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Offensive sur Idlib : Vladimir Poutine auto-piégé en Syrie ?
©Aleksey Nikolskyi / SPUTNIK / AFP

Paradoxe Russe

Offensive sur Idlib : Vladimir Poutine auto-piégé en Syrie ?

La Russie jouerait-elle à un jeux dangereux au Moyen-Orient ? Alors que les troupes russes soutiennent toujours les troupes syriennes de Bachar el-Asad à Idlib, les alliances formées par Moscou au Moyen-Orient semblent de plus en plus improbables voire même précaires.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret enseigne à Sciences Po Paris.

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Atlantico : En soutenant Bachar el-Asad en Syrie, la Russie a remis sur pieds une alliance scellée il y a plus de 40 ans, entre l'URSS et el-Assad père mais elle a aussi consolidé ses liens avec l'Iran. Par ailleurs, Moscou entretient également une relation diplomatique et économique avec la Turquie, laquelle combat contre les troupes d'el-Assad en Syrie. Comment Moscou est-elle parevenir à maitenir ces alliances jusqu'alors ? 

Cyrille Bret : Le réseau d’alliances reconstruit et développé depuis une décennie par la Russie au Moyen-Orient est proprement étonnant de diversité. Il rassemble aussi bien Israël et l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie, puissances qui sont rivales entre elles. Comment la Fédération de Russie, largement absente de la région durant les années 1990 et 2000 a-t-elle réussit ce retour ? Plusieurs facteurs ont joué : la qualité du réseau diplomatique russe et de ses personnels, l’investissement personnel du président russe dans les relations bilatérales au plus haut niveau mais aussi l’effet repoussoir des Etats-Unis et de leurs campagnes en Irak et en Afghanistan, respectivement à partir de 2003 et 2001. En prenant massivement pied dans la zone, militairement, politiquement et économiquement, les Etats-Unis de l’administration Bush ont inquiété les puissances régionales : Russie, Iran, Turquie et même Chine. Celles-ci ont alors commencé à développer des solidarités ou des actions conjointes pour éviter une hégémonie américaine au Moyen-Orient. C’est ainsi qu’a émergé le trop fameux « Axe » Moscou-Damas-Téhéran. Malgré leurs rivalités, ces trois puissances régionales ont convergé dans la volonté de contrecarrer l’influence américaine dans la région. Autre facteur exogène : le repli trumpien de la zone. Les alliés traditionnels des Etats-Unis, Arabie Saoudite en tête, ont commencé à douter de l’appui américain. Ils ont donc cherché des systèmes de réassurance stratégique locale. Or, la Russie présente bien des avantages pour une politique étrangère : elle fournit des armes de haute technologie sans pour autant s’immiscer dans la nature du régime politique, elle est assez puissante pour soutenir un pays au Conseil de sécurité des Nations-Unies sans avoir la force de frappe économique encombrante de la Chine ou des Etats-Unis. La diversification des réseaux d’alliance russes et leur reconstruction au Moyen-Orient procède d’une approche bilatérale basée sur la défense d’intérêts tangibles : pour la Syrie, la protection du régime Al-Assad contre un point d’appui militaire permanent pour la Russie en Méditerranée orientale ; pour la Syrie, l’appui à une ligne diplomatique distanciée envers l’OTAN en échange d’une participation au processus politique en Syrie, etc.

Plus la bataille d'Idlib dure plus Moscou semble s'être mis dans une situation difficile : ces alliances entre pays tantôt alliés tantôt ennemis (sans oublier l'alliance entre la Russie et l'Arabie Saoudite grand ennemi de Téhéran) peuvent-elle réellement durer ?

Cyrille Bret :Ces alliances peuvent durer car elles sont sectorielles. En s’alliant avec la Russie, la Turquie, l’Arabie Saoudite et l’Iran n’ont pas engagé une fusion politique avec la ligne diplomatique de la Russie. Ces pays conservent leurs propres objectifs, leurs propres contraintes et leurs propres lignes rouges. Avec l’Arabie Saoudite, la coopération est forte dans des secteurs très précis : l’énergie, pour maintenir les cours mondiaux des hydrocarbures ; les armements, pour éviter un monopole américain dans la région ; la lutte contre les réseaux terroristes. Et la coopération s’arrête là. En aucun cas, la Russie ne souhaite organiser une symbiose poussée avec ses alliés : par exemple, elle est très présente en Syrie pour sauver le régime Al-Assad, mais elle n’aura pas la capacité financière de reconstruire le pays. Ces alliances durent parce qu’elles ont des objectifs concrets très identifiés. Qui n’excluent pas des désaccords.

Quelles seraient les conséquences pour Moscou si ce "château de cartes" s'écroulait ? La Russie doit-elle davantage redouter les conséquences éoconomiques qui découleraient, par exemple, de la rupture de son alliance avec la Turquie ou les conséquences politiques et géopolitiques seraient-elles plus lourdes ?

Cyrille Bret :Les relations turco-russes sont sujettes à des variations très fortes. Rivaux stratégiques évidents pour le contrôle de la région, les deux anciens empires sont passés par des phases de forte tension. Avant 2015, la Russie et la Turquie étaient en froid politique : la Turquie soutenait les sunnites et contrait les Kurdes en Syrie. La crise avait culminé quand la défense anti-aérienne turque avait abattu, en 2015, un avion militaire russe. Mais la conjoncture s’était rapidement retournée : les bonnes relations personnelles Erdogan-Poutine, les échanges commerciaux soutenus, les flux touristiques et les convergences contre l’organisation Etat islamique ont abouti à ce que Russie, Turquie et Iran lancent leur propre forum de résolution politique de la crise syrienne, le format d’Astana. Aujourd’hui, cette relation n’est pas assez solide pour être à l’abri d’une nouvelle crise. Si elle se produisait, la Russie pourrait développer davantage encore ses liens avec Téhéran et Damas pour contrer l’influence grandissante de la Turquie dans le nord du pays.

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