Nuages noirs sur la croissance : comment les moins favorisés ont été les premières victimes de l’incapacité de François Hollande à profiter d'un contexte économique favorable pendant qu'il en était temps | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Ce sont les demandeurs d’emploi et les personnes se trouvant dans le halo du chômage (emploi à temps partiel, CDD, intérim, etc.), c’est-à-dire plus de 6 millions de personnes qui sont les principales victimes de la stagnation française.
Ce sont les demandeurs d’emploi et les personnes se trouvant dans le halo du chômage (emploi à temps partiel, CDD, intérim, etc.), c’est-à-dire plus de 6 millions de personnes qui sont les principales victimes de la stagnation française.
©Pixabay

Grand gâchis

Nuages noirs sur la croissance : comment les moins favorisés ont été les premières victimes de l’incapacité de François Hollande à profiter d'un contexte économique favorable pendant qu'il en était temps

L'erreur d'analyse macro-économique de François Hollande a été de penser qu'un choc fiscal très important, comme celui que la France a connu à partir de la deuxième partie du quinquennat, était compatible avec une baisse du chômage. Or, le choc fiscal a eu des effets indirects négatifs sur la croissance et l'emploi, dont les premières victimes sont les moins qualifiés et les jeunes.

Mathieu Plane

Mathieu Plane

Directeur adjoint du Département analyse et prévision à l'OFCE

Voir la bio »
Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

Voir la bio »

Atlantico : Peter Praet, chef économiste de la Banque centrale européenne a pu déclarer "en dépit de conditions 'pas trop mauvaises' l'économie française reste étonnamment faible, et le climat demeure morose". Plus largement, depuis le début du quinquennat, François Hollande a en effet pu bénéficier d'un climat macroéconomique plus favorable, notamment en raison de taux bas, d'un prix du pétrole en chute, d'une baisse de l'euro. Comment justifier une telle contre-performance française ? 

Philippe Crevel : La France traine sa langueur depuis de nombreuses années du fait que son économie a dû encaisser plusieurs chocs importants : 35 heures, hausse des prélèvements…. Les pouvoirs publics ont par ailleurs différé l’engagement de réformes structurelles qui s’imposent de longue date en matière de protection sociale et de droit du travail. Notre pays était particulièrement mal positionné par rapport au cycle économique des années 2000. Peu présentes sur les secteurs de la machine-outils et des biens industriels haut de gamme, les entreprises françaises ont perdu d’importantes parts de marché à l’exportation. Elles ont, en outre, dû faire face à la concurrence des entreprises des pays émergents qui ont investi le champ de la gamme moyenne. Par ailleurs, au niveau de la gestion de la conjoncture, les pouvoirs publics ont souvent agi à contre temps. François Hollande a accru les prélèvements en 2012 et 2013 au moment même où l’économie européenne s’enfonçait dans la récession. Il aurait fallu, à ce moment-là, favoriser la demande et non la restreindre. Il a décidé tardivement de mettre en place une politique plus favorable à l’offre à partir de 2013. Cette réorientation a été tardive et nécessite du temps pour porter ses fruits. Une des raisons majeures de la somnolence française provient de son niveau de dépenses publiques - plus de 56 % - et de l’incapacité des pouvoirs publics à réellement endiguer le déficit et la dette. L’économie française est fortement socialisée. Elle répond peu aux facteurs économiques classiques et dépend plus que celle de ses partenaires des variations des dépenses publiques. De ce fait, en essayant tant bien que mal de ramener au-dessous de 3 % du PIB, le déficit public, François Hollande a mis sous l’éteignoir la croissance. Le freinage des dépenses d’investissements publics ont eu de fortes répercussions sur l’activité en particulier dans les secteurs de la construction et des travaux publics.

Si la France végète, elle n’est pas la seule à être dans ce cas là. L’Italie fait encore moins bien que la France. Certes, l’Allemagne fait mieux mais cela n’est pas le Pérou. La croissance reste incertaine au gré des résultats du commerce international. Si l’Espagne enregistre un taux de croissance supérieur à 3 % depuis un an, c’est après avoir essuyé une sévère récession entre 2012 et 2014. Le Royaume-Uni obtient également de meilleurs résultats que la France mais au prix de nombreux déséquilibres économiques et sociaux peu tenables sur le long terme.

Mathieu Plane : Tout d'abord, il faut comparer la performance française avec celle des autres pays européens. De 2008 à la fin de l'année 2013, la France a mieux résisté à la crise que ses voisins. Plusieurs facteurs l'expliquent : les amortisseurs sociaux sont plus élevés en France qu'ailleurs – ce qui a eu un effet stabilisateur sur toute l'économie -, la France est moins dépendante de l'extérieur que d'autres – la France a 30% du PIB en export contre 50% pour l'Allemagne par exemple – et enfin, la France a un niveau global d'endettement (ménages, entreprises, administrations publiques) moins élevé que la moyenne de la zone euro, ce qui rend la contrainte de désendettement moins forte.

Pourquoi à partir de 2014 la France est-elle passée en-dessous de la croissance européenne ?

On peut évoquer un premier facteur qui est d'ordre structurel : si les périodes de crise sont moins marquées du fait de la structure de l'économie française, les périodes de reprise le sont aussi moins. Il y a un effet de lissage des cycles.
 

Dans un bilan préliminaire du quinquennat de François Hollande, l'OFCE a essayé de comprendre pourquoi à partir de 2014 la France a connu des rythmes de croissance moins élevés. Les chocs positifs que vous avez évoqués (prix du pétrole, taux de change, taux d'intérêt), ont profité à toutes les économies de la zone euro. Il s'agit dès lors d'essayer de comprendre pourquoi la reprise a été moins forte en France.

Premièrement, en France, les ajustements budgétaires depuis 2012, c’est-à-dire les efforts réalisés en termes de réduction de déficit, ont été supérieurs à la moyenne de la zone euro. En effet, depuis 2014, la France est un des rares pays parmi les grands pays (Espagne, Italie, Allemagne) à faire de la consolidation budgétaire.  
 

Deuxièmement, l'année 2014 coïncide avec le choix de mener des politiques d'offre. Redresser la compétitivité des entreprises peut être un choix louable mais cela génère des transferts importants sur l'économie. La mise en place à partir de 2013 du CICE et de 2014 du pacte de responsabilité, deux volets qui représentent à peu près 41 milliards d'euros par an, a dû être financée tout en réduisant les déficits budgétaires.

Ce sont les ménages qui ont été le plus impactés car ils ont connu des augmentations de fiscalité importantes (impôts sur le revenu, TVA, fiscalité indirecte, fiscalité écologique, fiscalité locale, cotisations sociales). Cela a entrainé un choc négatif à court terme sur le pouvoir d'achat. A partir de 2014, les effets négatifs de la contraction de la demande ont été immédiats : dès que le pouvoir d'achat baisse, la consommation et l'activité baissent. En revanche, les effets d'offre attendus de dépassement des marges, de soutien à la compétitivité des entreprises sont des effets de long terme. Ainsi, la politique du gouvernement consiste à encaisser à court terme les effets négatifs et à récupérer les effets positifs à long terme – qui se feront probablement ressentir lors du prochain mandat .

Quels ont été les grands perdants de cette situation ? Quels sont ceux, qui, en France, ont payé le plus lourd tribut de cette incapacité à profiter d'une situation plus favorable qu'elle ne l'était ? Peut-on affirmer que, malgré les dernières déclarations de Manuel Valls relatives aux minimas sociaux, ce sont les plus fragiles, chômeurs, personnes les moins qualifiées, moins éduquées, qui en ont été les premières victimes ? 

Philippe Crevel : Bien évidemment, ce sont les demandeurs d’emploi et les personnes se trouvant dans le halo du chômage (emploi à temps partiel, CDD, intérim, etc.), c’est-à-dire plus de 6 millions de personnes qui sont les principales victimes de la stagnation française. Du fait de la baisse des effectifs dans l’industrie, dans le bâtiment, ce sont de nombreux ouvriers et employés à faible qualification qui se sont retrouvés privés d’emploi. Après, il faut souligner que cette absence de croissance s’est traduite par plusieurs années de baisse du pouvoir d’achat des ménages, ce qui a constitué une première. Les faibles augmentations des salaires conjuguées aux augmentations des impôts ont abouti entre 2012 et 2013 à un recul du pouvoir d’achat. Les classes moyennes ont été touchées car elles ont consenti une grande partie de l’effort fiscal. Cette situation a débouché sur un sentiment d’injustice. L’idée du déclassement, de la paupérisation des classes moyennes s’est diffusée même si elle est exagérée.

Mathieu Plane : Il y a un double-effet.

Le premier effet est direct : la répartition du choc fiscal entre les ménages. Globalement, sur le quinquennat, la hausse de fiscalité pesant sur les ménages a été de l'ordre de 34 milliards d'euros en plus avec des effets de disparité importants. La hausse de l'impôt sur le revenu a plutôt pesé sur les hauts revenus. En revanche, la fiscalité indirecte (hausse de TVA, fiscalité écologique etc.), la fiscalité locale ou les cotisations n'ont pas les mêmes effets progressifs que l'impôt sur le revenu.

Le deuxième effet est indirect : les conséquences du choc fiscal sur la croissance et l'emploi et donc sur le chômage. Le choc fiscal très fort du début de quinquennat a eu des effets récessifs. Moins de croissance signifie moins d'emplois ce qui signifie plus de chômeurs. Les plus exposés sont les moins qualifiés qui ont souvent les situations les plus précaires ainsi que les jeunes qui sont surreprésentés dans les CDD et contrats d'intérim.

Au delà des erreurs économiques, quelle est la part d'erreur politique commise par François Hollande dans l'exercice de son quinquennat économique ? Les choix politiques européens du chef de l'Etat, entre signature du pacte de stabilité en 2012 et la réunion de Bratislava de la semaine passée (excluant le projet de relance souhaité par Matteo Renzi), tout en passant par l'épisode grec, ont-ils pu contribuer à un tel résultat ? 

Philippe Crevel : François Hollande a fait le pari d’une reprise de l’économie européenne dès la fin de 2012. Il a donc décidé de créer un choc fiscal pour solder les comptes du pouvoir précédent, convaincu qu’il pourrait être généreux en fin de mandat afin de se faire élire pour un deuxième mandat. Or, la croissance a joué à l’arlésienne durant tout le mandat. Il a dû changer de stratégie en milieu de mandat. Le tête à queue a été difficile à gérer sur le plan politique. Au niveau européen, François Hollande n’a pas été en position de mettre en place des instruments de régulation de la conjoncture. Les plans de soutien à l’activité, le plan Juncker en particulier, restent trop faibles. Il n’a pas été capable de relancer la construction européenne. Il n’y a pas eu d’avancées substantielles en matière sociale ou fiscale. Le traitement de la crise grecque a accaparé les dirigeants européens. L’absence de projet européen partagé par les Etats membres rend complexe la mise en place de politiques économiques dynamiques. L’Europe tend à se replier et à refuser de prendre en compte que le monde change. Ce sont d’ailleurs les Etats les plus réfractaires au changement qui s’en sortent le plus mal, la France, l’Italie….

Mathieu Plane : L'erreur d'analyse macro-économique a été de penser qu'un choc fiscal très important comme celui que l'on a connu à partir de la deuxième partie du quinquennat (sachant qu'entre 2012 sous Sarkozy et fin 2013 sous Hollande, l'économie a connu une hausse de prélèvement de 50 milliards d'euros) était compatible avec une baisse du chômage.

On peut considérer que compte-tenu de la situation dégradée des finances publiques et de la compétitivité des entreprises, l'économie française n'avait pas le choix et qu'il fallait un choc fiscal. Cette priorité aurait pu être mise en avant, mais il fallait alors avoir conscience que les transferts créés et l'impact sur l'économie auraient des effets récessifs. L'engagement de François Hollande sur l'inversion de la courbe du chômage a sous-estimé l'impact fiscal sur la croissance et donc les conséquences sur le chômage.

Ainsi, l'erreur réalisée par de nombreux pays en Europe et notamment par le pacte de stabilité a été de considérer que les multiplicateurs budgétaires n'étaient pas élevés. Or, les multiplicateurs étaient très élevés. L'OFCE avait sorti un papier en 2011 qui alertait sur la taille des multiplicateurs budgétaires, le FMI en a sorti un en 2013 dans lequel Olivier Blanchard reconnaissait que l'institution s'était trompée dans l'analyse de la crise et que les multiplicateurs budgétaires étaient beaucoup plus élevés.

Par ailleurs, l'erreur – même si c'est peut-être un terme un peu fort - du début de mandat de François Hollande a été de ne pas renégocier les traités, ce qui fait que le carcan est resté extrêmement serré. François Hollande avait pour ambition de réduire les déficits – des 5% de déficit public en 2012 à 3% en 2013 - tout en prenant un engagement sur l'inversion de la courbe du chômage. Il aurait fallu arbitrer. Il était possible d'étaler les ajustements budgétaires dans le temps – ce qui, sans certitude aucune, aurait pu permettre de ne pas briser la croissance -. Ou alors, il fallait faire des ajustements budgétaires une priorité sans prendre d'engagements sur le marché du travail. Mais pour renégocier les traités, il fallait avoir cette vision macroéconomique sur la situation de danger dans laquelle se trouvaient la France et l'Europe par rapport à la violence des chocs budgétaires.

Comme ont pu le déclarer le FMI et l'OCDE, il faut trouver un moyen de sortir les économies européennes du risque déflationniste et de la stagnation séculaire. Une relance au niveau européen portée sur l'investissement public avec des taux très faibles serait un grand levier. Au regard des besoins d'infrastructures et de réseaux en France et en Europe (car du fait de la crise de 2008, il y a des retards d'investissements qui ont été faits) et du fait de la transition énergétique, le moment est opportun. Cela créerait à la fois des effets de court terme - supplément d'activité - et des effets de long terme - augmentation des réseaux, innovations - qui augmenteraient le potentiel de croissance. 

Propos recueillis par Emilia Capitaine

Le sujet vous intéresse ?

À Lire Aussi

La science subtile des prophéties auto-réalisatrices : pourquoi l’annonce d’une pénurie d’essence a contribué à la faire advenir alors que le "ça va mieux" de François Hollande ne s’est toujours pas vérifié dans les faits"Ça va mieux"... enfin ça aurait surtout pu aller nettement mieux : les performances économiques de François Hollande passées au crible de la comparaison internationale

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !