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Nous aurons la Chine de nos mérites
©Thibault Camus / POOL / AFP

Relever le nez du guidon

Nous aurons la Chine de nos mérites

Malgré l'épidémie de coronavirus qui accapare l'essentiel des débats, un sujet majeur reste au coeur de l'actualité : le bouleversement politique majeur qui est en train de se passer autour de la Chine populaire.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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La crise du COVID 19 absorbe, au moins en France, l’essentiel des forces du débat public. Tout se passe comme si le gouvernement avait décidé de s’accrocher le plus longtemps possible à l’affirmation d’une épidémie (que les spécialistes, médecins en scientifiques, disent soit derrière nous soit en train de baisser d’intensité, de muter avec le virus) pour ne pas avoir à traiter de sujets structurels. Peut-être s’agit-il, inconsciemment, de repousser le moment où il va falloir traiter les sujets structurels: dette publique, insécurité, crise de l’Ecole publique etc. Il y a cependant un sujet auquel on ne peut pas échapper car il est au coeur de la crise du Coronavirus: c’est le bouleversement politique majeur qui est en train de se passer autour de la Chine populaire. 

De quoi s’agit-il? Là encore nous devrons sortir du discours dominant, en particulier dans les médias. Nous venons d’assister, en effet, à un changement d’attitude de Pékin: les représentants du Parti Communiste et ceux du gouvernement chinois ont perdu leur aménité et même, largement, leur sang-froid, depuis le début du printemps. Les relations diplomatiques avec la Chine étaient fondées, du côté occidental, sur le présupposé d’une puissance pacifique, certes impressionnante mais dont l’arme unique était la diplomatie. Comme les représentations ont la vie dure, nous percevions encore la Chine, alors qu’elle s’est hissée très haut en termes de puissance, comme la victime d’un ordre ancien, qui méritait d’émerger et de s’établir - et dont on pouvait donc aussi accepter qu’elle ne respecte pas toujours les règles, y compris celles qu’elle avait signées. Cela passerait et notre intérêt était d’aider la Chine toujours plus à s’installer dans le rang qui lui revient, si l’on croit ses dirigeants, être devenue la première puissance mondiale à l’occasion du centième anniversaire de la révolution maoïste, en 2049. 

Trente ans après Tian An Men

Le moment où nous nous situons est particulièrement intéressant, puisque nous sommes à trente ans de cet anniversaire et qu’une génération nous sépare du moment où, en 1989, l’Occident qui fêtait la chute du communisme en Europe, a accepté que la République Populaire de Chine, elle, maintienne un régime dictatorial d’origine marxiste, en réprimant le soulèvement de la place Tian An Men et de quatre cent autres villes chinoises. Or, à mi-chemin entre la réaffirmation brutale du monopole du parti communiste chinois et l’horizon hypothétique du centenaire du régime, il se passe un tournant majeur. A l’âge (70 ans) où l’Union Soviétique était entrée en turbulence, la Chine communiste a perdu de son assurance. 

Certains vont me rire au nez en lisant ces lignes. N’est-il pas évident que la Chine devrait profiter de la crise du Covid 19? Alors que le reste du monde se débat avec ce que le président Trump appelle « le virus chinois », la Chine semble être à nouveau en ordre de marche. Au-delà de quelques observateurs rapidement traités de « complotistes », qui a publiquement mis en cause le nombre officiel de décès causés par le Coronavirus en Chine (quelques milliers) ? On entend bien un peu parler de la persécution des Ouïghours mais rien qui fasse véritablement la une des journaux. Au contraire, dès que des points de vue critiques sur la Chine s’expriment, on assiste à une réaction très virulente de la diplomatie chinoise à travers le monde. En quelques mois, tous les grands postes diplomatiques chinois se sont dotés d’un compte twitter. Or ce qu’on peut y lire est souvent caractérisé par l’agressivité. L’ambassade de Chine en France s’est crue obligée de faire des mises au point en mai-juin de l’année dernière quand les médias français laissaient passer des points de vue critiques sur la façon dont Pékin avait géré la crise. Au même moment un journaliste de la Bild Zeitung était vivement critiqué par l’ambassade de Chine à Berlin pour écrire régulièrement sur la répression à Hong Kong. Et l’on pourrait multiplier les exemples. 

Tout n’est pas lié à la crise du COVID 19. La répression brutale du refus des citoyens de Hong Kong de voir bouleverser leur fragile statut d’autonomie; les provocations de plus en plus fréquentes de l’aviation chinoise, dont les appareils franchissent la ligne médiane du détroit de Taïwan ; les conflits autour des eaux territoriales en mer de Chine ; les escarmouches sanglantes de l’été à la frontière sino-indienne ; le traitement très brutal infligé aux Ouïghours, que certains soupçonnent même d’obéir à une tendance génocidaire ; la persécution de toutes les religions ; et, vous diront de nombreux Chinois vivant en Europe, la répression très dure liée au confinement pour lutter contre le COVID : tout cela donne des signes clairs de la nervosité du régime de Pékin, beaucoup moins sûr de lui que ce que dit le discours officiel. Tout se passe comme si l’on était parvenu à un tournant: l’enrichissement de la société chinoise, l’émergence de classes moyennes nombreuses qui vont réclamer de plus en plus des droits politiques, l’incapacité de plus en plus grande du régime - les images des inondations de l’été l’ont montré - à gérer depuis Pékin, de manière centralisée et dictatoriale, une nation d’1,3 milliard d’habitants. Vous pouvez voir vos propres mots censurés sur WeChat ou d’autres réseaux sociaux chinois: on me citait avant-hier le cas d’une jeune Chinoise vivant en France qui s’était vue rappeler à l’ordre car elle utilisait fréquemment le mot « République » dans ses messages sur les réseaux sociaux chinois. On peut être impressionné par la capacité de censure du pouvoir chinois - au passage, on pourrait recommander la méthode du contrôle à distance et de l’intervention régulière sur les « posts » plutôt que de la fermeture de page à Facebook France (qui a clos par exemple le compte de Jean Messiha) - mais on voit bien que ce n’est pas une réponse appropriée au dynamisme de la société chinoise, qui va mettre de plus en plus sous pression le régime. 

Un changement de paradigme est nécessaire

Il nous faut complètement changer de cadre d’analyse et de doctrine géopolitique. La Chine communiste est entrée en crise. Le régime ne cesse de se durcir sous la férule autocratique du président Xi. Le régime voit monter avec angoisse le désir d’émancipation de la société chinoise. La crise du COVID 19 a révélé cependant l’impasse de ce que Pékin est en train de mettre en place. Comme dans tout régime communiste digne de ce nom, l’information de l’éclatement de l’épidémie a été maintenue cachée le plus longtemps possible. Les autorités chinoises, du niveau local au niveau central, ont très mal réagi, trop tard, et en faisant disparaître les lanceurs d’alerte ou les témoins gênants de leur incurie. Le contrôle social sur internet, la répression à Hong Kong, le rétablissement du pouvoir à vie pour l’homme fort du régime, tout cela est antérieur à la pandémie. Mais cette dernière fait cristalliser les choses, et ceci d’autant plus que le pouvoir chinois s’est trouvé mis sous pression par le président Trump, à un point dont nos dirigeants, incapable de comprendre le talent du président américain sous des apparences rustres, n’ont même pas idée. 

Nous voici à un tournant, dont il faudrait que nos dirigeants prennent la mesure afin de réviser, éventuellement, l’attitude fondamentale de notre diplomatie - y compris économique. La répression de Tian An Men a permis au parti communiste chinois de maintenir une génération de plus son hégémonie. C’est ce qui est aujourd’hui, de plus en plus, mis en question par la société chinoise elle-même, sans que nous voulions vraiment le percevoir puisque nos médias mainstream sont souvent acquis à la cause de Pékin et entretiennent le mythe du géant débonnaire émergent. Et pourtant, il se dessine clairement les caractéristiques d’une politique qui devrait remettre ses pas dans ceux des générations précédentes, quand il s’agissait de contenir le communisme tout en aidant les sociétés dominées à s’émanciper. Je voudrais proposer trois règles d’action, fidèles au meilleur de cette « guerre froide » qui a permis de vaincre le communisme en Europe: 

1. Retrouver les meilleurs réflexes de la Guerre froide.

Même si les provocations chinoises sont nombreuses et tous azimuts, il s’agit de rester dans une logique de « guerre froide ». La capacité nucléaire des grandes puissances doit y aider, bien entendu, car telle est la logique de la dissuasion; mais il nous faudra faire preuve d’intelligence et remettre en cause tous nos cadres de pensée récents. La France ne doit pas oublier qu’elle est une puissance de l’Océan Pacifique, de par ses possessions territoriales. Elle doit entrer dans des logiques de coopération et d’alliance. Nous devons sortir de l’ombre portée de la reconnaissance par le Général de Gaulle de la Chine de Mao en 1964 - remarquable à l’époque mais qui n’est pas un dogme, le Général lui-même s’étant toujours adapté aux circonstances. Il est possible que l’OTAN redevienne utile, même d’un point de vue gaulliste, dans une perspective d’équilibre mondiale. Nous devons nous coordonner dans l’Océan Pacifique, avec l’Australie, le Japon, les Etats-Unis  et bien d’autres pays qui ont intérêt à contenir la puissance chinoise. 

2. Vers une grande alliance des démocraties 

Dans nos pays occidentaux peu lucides sur la nature du régime chinois - quand nos classes dirigeantes ne sont pas, carrément, achetées par l’argent chinois - il est nécessaire de réconcilier vision politique et intérêts économiques. Nous devrions oeuvrer à une grande alliance des démocraties pour l’équilibre mondial. Notre avenir en Asie est dans une alliance étroite avec le Japon, la Corée, Taïwan, l’Inde. Il ne s’agit pas d’ignorer le désir d’émancipation démocratique de la société chinoise, au contraire ! Mais c’est comme au temps de la Guerre froide, notre capacité à donner envie aux peuples opprimés de devenir comme nous qui serait le plus utile. Actuellement, nos démocraties sont en crise. Il s’agirait de leur redonner une raison d’être et de rayonner. Après trente ans de schisme entre valeurs et diplomatie (le choix fait après Tian An Men), nous pouvons réconcilier diplomatie et recherche de la liberté. Non pas par l’ingérence mais par la proclamation forte de nos valeurs devant la puissance que l’on cherche à contenir car elle incarne les valeurs contraires. Il sera en particulier essentiel de rappeler qu’avec Taïwan et Singapour il existe déjà des sociétés sinophones démocratisées. 

3. Une mondialisation qui ne sera plus sino-centrée 

Il va de soi que ce changement d’attitude oblige à réorganiser progressivement nos flux économiques, à redéfinir nos priorités. Nous avons donné à la Chine un rôle central dans l’économie mondiale, qui lui a permis de financer la corruption et la répression sur lesquelles tient son régime. Chez nous cela a conduit a renforcer abusivement le poids de la finance de court terme par rapport à l’investissement de long terme; à imposer un modèle libre-échangiste incontrôlé; à détruire l’emploi industriel. Dans la perspective d’une économie ouverte, le monde est vaste et nous aurons de moins en moins besoin de la Chine, en particulier au moment où la puissance indienne s’affirme elle aussi. Mais, de même que l’Allemagne est en train de redécouvrir, après l’avoir un peu « snobé », le rôle crucial pour elle du marché européen, de même, plus généralement, nous devons nous demander comment réorienter  nos relations économiques, nous recentrer sur nos marchés intérieurs, réconcilier l’économie avec l’intérêt national et la solidarité occidentale à la fois. Ces choses là ne se font pas du jour au lendemain. Mais il y a une profonde logique à contenir la puissance communiste chinoise, attendre patiemment que la société chinoise se dote, en interne, des instruments de l’émancipation et encourager l’émergence d’un marché intérieur chinois, vers lequel le PCC  - ou les partis qui lui succéderont pour organiser la démocratie chinoise - devra de plus en plus se tourner au fur et à mesure que nous lui tarissons des flux d’argent facile à l’extérieur. 

Que voulons-nous pour 2049 ? 

De même que nous avons passé une génération à défaire nos économies et renforcer le système anti-libéral au fond qu’a construit le parti communiste chinois, de même nous voici à l’orée d’un effort qui durera une génération. Ce que nous devons souhaiter c’est qu’en 2049 nous ayons contribué non pas à une hégémonie chinoise sur le monde mais à l’accueil, aux tables de négociations internationales, d’une démocratie chinoise devenue une  grande puissance d’équilibre. Ceci dépend de nous. Nous aurons, pour reprendre une célèbre formule de Joseph Rovan à propos de l’Allemagne aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, « la Chine de nos mérites ». 

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