origine un projet de la CIA.
©Reuters

A qui profite le web

Pour Poutine, Internet est un projet de la CIA : et si le président russe n’était pas que paranoïaque ?

Pas si neutre que cela la toile ? C'est en tout cas la conviction du leader russe qui, s'il résume un peu vite la réalité, n'a pas entièrement tort sur le contexte historique.

Michel Nesterenko

Michel Nesterenko

Directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

Spécialiste du cyberterrorisme et de la sécurité aérienne. Après une carrière passée dans plusieurs grandes entreprises du transport aérien, il devient consultant et expert dans le domaine des infrastructures et de la sécurité.

 

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Atlantico : Jeudi 24 avril, Vladimir Poutine a estimé qu’Internet était à l’origine un projet de la CIA et qu’il continuait à se développer en tant que tel. Quelle est la crédibilité que l’on peut porter à de tels propos ?

Michel Nesterenko : La déclaration du président Poutine est exacte sur le fonds dans la mesure où le terme "CIA" est utilisé pour faire référence à l'establishment militaire américain. Pour comprendre cela un petit rappel historique de l'évolution de la micro-informatique est utile. L'histoire d'internet débute en 1962 dans les laboratoires de recherche militaires du Pentagone. En 1969 le réseau ARPANET est utilisé pour connecter les chercheurs des programmes militaires dans quatre universités américaines.  En 1974, les groupes américains Tymnet et Compuserve utilisent un protocole de télécommunication X.25 pour créer un réseau d'échanges de données commerciales international qui aboutira au premier courrier électronique en 1979. En 1977, avec la naissance de l'Apple II, nous assistons au début de l'ère de la micro-informatique. En 1979 des étudiants universitaires américains utilisent ARPANET et créent le premier forum d'échanges de nouvelles. En 1981, c'est la naissance de l'IBM PC et en 1984 la naissance de l'Apple Macintosh. Ce n'est qu'en 1990, que nous assisterons à la disparition de l'ARPANET d'origine militaire en faveur du World Wide Web et Internet que nous utilisons aujourd'hui. Dès 2000, Internet règne seul sur une communauté de plus de 300 millions d'ordinateurs et le réseau concurrent X.25 est complètement dépassé.

La CIA en tant qu'agence de renseignement du gouvernement américain est apparue en 1947 et prendra vraiment son essor en 1961 avec son déménagement dans ses locaux de Langley. En 1964, en partie pour répondre à la demande croissante de la guerre du Vietnam, la CIA recrute activement ses analystes, par petites annonces, sur les campus des universités américaines. Cela durera jusqu'à la fin de la guerre en 1975. La NSA crée en 1952 par le Président Truman ne sera reconnue officiellement qu'en 1957. Dès 1975, la NSA reconnait intercepter systématiquement toutes les communications internationales, parfois même pour influer sur les négociations internationales impliquant les alliés ! En 1975 nous sommes au début de l'ère de la micro-informatique et en plein développement de l'ARPANET, outil de recherche militaire, dans les universités américaines surveillées par la CIA et la NSA. En ce sens l'affirmation du président Poutine prends toute sa valeur.

Dès 2005, nous assistons à une explosion inimaginable de l'activité de la NSA, ordonnée par le président Bush. Il est maintenant avéré, et documenté par des rapports de la Maison Blanche et du Congrès, que la NSA faisant fi des lois et de la Constitution des États-Unis a enregistré la quasi totalité des communications Internet et téléphoniques de la quasi totalité de laplanète, avec retour historique sur plusieurs années. Tout cela est stocké dans un immense nouveau centre informatique en expansion constante. Dans cette course au Big Brother, la NSA écrase tous ses concurrents y compris la CIA et vas même jusqu'a coopérer avec les réseaux mafieux. Le président Obama passant outre les conseils unanimes des experts et des grandes entreprises américaines a confirmé cette mission pour la NSA, sans regards sur les dégâts collatéraux sur la société et l'industrie américaine.

 

Quel est, aujourd’hui et dans le contexte du NetMundial (le sommet mondial sur la gouvernance internet qui se tient à Sao Paulo), l’intérêt que peut avoir Vladimir Poutine à faire ce genre de déclarations ? S’agit-il de décrédibiliser les Etats-Unis pour les forcer à lâcher du lest sur la gouvernance d'Internet ?

Le gouvernement américain attaque sans relâche la Chine et la Russie comme étant anti-démocratique, car ces pays entendent contrôler Internet dans ses dérives criminelles et mafieuses et accessoirement pour surveiller les opposants extrémistes de tous poils. En fait c'est le gouvernement américain lui même, par le biais de ses agences, CIA, NSA, FBI (la police fédérale), qui surveille la grande majorité des citoyens américains, sans discrimination, et accessoirement le reste de la planète. C'est sur le territoire américain qu'il apparaît clairement aujourd'hui que le FBI et les polices locales utilisent des informations collectées sur le net pour harceler le citoyen et les groupes d'opposition de droite comme de gauche. Le FBI lui même n'a pas hésité à payer des hackers mafieux pour obtenir des informations qu'il ne pouvait obtenir légalement.

C'est dans ce contexte que le président Poutine, cherche à attirer l'attention de la communauté internationale, sur le fait qu'un Internet sans contrôle aucun, peut être un facteur déstabilisant pour nos sociétés complexes, tant sur le plan social que sur le plan économique. En effet un Internet sans supervision est un eldorado pour les mafias, les terroristes, les pédophiles qui ciblent nos jeunes enfants et autres criminels. Refuser de faire la guerre à la cybercriminalité, à terme, sonnera le glas de l'économie moderne, car toutes les entreprises, aujourd'hui ne peuvent se passer d'Internet, ni d'électricité d'ailleurs, les centrales électriques étant elle même contrôlées via Internet. Pour le président Poutine un internet sans sécurité ne peut que servir les intérêts d'hégémonie militaire et industrielle américains au détriment du reste de la planète.

Selon Vint Cerf, vice-président de Google, les Etats-Unis ont beau jouer un rôle unique concernant Internet, ils ne le gouvernent pour autant pas. Il serait, de plus, d’après lui particulièrement complexe d’instaurer une gouvernance Internet conciliant ouverture et sécurité. Que faut-il comprendre ?

Google dit avec raison que personne, même pas le gouvernement américain, ne peut vraiment prendre le contrôle d'Internet dans sa globalité. La question n'est pas savoir si c'est difficile de faire l'équilibre entre liberté totale et sécurité, car sans sécurité, de liberté il n'y aura point, ni d'économie, ni d'emploi, ni de Google d'ailleurs. Un récent bug ou virus appelé "HeartBleed" a menacé de neutraliser durablement  la totalité d'Internet. La NSA était au courant depuis plus de 2 ans et n'a rien dit à personne, même pas au gouvernement américain, pour en profiter elle même tout à loisir. Le vice-président de Google exprime sans doute sa nostalgie des années passées, quand les entreprises informatiques pouvaient maximiser leurs profits en livrant aux consommateurs des produits truffés de bugs et ouverts aux quatre vents de la criminalité.

Finalement, quelles sont les évolutions les plus probables à l’issu du NetMundial ?

Les États-Unis ont déjà exprimé leur volonté de ne plus exercer la gouvernance Internet et le contrôle de l'ICANN, comme par le passé. Pour le reste de la planète, le consensus structuré par la Chine, la Russie, le Brésil, et l'Allemagne mettrait le contrôle d'internet  sous l'égide des Nations Unies, suivant le modèle des multiples agences onusiennes déjà existantes. Dans un tel contexte chaque grande région sera responsable de la sécurité du réseau dans sa sphère d'influence.

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