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Nathalie Kosciusko-Morizet : "Il ne s'agit plus de réparer, mais véritablement de refonder" la société française
©Reuters

Entretien politique

Nathalie Kosciusko-Morizet : "Il ne s'agit plus de réparer, mais véritablement de refonder" la société française

Alors que le Conseil national des Républicains débute samedi 2 juillet, la conseillère de Paris estime que le parti, présidé par Nicolas Sarkozy, ne fait pas suffisamment la promotion de la primaire de la droite. Une situation qui selon elle dessert les candidats qui ne "tiennent" pas le parti.

Nathalie Kosciusko-Morizet

Nathalie Kosciusko-Morizet

Nathalie Kosciusko-Morizet est une femme politique française.

Députée de la quatrième circonscription de l'Essonne à partir de 2002, elle occupe les fonctions de secrétaire d'État chargée de l'Écologie, puis chargée de la Prospective et du Développement de l'économie numérique, au sein du gouvernement François Fillon II (2007-2010). Secrétaire générale adjointe de l'UMP et maire de Longjumeau, elle est nommée ministre de l'Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement le 14 novembre 2010. 

Elle est actuellement conseillère de Paris, et présidente du groupe Les Républicains.

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Atlantico : En mars dernier, vous annonciez votre intention d'être candidate à la primaire de la droite sur le plateau de TF1. Plusieurs critères sont à remplir, notamment en matière de soutiens au sein du parti. Où en êtes-vous sur ce point, et comment allez-vous faire pour rassembler les voix qu'il vous reste à trouver ?

Nathalie Kosciusko-Morizet : Même si ça avance bien puisque j'en suis à la moitié du chemin, cela se fait dans un climat de pression qui n'est pas acceptable, et qui rend la chose un vrai combat. Pour pouvoir se qualifier, il faut réunir trois séries différentes de parrainages : 20 parlementaires, 230 grands élus (parmi lesquels les maires, les conseillers départementaux et régionaux), et 2 500 adhérents LR. 

De nombreux parlementaires se plaignent de subir des pressions, au point que certains d'entre-eux ont accepté de donner leur parrainage, tout en me demandant de ne pas les rendre public avant le dernier moment. Ils ne veulent pas recevoir de coups de fil, éviter les remarques...

De même, il faut réunir 2 500 adhérents LR, alors que les adhérents n'ont jamais été informés qu'ils pouvaient parrainer, et qu'ils n'ont pas reçu de bulletin de parrainage. Je m'en étonne car ils reçoivent tous les jours des informations sur le dernier discours du Président, ou encore la lettre du trésorier qui leur demande de l'argent. Pourquoi si peu d'empressement à les mobiliser sur les parrainages ? Parce qu'une partie de la direction du parti souhaiterait que cette primaire soit en fait fermée, un entre-soi entre un club étroit de candidats, un entre soi aussi entre des électeurs peu nombreux. 

Je me bats au contraire pour que la primaire soit véritablement ouverte, et que toutes les sensibilités politiques de la droite et du centre y soient représentées. Je me bats aussi pour que la primaire rassemble un grand nombre d'électeurs, ce qui dépend en partie de la diversité des lignes politiques présentes. La primaire socialiste en 2011 avait mobilisé trois millions de Français. Logiquement nous devons faire mieux, car ce n'est pas la première primaire, et que le FN menace d'être au second tour, ce qui donne une importance particulière à notre choix. S'il y avait moins de trois millions d'électeurs, on nous le reprocherait. Notre candidat, quel qu'il soit, y perdrait en légitimité et en dynamique. Or le parti n'est pas suffisamment investi pour mobiliser. Les adhérents LR ne sont pas informés qu'ils peuvent parrainer un candidat, et la majorité des Français ne sait pas qu'être adhérent LR n'est pas nécessaire pour voter. D'ailleurs, quand vous allez sur le site internet des Républicains, il n'y a presque rien sur la primaire ! Il faut aller dans les profondeurs du site pour trouver des informations.

Je lance donc un appel à la mobilisation, à l'attention des élus et des adhérents pour que cette primaire ne soit pas un entre-soi, pour qu'ils parrainent le candidat de leur choix. Et je leur propose en particulier de parrainer ma candidature qui participe de la diversité nécessaire de la droite et du centre. C'est d'ailleurs l'une des motivations des parlementaires qui me parrainent : certains sont d'accord avec toutes mes positions, d'autres trouvent qu'elles sont avant-gardistes sur tel ou tel sujet... Plusieurs, même s'ils ne sont pas d'accord sur des points précis, me parrainent parce qu'ils trouvent important que je puisse faire entendre une voix de modernité, et reconnaissent que cela correspond à une sensibilité à droite.

Tous ceux qui souhaitent participer à cette primaire en souffrent-ils de la même manière ?

Les candidats qui tiennent le parti, et je mets pudiquement les choses au pluriel, n'ont pas le même problème parce que les secrétaires départementaux, présidents ou délégués de circo qui sont leurs alliés détiennent les fichiers des adhérents, et passent les coups de fil nécessaires.

Que vous répond Nicolas Sarkozy quand vous lui faites part de ces problèmes ?

Sur ce sujet, il botte en touche systématiquement. Nous avons eu un débat sur cette question il y a quelques semaines en Bureau politique. Vous savez ce n'est malheureusement pas nouveau, la démocratie dans les partis politiques reste un combat. 

Mais la campagne m'amène à faire beaucoup de déplacements qui sont l'occasion d'informer les adhérents, et d'aller convaincre les élus. J'étais jeudi à Mulhouse, vendredi en Seine et Marne, je serai demain dans le Morbihan, la semaine dernière à Nantes... Je fais le tour de France pour partager mes idées et récupérer des parrainages. 

A quelle diversité des commentaires, que ce soit sur l'opposition ou sur la situation globale de la France êtes-vous confrontée ?

Malheureusement il n'y a pas vraiment de diversité. Je dis malheureusement, car les Français sont sombres et souvent dégoûtés par la politique. Voilà bien un sentiment qui traverse le pays. Suivant les tempéraments et les cultures politiques personnelles, ils l'expriment différemment : les uns témoignent de l'inquiétude pour l'avenir, et doutent que la France soit réformable. D'autres sont dans la déception, parfois dans la colère que peut nourrir un sentiment de trahison, surtout ceux qui ont voté pour François Hollande.

Le rejet de François Hollande et de son gouvernement est massif. Il y a encore un an avant la prochaine élection, mais personne ne croit que le gouvernement actuel puisse en faire un moment utile.

Notre responsabilité est d'autant plus grande, car les Français attendent de nous de reprendre la main, de construire la suite, des nous organiser pour réformer immédiatement après les élections. La question d'Hollande est réglée pour eux, mais ce qu'ils attendent de la droite ne l'est pas encore, et c'est la primaire qui permettra de l'établir. C'est la raison de mon combat.

Que dîtes-vous à ceux qui sont dans le rejet de la classe politique traditionnelle, qui ne croient plus dans la capacité de la classe politique traditionnelle à les représenter, à améliorer leur quotidien ? Comment vous y prenez-vous pour réinstaurer le lien entre eux et les élites ?

Des fractures il y en a plusieurs. Il y a une fracture entre les politiques et le peuple. Mais aussi une fracture générationnelle et encore une fracture territoriale, on l'a vu avec la répartition du vote sur Brexit au Royaume-Uni... Les mêmes blessures parcourent la société française. 

Nous devons accepter l'idée que le temps est venu de transformations très profondes. Il ne s'agit plus de réparer, mais véritablement de refonder. C'est une vraie différence entre les candidats à la primaire. Les transformations que je propose sont radicales. La logique du "je vais faire un peu mieux que la gauche" ou "je ferai un peu mieux que ce que nous avons fait dans le passé" ne nous amènera nulle part. Il ne nous fait pas du mieux, il nous faut du différent. 

Mes propositions permettent de donner de la lisibilité à notre système. Aujourd'hui, tout est tellement complexe, la fiscalité, les aides, les normes, que chacun pense que l'autre profite plus du système que lui même. Refonder, c'est mettre le système à plat, et établir des règles du jeu compréhensibles, appréhendables par tous. Pour retrouver le goût de la justice, qui est au fondement de la cohésion de notre société.

Par exemple sur la retraite, je propose de changer de système, et de passer à la retraite à points. C'est plus juste - plus de régimes spéciaux - plus transparent, plus agile. Et chacun a de la souplesse pour choisir son âge de départ, en fonction de sa situation. Cela évitera de rallonger de deux ans l'âge de départ à chaque élection.

En fait, il fait mettre du sens dans les réformes. Sinon elles ont la couleur du sacrifice. Il y a une grande différence dans la vie entre les efforts et les sacrifices. Les premiers ont du sens. Au bout il y a une espérance. Les deuxième sont juste le résultat de la contrainte, on ne les fait que parce qu'on n'a plus le choix.

Cela commence par un discours de vérité, très direct. L'une des raisons pour lesquelles une partie des électeurs votent aujourd'hui FN se trouve d'ailleurs là : les représentants de ce parti ont des discours très cash. On comprend ce qu'ils disent. Ce n'est pas un discours de vérité, on l'a vu par exemple avec l'extrême droite anglaise qui a avoué le lendemain du référendum que sa promesse d'allouer le budget de 350 millions d'euros, jusqu'ici réservé à l'Union européenne, au système de santé anglais, était un mensonge. Le discours des mouvements populistes est mensonger, mais il est simple. 

Et puis, il faut prendre des risques. Le rôle du politique n'est pas d'utiliser ses mandats pour se protéger. Or à partir d'un certain niveau, beaucoup de nos politiques cherchent la circonscription qui ne leur fera pas prendre de risques. Cette attitude se retrouve aussi dans leurs prises de paroles qui sont prudentes, avec des mots et des formulations les plus soft possible. La conséquence, c'est que l'on comprend de moins en moins ce qu'ils veulent dire. Tout cela participe à une déconsidération du politique car les Français sont eux, dans un monde qui est rempli de risques.

Cette fracture générationnelle se retrouve-t-elle au niveau du politique ? Appelez-vous à un renouvellement de la classe politique ?

Je ne suis pas sûre, même si ce serait à mon avantage de le dire, qu'il faille faire une distinction sur le critère de l'âge. En revanche, il y a un vrai problème de génération d'idées politiques. Sur le droit du travail par exemple, la plupart des candidats à la primaire sont obsédés par la question du re-paramétrage du CDD et du CDI. Ce n'est pas sans intérêt, mais le fait émergent aujourd'hui, il est ailleurs, c'est l'essor du travail indépendant. Bien sûr le temps de travail à son importance, mais c'est en 2002 que l'on aurait dû abolir les 35 heures. Aujourd'hui revenir aux 39 heures c'est absurde... Une durée légale de temps de travail nationale et uniforme n'est pas adaptée au monde dans lequel nous vivons. Ce temps de travail devrait être négocié et décidé par les branches et les entreprises, en fonction des particularités de celles-ci. Pour le reste, les jeunes savent aujourd'hui qu'il leur sera plus facile de trouver des clients qu'un patron. Donc il faut accompagner le développement du travail indépendant, qui peut être la nouvelle génération d'emplois.

La manière de faire de la politique est elle aussi dépassée, et c'est pourquoi je propose un changement de constitution. La Vème République a amené la stabilité au pays. Mais depuis 4 ans on a la stabilité sans la puissance.... Et nos institutions ne ressemblent plus au monde d'aujourd'hui. Elles sont très verticales, symboliques, représentatives. Le monde contemporain ne fonctionne plus comme cela. Les Français évaluent leurs prestataires sur internet, leur chauffeur Uber, dans certaines écoles ils évaluent leurs professeurs... Les politiques nationaux, les Français ne les évaluent qu'une fois tous les 5 ans, à l'occasion des élections. C'est insupportable... Je propose par exemple la suppression du Conseil Économique et social et la création d'une chambre des citoyens, pour donner la voix au peuple.

Votre dernier livre s'intitule "Nous avons changé de monde". Brexit, tensions sociales... Quand on regarde l'actualité, quel diagnostic posez-vous sur les problèmes qui surgissent aujourd'hui ? Les élites politiques qui auraient eu à accompagner ces changements ont-ils été à la hauteur ?

Nous sommes dans un monde en pleine transformation, tant au niveau de la société que de l'économie. Mais la politique se tient à l'écart de cette grande transformation. Les partis ont du mal à appréhender la modernité, alors ils rejouent leurs gammes, histoire de mobiliser au moins leur coeur de cible électoral : et c'est ainsi que l'on voit reparaître les "vaches sacrées de la gauche", les "vieilles lunes de la droite"... 

Si on prend le sujet du travail, il y a des manifestants qui défilent dans la rue en promettant que rien ne va changer. Or tout a déjà changé ! Le conservatisme de gauche consiste à dire que l'on va rester comme aujourd'hui, et le conservatisme de droite promet de revenir au monde d'avant... À supposer que cela soit souhaitable, de toutes façons ce n'est pas possible. Alors je combats les conservatismes de droite et de gauche. Et je propose au contraire de prendre un monde d'avance. 

Selon vous, l'idée d'une primaire serait très "moderne". Mais selon plusieurs sondages réalisés par l'Ifop pour Atlantico, le risque que deux candidats sortent du second tour avec très peu d'écart existe, et pourrait donner lieu à des contestations sur sa validité. Comment appréhendez-vous ce scénario, quel est le risque de voir apparaître par exemple des "frondeurs de droite" ?

Ce que je trouve très moderne, c'est qu'un parti décide de renoncer à son privilège historique de choisir son candidat pour partager cette responsabilité avec tous les Français. Est-ce que cela comporte des risques ? Sans aucun doute. Mais les risques sont liés aux conflits entre différentes légitimités. Et ces conflits existeraient, qu'il y ait ou pas la primaire. Imaginez même deux candidats de droite au premier tour de la présidentielle, comme Chirac et Balladur en 1995! Nous risquerions l'élimination pour le deuxième tour. A partir du moment où il y a débat entre différentes légitimités, la primaire est le meilleur moyen de trancher.

Ceci dit, quand je fais des meetings, c'est la première question que me posent les adhérents. Ils ont peur que l'on se batte car leur mémoire politique est profonde. Ils n'ont pas oublié Copé Fillon mais aussi Chirac Balladur, justement, Chirac Giscard et même Chaban Giscard. L'histoire des duels et des fractures à droite est ancienne, profonde et douloureuse. Je leur réponds : vous avez raison de vous inquiéter car la droite s'est souvent divisée et ne comptez pas sur la sagesse des politiques pour éviter de nouvelles ruptures. La solution c'est vous qui l'avez, c'est parce qu'il y aura beaucoup de Français qui viendront voter que le candidat sera légitime et pourra s'imposer. Si vous n'avez qu'1,5 millions de votants, la légitimité du candidat qui sort de là sera faible et on court deux risques énormes : il pourrait y avoir des politiques qui se disent "un candidat désigné avec un si faible socle électoral, ça ne m'impressionne pas donc j'y vais quand même". Et l'autre risque c'est que la primaire de gauche, deux mois après, réunisse plus d'électeurs. Au contraire une forte participation est la clé de nombreux succès. La clé pour rassembler notre camp, pour bénéficier d'une dynamique et aussi pour pouvoir réformer après l'élection.

Par ailleurs, quel regard jetez-vous sur le rôle de Nicolas Sarkozy en tant que chef de l'opposition aujourd'hui, pensez-vous qu'il est à la hauteur ?

Nicolas Sarkozy fait un gros travail de chef de l'opposition et c'est globalement apprécié par les militants. Mais la primaire, c'est le choix du futur président de la République, pas celui du chef de l'opposition. Ça n'est pas la même chose. D'autre part, le rôle de chef de parti aujourd'hui c'est d'organiser la primaire pour qu'il y ait beaucoup de Français qui viennent voter. C'est ça l'urgence. Or je n'entends pas Nicolas Sarkozy faire de la pédagogie, dire que tous les Français non encartés pourront voter, que tous les adhérents sont appelés à parrainer. Pourtant c'est aussi le rôle du chef du parti. C'est même peut-être la priorité.

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