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En Syrie, on grandit dans le sang
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Portrait d'un journaliste syrien

En Syrie, on grandit dans le sang

Emboîtant le pas à la Tunisie et à l’Egypte, la Syrie s’est elle aussi révoltée au mois de mars 2011 pour tenter de mettre fin à 40 ans d’hégémonie du clan el-Assad. Malgré des dizaines de milliers de morts, l’issue de cette guerre qui ne dit plus son nom est aujourd’hui incertaine. Oppressés par un régime qui commet des crimes aveugles, plus de 20000 Syriens ont fui leur pays pour trouver refuge en Turquie. Mahmoud Hassino, journaliste, est l’un d’entre-eux. (Partie 1)

Antoine Védeilhé

Antoine Védeilhé

Antoine Védeilhé est journaliste.

Il est l'auteur du blog Ces gens-là.

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Crâne luisant, bouc parfaitement sculpté, les yeux rieurs, Mahmoud Hassino a l’esprit libre. Habillé d’un sweat-shirt blanc, d’un jean et de baskets, on lui prêterait volontiers des allures d’éternel adolescent. Il n’en n’est rien. À bientôt 37 ans, il a déjà tant vécu : « Je suis né et j’ai grandi dans le sang ». Le poids de ses mots écrase l’atmosphère de la pièce aux murs jaunis dans laquelle nous nous sommes rencontrés. Nous sommes cinq dans cet appartement du quartier de Kadiköy, sur la rive asiatique d’Istanbul, et, à une heure avancée de la nuit, nous n’avons que notre silence comme réponse à lui offrir. Mais, Mahmoud a cette façon si désabusée de dire les choses et ce sourire qui le caractérise tant que très vite, le rideau s’ouvre et la tension redescend.

Avant de faire partie des quelques 25 000 Syriens réfugiés sur le sol turc, Mahmoud Hassino a grandi dans la banlieue de Hama, dans l’Ouest de la Syrie. Il avait 7 ans lorsque le régime d’Hafez el-Assad a mis la ville à feu et à sang. Trente ans plus tard, il sait trop bien ce à quoi son peuple doit faire face : « En 1982, l’armée a complètement détruit Hama. Les églises, les mosquées, les bâtiments historiques, rien n’a été épargné. Si ils l’ont fait une fois, ils peuvent encore le faire ». Et pour preuve, la ville de Homs distante d’une cinquantaine de kilomètres, ne compte plus ses morts. Cet endroit rendu tristement célèbre par le quartier de Baba Amr où des journalistes occidentaux mêlèrent leur sort à ceux des insurgés laisse apparaître des similitudes saisissantes avec l’histoire qu’a connue Hama. Mais pour Mahmoud, l’Histoire ne se répétera pas. Il avance ses arguments à mesure que le silence autour de lui se fait de plus en plus pressant. « En 1982, le massacre de Hama n’a pas eu d’écho réel à cause de la guerre du Liban qui faisait rage. Aujourd’hui c’est différent parce que le régime est susceptible de tomber et le peuple en a conscience. Il y a 30 ans, des tensions existaient depuis 1978 mais les gens avaient peur des Frères Musulmans donc ils n’ont pas été soutenus lors de leur soulèvement. Mais cette fois, la  révolution appartient au peuple ».

Diplômé de l’Université Al-Baath de Homs et de l’Arab Community College d’Amman en Jordanie, Mahmoud Hassino travaille d’abord dans le marketing et la vente en Jordanie, avant de retourner en Syrie où il opère un changement radical. Il se lance dans la traduction puis écrit des chroniques pour la radio et des sujets de reportage pour la télévision. Plus tard, il intègre des rédactions et travaille alors pour Dounia Magazine, Forward Magazine ou encore Happynings Magazine. C’est donc en qualité de journaliste qu’il assiste aux premiers soulèvements qui ont lieu à Deraa au mois de mars 2011. Et, dès les premiers corps tombés sous les balles du régime, le pays s’embrase. De par son statut, Mahmoud est aussitôt ciblé, et donc menacé : « Je n’ai pas bougé de chez moi pendant un mois. Je voulais voir ce qui allait réellement se passer, si les gens étaient vraiment en train de se révolter ou s’il s’agissait d’un énième soulèvement qui allait être écrasé. Le régime a commencé à tuer des gens et plus le régime tuait, plus le peuple continuait à se révolter. C’est là que j’ai compris qu’il se passait quelque chose ». Le monde entier devient alors, grâce à internet, spectateur de la situation qui est en train de se jouer en Syrie.

Sur place, Mahmoud est témoin des exactions commises par le régime. Un de ses amis qui travaille comme vendeur est arrêté parce que sa voiture apparaît sur une vidéo montrant un lieu où l’armée syrienne a essuyé des tirs. Pour cela il écopera de cinquante jours de prison. Et, « parce qu’il était originaire d’Hama, précise Mahmoud, il a dû subir des actes de tortures ». Il raconte aussi l’exemple d’un cousin d’un de ses amis proches, membre de la famille Makhlouf rattachée au clan el-Assad : « Au début de la répression il a écrit quelque chose sur Facebook contre le régime et un jour, alors que nous étions avec lui, il a ouvert son compte et sa propre soeur lui avait écrit : « Si tu n’arrêtes pas, j’enverrais quelqu’un pour te tuer ». Il est aujourd’hui réfugié en France. Lorsque Mahmoud se lève pour allumer sa cigarette, son éternel sourire laisse place à un air grave et ses yeux se font encore plus noirs. Il décrit alors une scène qui l’a profondément marqué : « A un check point, j’ai vu une femme avec un bébé dans les bras qui s’adressait à un soldat en lui expliquant qu’elle avait besoin d’un médecin car son enfant était malade. Elle l’implorait de la laisser passer. Au lieu de quoi, le soldat a sorti son arme, l’a pointé sur son front et lui a ordonné de faire demi-tour ».

Parallèlement à son métier de journaliste, Mahmoud commence alors à enseigner à des enfants dont les écoles ont été détruites. Les éduquer, leur apprendre à lire et à écrire pour qu’ils puissent plus tard raconter ce qu’ils ont vécu… voilà ce qui occupe désormais l’esprit et les articles de Mahmoud.

De son air détaché qui le rend si déroutant, il témoigne des circonstances qui l’ont conduit à délaisser son rôle de journaliste : « Au début les gens ne partaient pas parce qu’ils pensaient que comme en Libye, la communauté internationale allait intervenir. Mais nous avons perdu espoir à partir du mois de mai. Avec mes amis et collègues, nous avions beau écrire et rapporter ce qu’il se passait, rien ne bougeait. Nous avons alors quitté nos boulots de journalistes. C’était dur de voir que nous n’avions aucune influence ».

Lorsqu’il quitte son pays en novembre 2011, neuf mois après le début de l’insurrection, Mahmoud sait qu’il est menacé. Les « visites de routine » – comme il les qualifie, à la police secrète lui permettent de prendre la température : « La police nous disait « vous ne devez pas écrire sur ce sujet » ou « vous pouvez écrire sur celui-là mais la façon dont vous en parlez ne nous plaît pas ». C’est comme ça que nous les journalistes vivons en Syrie ». Et, forcément, quand les rendez-vous se font plus réguliers, il commence à prendre ses dispositions. Un de ses amis est même arrêté. « Alors il nous reste le choix de nous taire ou de partir » lâche t-il, désabusé. Mahmoud abandonne alors tout, sa famille, ses amis et le projet de mettre en place des journaux « underground », libres, qui lui tenait à coeur.

Quand il part donc, Mahmoud a déjà reçu des avertissements. La « routine » veut que les noms des personnes recherchées par le régime soit inscrits sur une liste le mardi. Les arrestations se font le mercredi et il se passe alors un délai d’une semaine avant que les familles ne soient tenues au courant – lorsque c’est le cas – de l’arrestation des leurs. C’est pendant cette semaine que les actes de torture et les pressions pour dénoncer les proches sont commis. « Ils n’ont pas besoin de preuves, précise Mahmoud. Ils ont envie de t’arrêter, ils t’arrêtent, te torturent et te relâchent de la même façon qu’ils t’ont arrêté : sans raison ». Le nom de Mahmoud apparaît alors de plus en plus en tête de liste et c’est un dimanche, « avant la parution de la prochaine liste » qu’il décide, 37 ans après avoir vu le jour à Salamiyah, dans la banlieue de Hama, de quitter son pays. C’est en Turquie, à Istanbul, qu’il a choisi de s’exiler. 

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