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Passed-on : comment expliquer notre obsession à vouloir laisser une trace après notre mort ?
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RIP

Passed-on : comment expliquer notre obsession à vouloir laisser une trace après notre mort ?

Passed-On.com, un site web gratuit destiné à tous ceux qui désirent "léguer un héritage émotionnel à leurs proches" après leur mort, a été récemment lancé en huit langues.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Le site "Passed-On" propose à ses membres de "léguer un héritage émotionnel à ses proches et sauvegarder les moments inoubliables" en leur créant une page internet à cet effet. Comment expliquez-vous ce besoin de l’être humain à vouloir laisser une trace après sa mort ? L'ère du numérique a-t-elle fait évoluer cette tendance ?

Jean-Paul Mialet : Seul dans le règne animal à pouvoir anticiper sa mort, l’être humain éprouve le besoin de dépasser cette limite. Comme me le disait un patient: "J'admets très bien que la terre ait pu tourner sans moi pendant des millions d'années avant ma naissance, mais j'ai du mal à concevoir qu'elle en fasse de même après ma mort". Au fond, il nous semble que le monde n'existe qu'à travers nos constructions mentales : il serait donc légitime qu'il disparaisse en même temps que nous. Car si notre conscience du monde n'est pas le monde lui-même, n'est-elle pas une imposture ? Notre disparition nous ramène à notre humble statut : ce monde que nous pensons posséder au fond de nous, nous n'en sommes qu'un élément périssable. Notre capacité de représentation et d'enfermer le monde dans une pensée n'est rien d’autre qu'un élément de la nature, une capacité particulière du cerveau humain. Une manière d'échapper à ce paradoxe est de vouloir marquer le monde et de survivre à notre mort.

L'ère du numérique ne change rien à ces données de base mais elle apporte des éléments nouveaux, culturels et techniques. Culturellement, elle fait de nous des individus noyés dans la masse d'une planète interconnectée, plus jaloux de préserver leur identité de leur vivant, et de laisser des traces de leur existence dans leur futur. Techniquement, elle offre la possibilité de bâtir à peu de frais des mausolées virtuels.

Comment ce besoin a-t-il évolué dans le temps ?

Je suppose que les interrogations sur la mort ont commencé avec les débuts de l'humanité. Sans doute le besoin de ne pas mourir, de continuer à vivre après sa mort a toujours existé mais a pris des formes différentes au cours de l'histoire. On a pu dire qu'on ne pouvait parler de culture qu'à partir du moment où les morts étaient respectés. Mais qu'est-ce que respecter les morts sinon les faire vivre dans la communauté ? Les tombes de nos cimetières ne sont-elles pas une façon de poursuivre un lien "vivant" avec le mort ? Les épitaphes,  les photos que l'on dépose sur les sépultures ne sont-elles pas de même une façon de maintenir le mort dans la vie ?

Un point mérite néanmoins d'être noté. Les rites mortuaires concernent la façon dont la collectivité veut se protéger contre la mort en l'intégrant et en préservant une place aux morts dans la communauté des vivants. Elles répondent à un besoin collectif et n'indiquent pas comment l'individu lui-même perçoit la mort. Sans doute, certaines époques où la mort était familière donnaient à la vie d'un individu moins de poids. Et probablement, cet individu acceptait mieux le sort commun, c'est à dire de disparaître sans laisser de traces.

Toutes les cultures sont-elles égales face à ce phénomène ?

Toutes les cultures ne donnent pas la même place à l'individu. Même aujourd'hui aux Etats-Unis, des collectivités très repliées sur elles-mêmes mettent la communauté très au-dessus de l'individu. Lorsque celui-ci disparaît, il est enterré sans façon et sans sépulture repérable. L'identité individuelle disparaît derrière l'identification collective et la mort n'est sans doute pas perçue de la même façon pour ceux qui appartiennent à ces communautés : la trace de leur vie propre se confond avec la perpétuation de la société. D'une façon générale, la façon dont la collectivité traite l'individu conditionne sa façon de percevoir la mort et d'y réagir. Mais toutes les sociétés veulent laisser une trace. Et tous les humains qui composent ces sociétés veulent laisser leur trace, à un degré plus ou moins fort selon la place qu'occupe chacun dans la hiérarchie sociale, et selon la façon dont la société traite l'individu. Dans une société très individualiste comme notre société occidentale, il est concevable que chacun, s'attribuant l'importance du Pharaon, veuille se construire sa pyramide. Comme le monde intime a pris une grande place, cette pyramide sera constituée d'émotions sélectionnées. Et comme la technologie le permet, ces émotions seront rassemblées dans un monument audiovisuel.

Ce site ne peut-il pas entraîner quelques dérives ?

Le risque de ces constructions post-mortem de vies virtuelles est l'entretien d'une illusion ou d'erreurs que le courant de la vie offrira peu d'occasions de rectifier. Le disparu ne risque pas d'être contredit par ceux qui lui survivent et ont naturellement tendance à l'idéaliser.L'avantage de l'oubli est d'effacer les erreurs et de permettre à l'imagination de retrouver son statut : la vie du mort conserve, comme toute vie, sa part d'énigme difficilement décryptable, on ne peut qu'imaginer son existence en mesurant les risques. Cela laisse de la place pour l'indulgence : "Paix à son âme"... Ces sommes d'images et d'émotions peuvent au contraire enfermer dans un sentiment contraignant de réalité une existence que l'on ne peut plus aborder avec la même liberté interprétative. Il s'agira de ne pas oublier que la vie que l'on consulte n'est qu'une histoire : le mort est bien mort, et ce qu'il nous dit est n'est que l'histoire qu'il veut nous raconter sur lui-même. "L'héritage émotionnel" se crée avant tout dans les interactions avec le vivant : celui que lègue "Passed on" est une construction faite par la personne qui, de son vivant, a opéré un tri sélectif sur ce qu'il voulait montrer de lui-même. Un legs à prendre avec prudence.

Propos recueillis par Jean-Benoît Raynaud

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