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Jean-Marie Le Pen, qui avait suscité un tollé en juillet pour ses sorties sur les Roms, a récidivé mardi à Nice.
Jean-Marie Le Pen, qui avait suscité un tollé en juillet pour ses sorties sur les Roms, a récidivé mardi à Nice.
©Reuters

Dérapage (in)contrôlé

Papy fait (plus que) de la résistance : à quoi sert encore Jean-Marie Le Pen ?

Le fondateur du parti d'extrême droite, qui avait suscité un tollé en juillet pour ses sorties sur les Roms, a récidivé mardi à Nice en se demandant si la célèbre Promenade des Anglais serait un jour rebaptisée "Romenade".

Philippe Cohen

Philippe Cohen

Philippe Cohen est journaliste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont une biographie de Bernard-Henri Lévy (BHL, une biographie, Fayard, 2005) et il a publié avec Pierre Péan La Face cachée du monde (Fayard, 2003).

Le dernier ouvrage de Pierre Cohen Le Pen, une histoire française a été publié en novembre 2012 aux éditions Robert Laffont aux côtés de Pierre Péan. 

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Atlantico : Jean-Marie Le Pen a une nouvelle fois dérapé à propos des Roms en assurant que la Promenade des Anglais de Nice allait bientôt s'appeler "Romenade". Ce n'est pas son premier dérapage sur la question. Qu'est-ce que cette liberté de ton indique sur la place qu'il occupe au Front national ?

Philippe Cohen : Il poursuit, semble-t-il, sa grande œuvre de fin de vie : contenir, gêner la montée en puissance de Marine Le Pen. Je pense que le message est davantage interne - montrer qu'il est toujours là - que destiné à rallier de nouveaux électeurs sur cette thématique dans cette région. Et puis, au moment où un député centriste se permet de déclarer qu'Hitler n'avait pas fini le boulot avec les Roms, Le Pen n'a peut-être pas résisté au "bon mot" qui trottait sur sa langue. Le problème est plutôt, pour Le Pen, que les dérapages n'embrayent plus, ne suscitent plus de polémiques, chacun fait comme s'il n'existait plus.

Si officiellement, il n'est que président d'honneur du parti, c'est-à-dire sans réel pouvoir décisionnaire, qu'en est-il dans les faits ? A-t-il encore une influence sur la stratégie du parti ? Quel est son réel pouvoir décisionnaire ?

Le Pen a perdu beaucoup de leviers : l'argent, la direction quotidienne du parti. Mais il s'accroche. Il manque rarement les commissions chargées de désigner les candidats aux Municipales. Et il tente de créer en s'efforçant de manipuler sa petite fille Marion, un pôle de résistance au "marinisme", qu'il assimile parfois à une sorte de gaucho-nationalisme. C'est notamment ce qu'il s'est passé lors de la campagne contre le mariage homo où le grand-père et sa petite-fille se sont démarqués assez nettement de la présidente du FN. 

Depuis qu'elle en est la présidente Marine s'efforce de dé-diaboliser l'image du FN. Les nombreux dérapages de son père semblent en contradiction avec cette stratégie. Sont-ils tout de même contrôlés ou Jean-Marie Le Pen se conduit-il comme un électron libre ingérable ?

Je ne pense pas qu'il se concerte avec Marine Le Pen. Mais il sait, ou plutôt il doit sentir la ligne jaune qu'il ne doit pas franchir. De même que Marine Le Pen a dû abandonner son projet de changement de nom du parti, puis de développement d'un Rassemblement bleu marine. En réalité, on a l'impression que Jean-Marie Le Pen est devenu le dernier rempart contre la progression et la banalisation du FN sur la scène politique. Son père est devenu LE premier obstacle, politico-affectif, de Marine Le Pen pour progresser. D'autant qu'une large partie du Front national reste attaché à Jean-Marie Le Pen et à ses idées, largement bousculées par sa fille depuis des années : sur le plan social, le programme du Front est aussi à gauche que ceux du NPA ou du Parti de gauche de Mélenchon. On comprend que le rapatrié retraité de Salon-de-Provence (Bouches du Rhône) qui a adhéré à la fin des années 1980 soit interloqué, si ce n'est choqué. Le différend entre Marine Le Pen et son père est alimenté par la sociologie actuelle du parti, écartelé entre les militants d'avant et les adhérents marinistes.

A quoi sert finalement encore Jean-Marie Le Pen ? Ses idées sont-elles encore en phase avec celles du parti qu'il a fondé ? A force de dérapages ne s'est-il pas finalement mis hors-jeu de son propre parti ? La nouvelle génération (Florian Philippot en tête) ne cherche-t-elle pas à le mettre dehors ?

Au cours de plus de 60 ans de vie politique, Le Pen a servi toutes sortes de causes : celle de l'atlantisme au moment de la Guerre Froide, celle de la gauche depuis 1965 puis dans les années 1980 et 1990, comme nous l'avons démontré, je crois, dans notre livre avec Pierre Péan Le Pen, une histoire française, celle du monde arabe (soutien à Saddam Hussein, à Khadafi, Bachar el-Assad), etc. J'ignore s'il s'en rend compte (difficile de parler avec quelqu'un qui vous attaque en justice*), mais sa démarche actuelle est destructrice, un peu, toutes proportions gardées, comme au moment de la scission avec Bruno Mégret, à la fin des années 1990. Elle rappelle que toute l'action de Le Pen est gouvernée par un narcissisme vampirique.  Quant à Florian Philippot, il n'a certes pas les moyens de mettre Le Pen dehors, tout en sachant très bien qu'ils sont idéologiquement aux antipodes. Il doit plutôt se défendre contre les lepénistes du canal historique.
Au fond, ce qui arrangerait tout le monde serait un retrait définitif de Jean-Marie Le Pen de la vie politique, ou bien sa mort. Le problème est que ce dernier n'est pas trop pressé de connaître cette expérience.

Propos recueillis par Maxime Ricard

*Les deux auteurs ont récemment reçu des lettres de convocation au tribunal pénal. Les procédures ont été instruites par Jean-Marie Le Pen et son ex-femme Pierette Lalanne

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